Alertés par le bruit de la dégringolade de Shym, deux sbires, larges d'épaule, se précipitent dans la salle vide qu'ils n'ont plus besoin de garder.
- Ça par exemple…
- Dommage que Sapin vienne juste de partir, il aurait pu l'embarquer elle aussi au passage.
- Quoi ? s'étonne Shym. Sapin était ici ?
Elle se relève en se frottant les genoux.
- Doucement, rétorque un des sbires. Les cobayes de laboratoire sont censés rester dans le laboratoire.
- Eh, suggère l'autre en sortant une barre chocolatée de sa poche, si on lui propose du gâteau, ça la fera peut-être retourner dans sa pokéball ?
La pokémone ouvre de grands yeux ébahis et un peu blessés devant l'attitude supérieure des deux hommes.
- Petit petit petit petit, appellent-ils en faisant des gestes de la main. Viens chercher ton gâteau ! Allez, viens chercher ton gâteau !
Elle laisse ses oreilles retomber de part et d'autre de sa tête et, hautaine, passe à côté d'eux sans les regarder.
- Dépêche-toi ! insistent-ils. Si tu ne te dépêches pas, on va manger le gâteau sans toi !
Elle leur jette un dernier regard de pitié méprisante, arrache d'un geste la porte du puits de l'ascenseur, et escalade les câbles qui pendent sous son nez, sans prêter attention à leurs appels et à leurs cris.
Les humains sont vraiment des créatures méprisables à peine dignes de sa condescendance.
Elle pensait parvenir à s'échapper par les niveaux supérieurs du bâtiment, mais elle est stoppée au rez-de-chaussée par la présence de la cabine, arrêtée au premier étage. Deux solutions s'offrent alors : sortir au niveau du rez-de-chaussée, au risque de tomber sur les équipes lancées à sa poursuite, ou sauter sur les câbles soutenant le contrepoids de la cabine et continuer de grimper de cette façon-là.
Optant pour la seconde solution, elle s'apprête à changer de point d'accroche, lorsque soudain, la porte qui ouvre sur le rez-de-chaussée est pulvérisée par une créature tourbillonnante de sol et d'acier au corps profilé spécialement pour creuser en souterrain : une minotaupe. Le pokémon s'empêtre dans les câbles et donne des coups de griffe au hasard, cherchant à se délivrer. Shym doit absolument se sortir de là avant que toute l'installation ne chute.
Elle ne réfléchit pas et se précipite par la porte éventrée, atterrissant dans les flaques de poison qui inondent le niveau, feulant sa douleur. Face à elle, d'autres pokémons résistants au poison ou qui en suintent se dressent. L'un d'entre eux, une airmure aux plumes froides et tranchantes, a un regard effrayant de cruauté. Comme si elle avait perdu toute capacité d'empathie ou de respect envers les autres êtres vivants.
Déjà ses adversaires se précipitent sur elle. Un saut, elle atterrit sur la tête d'une mysdibule, rebondit sur le dos d'un tyranocif, s'accroche aux épaules de l'airmure en plein vol et se propulse vers le haut, vers l'escalier en vis dans lequel elle se faufile, vive et preste comme un serpent. Les cris des sbires pour la décourager glissent sur sa fourrure mordorée comme l'eau sur le dos d'un poisson-chat.
- Ce n'est pas par là, Shym ! Retourne au laboratoire ! Ce n'est pas le chemin qui mène au laboratoire ! Fais demi-tour !
Elle ne les entend déjà plus.
Depuis le poste central de surveillance, Chen, un traducteur à ses côtés, micro férocement agrippé par sa main crispée, éructe ses ordres aux troupes disséminées dans le manoir.
- Je refuse, je refuse de la laisser s'échapper !
- Mais, proteste une voix dans un petit haut-parleur, elle est bien trop forte pour faire face à nos capsumons !
- Alors, rétorque Chen sombrement, sortez les cobayes de Barjok de leurs caissons de confinement, et réactivez son prototype.
La voix continue de s'opposer vivement aux ordres du scientifique :
- C'est de la folie ! Nous n'avons aucun contrôle sur les capsumons ainsi modifiés ! Ils deviennent trop dangereux une fois obscurisés !
- QUI donne les ordres ici !? vocifère le Japonais en réponse.
- Vous, Monsieur, répond la voix du haut-parleur, penaude.
- Alors, exécution !
- Quoi ?
Sapin ne tient plus sur ses jambes à l'annonce de la nouvelle. Lui, Domino, Raphaël et quelques autres sbires viennent de croiser une équipe un peu déboussolée, de retour d'avoir relâché des pokémons enragés quelque part ailleurs dans le manoir.
- Ok, ré-expliquez-moi tout… soupire le scientifique en se massant les tempes.
- Barjok, l'autre scientifique, avait mis au point une substance qui, injectée aux capsumons, peut décupler leur puissance d'attaque, mais les rend également incontrôlables et agressifs tant envers les autres capsumons que les humains. Madame Boss a interdit à Barjok de continuer la synthèse de la substance et a ordonné le confinement des capsumons infectés. Mais Chen nous a ordonné de les lancer contre un autre capsumon, très dangereux, et échappé du laboratoire.
- Et il ne vous est pas venu à l'idée que Chen pouvait avoir pété un câble et ne pas hésiter à mettre de nombreuses vies en danger juste pour pouvoir se débarrasser de quelqu'un, par simple délire paranoïaque ?
- Eh, proteste le sbire, je suis censé suivre les ordres, pas les contester !
Sapin soupire.
- Bien, il va falloir remettre de l'ordre dans tout ça… Mais comment ?
- Je m'en occupe, le rassure Domino. Je vais tâcher de ramener les troupes à la raison, limiter les dégâts causés par Chen, et retrouver Shym.
Elle esquive in extrémis le baiser électrique d'un ohmassacre, et pousse une exclamation de terreur en voyant toutes les créatures serpentiformes et à tentacules qui se jettent sur elle. Toutes ont le même regard froid de tueur que l'airmure à l'étage inférieur.
Le sol tremble, un steelix jaillit du rez-de-chaussée, du plâtre tombe des murs. Elle saute dans tous les sens, repoussant ses adversaires de ses pouvoirs psychiques, mais ils sont trop résistants, leurs attaques sont trop puissantes. Elle ne tiendra pas longtemps. Elle doit absolument regagner les escaliers.
Un brutapode, mille-patte gigantesque, et un tatzelwürm, mi-chat mi-serpent, la mordent aux chevilles. Deux rafales psy jaillissent de ses mains les rampants battent en retraite.
Le steelix tente de l'écraser sous son poids elle l'escalade et se laisse glisser le long de son échine jusqu'à une cloison effondrée, une chance de salut. Des lianes lui fouettent férocement le dos, un boustiflor crache un jet d'acide brûlant et fumant, elle ne réfléchit pas et saute.
Mauvaise pioche.
Quelques étages plus bas, retour au point de départ et rencontre violente avec le fond du puits d'un monte-charge, dont elle s'extrait à grand-peine. Elle a besoin de manger à nouveau, ses forces s'épuisent bien trop vite dans cette course-poursuite effrénée.
Elle erre dans les sous-sols, profitant du calme, et éventre au passage une machine distributrice d'en-cas pour les gardes, y faisant provision de produits à haute teneur en calories. Il ne faut malheureusement pas longtemps à ses poursuivants pour hurler à nouveau sur ses talons :
- Allez, Shym, sors de ta cachette ! On s'est bien amusé, mais il faut s'arrêter maintenant. On ne veut pas te faire du mal. Où te caches-tu ?
Des énormes tas de muscles – bétochef, mackogneur – sont lancés à ses trousses. Serrant contre elle la nourriture salvatrice, qu'elle commence déjà à engouffrer afin de panser ses blessures, elle fonce, passe un hangar de stockage où se trouvent les restes de la machine qui l'a fait grandir, escalade une pile de caisses, s'écrase contre une porte percée d'une petite fenêtre grillagée. Fermée.
Faisant volte-face, dents serrées, elle se précipite vers ses adversaires, bien décidée à en découdre.
Le plafond s'effondre sur elle.
