À peine les présences humaines se sont-elles éloignées que les deux pokémones reprennent leur ascension dans la gaine technique, repoussant câbles et tuyaux pour se frayer un chemin.
- C'est trop facile, murmure Megara. Jamais la vieille matriarche n'aurait laissé pareille voie grande ouverte au sein même de sa demeure.
- Madame Boss, non, répond Shym. Mais des sbires faisant leur travail à la va-vite, et des surveillants pas très pointilleux dans leurs vérifications…
- Mhm, répond la mentalie, songeuse.
Un rétrécissement les force à se téléporter hors de la gaine. Elles sont arrivées dans les cuisines, désertées bien évidemment à cause des circonstances particulières dont elles sont le sujet principal.
- Ah, enfin un peu de nourriture ! soupire Megara. Je suis affamée !
Elle ouvre un tiroir, en extirpe une bouteille d'huile qu'elle brise sans ménagement sur le sol pour en laper le contenu plus à son aise.
- Voyons, proteste Shym, ce ne sont pas des manières !
- Je suis une pokémone, rétorque Megara. Les humains vont trouver tout naturel que je vandalise la cuisine, puisque je ne suis pas comme eux. Tu devrais essayer, ça passe les nerfs.
La femelle chromatique lève une main, mais elle ne peut se résoudre à suivre les conseils de sa camarade. Elle hausse les épaules, sort une bouteille de lait du frigo qu'elle vide d'un trait, et engloutit une conserve de saumon à l'huile d'olive et au citron. Elle prend la peine de jeter l'emballage dans la poubelle et de se laver les mains et la figure à l'évier, alors que Megara s'amuse à repeindre les placards avec du ketchup, laissant de mignonnes empreintes de chat un peu partout.
- Espèce de coincée, soupire l'évolie en remuant la queue. Ils auraient vraiment dû te donner des cours de jeu.
- Et maintenant, rétorque Shym en s'appuyant sur un plan de travail, que faisons-nous ?
Une poignée de museaux renifleurs pénètre les locaux, suivis par des corps musclés et entraînés pour le combat, des corps de pokémon au regard froid et meurtrier, des corps de pokémon dont l'âme semble avoir disparu.
- Oh-oh… murmure Megara en s'aplatissant sur le sol. Nous avons de la compagnie, on dirait.
Quelques chiens anglais aux moustaches touffues, des furets aux griffes acérées et des cochons renifleurs s'engagent entre les îlots carrelés, encerclant les deux pokémones.
Megara désigne le cochon poilu aux longues défenses et au groin énorme.
- Ton truc avec le feu. Utilise-le sur celui-là, et filons.
Un blizzard s'élève dans la pièce alors que les chiens bondissent, crocs en avant. Shym n'est pas assez rapide. Le linéon la balafre, un ponchien s'accroche à sa queue, la mentalie lutte contre le cochignon sans parvenir à l'abattre à cause de sa ténacité. Un soudain lance-flamme grille le dos des combattants alors qu'un arcanin les rejoint.
- Les robinets ! supplie Megara.
Shym les arrache, et le jet d'eau repousse le chien de feu. Elle profite de la distraction pour saisir le linéon par la queue et le projeter contre un mur avant d'expédier le ponchien d'un fulgurant coup de queue.
- Filons ! miaule la mentalie.
- Par où ?
- Par là d'où ils viennent ! Faisons d'une pierre deux coups et tentons de savoir pourquoi leur cœur est si vide et si froid !
La mewtwo acquiesce et s'élance dans les traces de sa compagne aux pattes encore tachées de ketchup.
En quelques minutes elles parviennent devant trois sbires accompagnés de cinq autres pokémons au cœur de glace et aux yeux vides, mais incapables du moindre mouvement cohérent. Ils se traînent au sol, pivotent autour d'une patte qui refuse obstinément de bouger, bavent. Les quelques paroles qu'ils prononcent, les quelques pensées qu'ils forment, sont incohérentes. Leurs dresseurs sont désemparés.
« Pas gentil » grogne un caninos. « Je suis pas gentil. Les gentils finissent pas comme ça. »
« Je suis méchant » feule un persian agonisant. « Je suis mauvais ! »
« Tuer ! » aboie le caninos juste avant de s'éteindre.
Megara et Shym restent clouées sur place, terrifiées par ce qu'elles voient et entendent. Les sbires finalement les remarquent mais au lieu de se jeter sur elles avec hostilité, ils se tordent les mains de désespoir.
- C'est Chen, gémissent-ils. Il a dit qu'il pouvait les rendre plus forts. Il leur a donné quelque chose et maintenant, ils sont malades.
- J'ai tellement honte de l'avoir écouté, tellement honte…
- Tu n'es pas vraiment en train de chercher à tous nous tuer, n'est-ce pas ?
Shym cligne des yeux, reconnaît le sbire qui s'adresse à elle. Elle le connaît. Elle l'a déjà croisé plusieurs fois au gré de ses entraînements.
- Non, murmure-t-elle en réponse. Je cherche juste à sauver ma peau. Chen a perdu le contrôle de lui-même, je crois. J'ai du mal à imaginer que toutes ces attaques, qui mettent en péril pokémons et gens et détruisent le bâtiment, soient un simple exercice.
- Assez palabré, coupe Megara de façon à ce que seule sa compagne l'entende. Allons-y.
- Je vais voir ce que je peux faire pour l'arrêter, rassure Shym par-dessus son épaule tout en s'éloignant. Bonne chance pour soigner vos pokémons !
Megara la rappelle à l'ordre d'un feulement sec, aussi dissimule-t-elle ses larmes du mieux qu'elle peut. Voir ses adversaires dans un aussi piètre état lui fend le cœur. Elle aimerait pouvoir leur venir en aide, elle aimerait pouvoir les sauver, mais elle sait qu'elle doit penser aussi à sa propre vie. Comme le dit si bien Megara, elle est une pokémone, et doit se comporter en tant que telle. Elle doit laisser aux humains le soin de se sacrifier pour tenter de sauver ceux qui ne peuvent plus l'être.
Toute à ses réflexions, elle continue de suivre Megara. Le nombre de pokémons infectés est de plus en plus élevé, et les sbires, de moins en moins hostiles. Shym pourtant ne parvient pas à se concentrer sur la bataille comme le fait la mentalie, à faire abstraction de la souffrance de ses semblables.
- Tu ne vois donc pas que ce ne sont que des machines ? insiste l'évolie de type psy. La seule chose charitable que tu puisses faire pour eux est d'abréger leurs souffrances.
- Je suis certaine qu'il existe un moyen de les sauver, insiste la mewtwo.
- En attendant, rétorque la pokémone quadrupède, vire-moi ce téraclope du chemin. Il utilise ses attaques en boucle et nous empêche de passer.
Shym frissonne de la tête aux pieds devant le malheureux spectre agité de spasmes. Toute son énergie nécromantique s'échappe de son corps sans qu'il puisse la retenir ni la contrôler.
- C'est vraiment dangereux, continue froidement Megara. Mais je ne maîtrise aucune attaque qui puisse l'achever. Et toi ?
La mewtwo plaque sa compagne contre un mur, à hauteur de ses yeux et, le visage distordu d'un féroce rictus, se met à lui hurler après à grands renforts de pouvoirs psychiques :
- Ça suffit ! Bon sang, Megara, qu'est-ce qu'il te prend ? Tu n'as donc aucune pitié pour nos frères souffrants ? Ce sont des pokémons, tout comme nous, et toi, tu les regardes comme si… comme si… comme si… comme s'ils n'étaient que des déchets !
La mentalie détourne les yeux et porte une patte à son oreille blessée en feulant.
- Ce sont des mâles, répond-elle.
- Et, qu'est-ce que ça change ? rétorque Shym. Qu'est-ce que ça change ? Ce sont des pokémons, comme nous ! Ils méritent d'être sauvés, comme nous !
L'évolie ne répond rien, contemplant les derniers sursauts d'agonie du téraclope avec une expression neutre sur son visage félin.
- Megara, tu me dégoûtes !
Elle propulse la créature quadrupède dans un mur et s'enfuit dans le direction opposée, le visage tout barbouillé de larmes enfoui dans ses mains. La mentalie se relève tant bien que mal, mais elle ne cherche pas à la rattraper. Claudiquant, trop fière peut-être pour admettre ses torts, elle se glisse dans un trou du mur et disparaît.
Shym n'a pas traversé trois pièces que le plancher cède sous son poids.
