Malgré la fatigue, elle n'abandonne pas, traversant le gymnase en un éclair alors que les balles sifflent autour d'elle. D'un bond elle franchit les deux mètres qui la séparent des tribunes, se faufile entre les siège, s'aplatit sur le sol. Elle s'accorde quelques instants de répit, immobile. Chen confie son arme à un sbire peu sûr de lui et s'avance sur le sol plastifié.
- Tu as su échapper au dernier test, bravo ! tonne le Japonais en la cherchant des yeux. Tu peux sortir maintenant.
- Je croyais que vous vouliez me tuer ? rétorque-t-elle sans remuer.

Sa voix psychique résonne en provenance de toutes les directions en même temps. Impossible de la localiser.
- Ça faisait partie du test, ment Chen avec un grand sourire. C'était une mise en scène, tu comprends ? Ce n'était pas vrai. Je ne voulais pas vraiment te tuer. L'arme était chargée à blanc de toute façon, tu ne risquais absolument rien !
« C'est ça » grogne Shym pour elle-même en caressant sa balafre du bout du doigt. « Parle à ma joue ! »

- Allez, sois raisonnable, veux-tu ? insiste l'humain. Sors de ta cachette, les tests sont terminés, nous allons fêter ça tous ensemble ! Avec plein de gâteaux, tous tes gâteaux préférés ! Montre-toi, mains sur la tête, et couche-toi par terre en attendant qu'on aille chercher ta pokéball. Après, on pourra aller faire la fête !
- Non !

Refuser un ordre direct de la part d'un humain lui coûte beaucoup d'efforts de volonté, aussi s'accroche-t-elle au fait que Sapin lui a demandé de se méfier de Chen. Ce n'est pas désobéir totalement, que d'obéir à un ordre ultérieur lui défendant d'écouter les paroles du Japonais qu'elle jugera dangereuses, n'est-ce pas ?
- Je t'ai dit de sortir de ta cachette et de venir ici ! Oserais-tu me désobéir ?
Elle ferme à demi les yeux, déterminée.

- Il n'y a que trois humains qui soient habilités à me donner des ordres : Madame Boss, Sapin, et Domino. Vous n'en faites pas partie.
Ayant récupéré un peu de ses forces, elle file en direction de la porte permettant aux spectateurs de s'installer dans les gradins, et disparaît dans le couloir.
- Ne la laissez pas s'échapper ! beugle Chen. Inondez tout le rez-de-chaussée de produits toxiques ! Faites patrouiller les pokémons aériens ! Je veux sa tête !


Sapin est peut-être épuisé et à peine capable de tenir debout tout seul, ou de garder les yeux ouverts, mais il n'est pas totalement idiot. Il est encore capable de ruser et de persuader deux gardes du corps de le laisser passer et accéder à Domino, même si ses adversaires sont des montagnes de muscle, et que ses propres alliés sont difficilement capables de leur tenir tête dans un combat d'humain à humain.
- Je suis envoyé par Chen, ment Sapin. Il dit qu'il a besoin de cobayes pour ses expériences. J'ai proposé de commencer par utiliser la prisonnière. À moins que vous préfériez être désignés volontaires ?

Les armoires à glace échangent quelques mots, puis ouvrent la porte qui mène à la pièce abandonnée.
- Si c'est pour Chen et que c'est pour lui faire payer sa trahison, il n'y a pas de raison de vous mettre des bâtons dans les roues.
- Trahison ? Quelle trahison ? lance Sapin sur un ton qu'il veut ironique. Nous savions depuis le début dans quelle camp elle jouait.
- Alors, répond une brute en se mettant en-travers du passage du scientifique, pourquoi n'en avons-nous pas été informés plus tôt ?

Rassemblant ses forces et son courage, l'Européen toise cet adversaire formidable et continue son coup de bluff :
- Parce que si nous vous avions révélé de suite nos informations, vous n'auriez pas supporté d'attendre le moment propice et auriez cherché, par esprit de justice, à l'éliminer le plus vite possible. Malheureusement la justice doit parfois attendre, et l'heure a sonné.

Convaincus, les gardes échangent un regard et le second s'engouffre dans la pièce. Un bruit étouffé de choc se fait entendre, ainsi qu'un gémissement, puis des éclats de voix. Bâillonnée, aveuglée d'un bandeau, saucissonnée comme un salami, décoiffée et couverte de la poussière du sol, Domino émerge, les pieds à peine suffisamment déliés pour qu'elle puisse marcher toute seule, poussée brutalement dans le dos par son geôlier.
Sans un mot, Sapin prend le relais et la pilote vers un endroit plus sûr.


Elle galope dans les escaliers, ouvrant les portes à la volée sans se soucier du remue-ménage qu'elle cause. Elle n'a plus qu'une idée en tête : fuir, quitter cette maison, partir loin. Des hauts-parleurs situés dans toutes les pièces jaillit la voix du Japonais, qu'elle ne comprend pas.
- Je sais où tu te caches ! tempête-t-il dans son micro, depuis le bureau de Madame Boss sans doute. Je sais où tu te caches, montre-toi !
La fenêtre est à portée. Si elle parvient à sauter, avec de la chance elle échappera aux hordes de grahyénas et de démolosses, et parviendra à les distancer.

Un bruit métallique lui dresse soudain le poil sur l'échine. De lourds volets de sécurité descendent, obstruant le passage et coupant tout espoir de s'échapper. Faisant volte-face, elle traverse les bureaux où s'affairent quelques employés administratifs qui lèvent la tête de leur ordinateur, étonnés. Elle saisit au passage un sac en papier rempli de pains au chocolat, posé sur une table à côté d'une cafetière, et se met à les engloutir un par un sans cesser de courir. Avec l'estomac plein, elle pourra user à nouveau de ses pouvoirs, et guérir ses blessures.

Elle dévale un escalier, s'arrête au dernier moment. Tout le rez-de-chaussée est inondé de la même boue toxique que celle à laquelle elle a déjà été confrontée. Elle doit absolument utiliser ses pouvoirs si elle veut traverser la zone sans dommage, et atteindre le petit escalier de service qu'elle a repéré dans un coin la semaine précédente.
Déjà, des bureaux, jaillissent les éclats de voix de ses poursuivants, criant qu'elle s'est échappée et qu'il faut à tout prix la mettre hors d'état de nuire. Engouffrant l'avant-dernier pain au chocolat, elle saute, les yeux fermés, suppliant une entité supérieure de lui accorder le retour de ses forces et de ses pouvoirs.

Un trampoline composé d'énergie psychique se forme sous elle. Soulagée, elle prend appui dessus, ouvre la porte de l'escalier de secours d'un geste accompagné d'une émission de psi, atterrit dans la bouillasse violette et se précipite aussitôt vers les étages supérieurs, ignorant les brûlures sur ses jambes.
- Elle ne peut pas s'enfuir ! Elle est passée par l'escalier C ! Retrouvez-la ! Elle ne peut pas nous échapper !
Elle continue de grimper, grimper, ignorant les paliers intermédiaires où des voix se font entendre, jusqu'à se retrouver coincée entre deux étages. Il ne reste que le système de ventilation.

Promptement elle arrache la grille, pour se retrouver face à un tuyau divisé et compartimenté par des tuyaux plus petits. Sans doute, songe-t-elle avec en même temps une pointe d'amertume et de fierté, un des nombreux systèmes de sécurité réclamés par Madame Boss. N'ayant pas d'autre choix, elle engouffre le dernier pain au chocolat, rassemble ses forces et se concentre, comme elle l'a fait à l'entraînement avec Domino, il y a semble-t-il des siècles. Elle souffle une puissante flamme dans la ventilation, ce qui fait fondre les compartiments et lui laisse juste assez de place pour se faufiler, protégée de la chaleur du métal fondu par un bouclier. Heureusement pour elle, les sbires chargés de la sécurisation de la ventilation ne se sont pas donné la peine de compartimenter toute la longueur de tous les tuyaux, et elle peut avancer, à l'aveuglette, en direction d'elle ne sait où, mais, elle en est sûre, loin de ses poursuivants.

Après ce qui lui semble des heures de reptation inconfortable, à griffer ses hanches trop larges aux soudures, à se tortiller pour passer les coudes sans gaspiller son psi en se téléportant, à glisser soudainement jusqu'à un étage inférieur, elle parvient à un embranchement trop étroit pour elle. Sentant moins de résistance sous sa main, elle se hasarde à porter de tout son poids sur la gaine de ventilation, jusqu'à ce qu'elle cède, pour pouvoir s'en extraire.
Elle atterrit dans la poussière et la pénombre. Dans l'air flotte, légère mais pourtant reconnaissable, l'odeur de Domino. Où est-elle ? Où se cache-t-elle ? Pourra-t-elle lui venir en aide ?


Le scientifique, aidé par les deux sbires qui l'encadrent, aide la femme blonde à se débarrasser de ses liens.
- Pas trop de mal ? S'enquiert-il.
- Plus à l'égo qu'ailleurs, répond-elle, penaude. J'ignore ce qui s'est passé, mais je crois avoir compris que c'est la cata…

- Chen a pris le contrôle de tout le bâtiment, explique Sapin. Il s'est mis en tête de tuer Shym. Toutes les sorties vers l'extérieur ont été condamnées et pour ce que j'ai pu voir avant qu'il ne ferme portes et fenêtres, une grande partie des sbires et presque tous les capsumons sont dans le parc, prêts au combat. De plus, tout le rez-de-chaussée, et bientôt les sous-sols si ça continue, est inondé de poison d'origine capsumone.
- Ça ne durera donc pas, conclut la combattante.
- Pouvons-nous nous permettre d'attendre ?

Les deux humains se toisent et acquiescent d'un même geste. Ils doivent agir, vite, s'ils veulent sauver la pokémone.