PARTIE I CHAPITRE 2

- Galion à tribord ! Crie la vigile

Tout le monde se tourne vers tribord pour apercevoir au loin le bateau aux armes espagnoles. Je rejoints le pont et me place pas très loin de Whitlock pour entendre ce qui se passe. Ce dernier tend une longue vue au capitaine. Après avoir longuement scruté le bâtiment hispanique, il se tourne vers nous et lance :

- Après celui là nous retournerons au port !

- Tout le monde à son poste, rattrapons les Espagnols ! Envoyez le pavillon noir…

Le premier maître continue à crier les ordres alors que je vais récupérer un sabre et deux pistolets auprès de l'armurier du bord. Je ne participe que très peu aux manœuvres maritimes, en revanche, je suis en première ligne pour l'abordage. Je vérifie que mon poignard personnel, celui qui ne me quitte jamais, soit bien en place quand Jasper s'approche de moi :

- Le Bleu, reste dans les parages du capitaine. Il a tendance à mal protéger ses arrières.

Et me voilà bombardé chien de garde du commandant, c'est malin, déjà que j'essaye de l'éviter autant que possible. Mais je comprends la certaine inquiétude du premier maître, pour l'avoir vu se battre, j'ai pu constater que Masen ne soucie absolument pas de ce qui l'entoure, à croire qu'il se moque totalement de sa propre sécurité, aucun instinct de survie. Je m'avance vers lui le plus silencieusement possible alors qu'il sort son épée de son fourreau. C'est là que je remarque que c'est vraiment la sienne, celle aux armes des Mountbatten, qu'il a eu à ses quinze ans. Je ne pensais pas qu'il l'avait conservée, comme si il n'oubliait pas totalement celui qu'il est en réalité. En fait, Edward et moi sommes deux faussaires, nous nous ressemblons quelque part mais nos finalités sont vraiment opposées. Quand je pense que ma mission va l'envoyer directement à la potence, à moins qu'il soit raisonnable et consente au marché que nous lui proposerons. Mais venant de lui, cela m'étonnerait énormément…

Nous rattrapons rapidement le galion et tout le monde se prépare à l'abordage. Notre vaisseau est bien plus rapide que ces lourds navires, la manœuvre n'est donc pas très longue. Comme nous l'abordons par l'arrière, il n'a aucun moyen de répliquer à l'aide de ses canons. Je tiens fermement mon sabre, ce genre de confrontation ne me fait pas peur, en général les équipages ne sont pas très entraînés au corps à corps. Rien à voir avec la formation que j'ai reçue aux Cadets, même si ma prédilection va à l'épée, le sabre me convient aussi parfaitement. « N'importe quelle lame est le prolongement naturel du bras d'un mousquetaire » se plait à dire le capitaine de la compagnie. Pour moi, c'est le cas.

Les harpons sont lancés et tous les matelots crient au moment d'enjamber les rambardes des deux navires. Je me place directement derrière Masen et pourfends tout ibère s'approchant d'un peu trop près. Je recule pour rester dos à mon supérieur quand mon pied butte et je bascule en arrière. Attrapant un pistolet à ma ceinture, je tire sur un homme qui lève son bras au dessous de moi pour m'achever. En retombant, son poignard m'atteint à l'épaule gauche déchirant ma manche et la chair dessous. Sans tenir compte de ma blessure, je me relève prestement, achevant au passage mon assaillant. J'ai perdu de vue le capitaine, dans la mêlée générale j'essaye de le retrouver mais je constate rapidement que nous prenons le dessus sans trop de difficulté. Ma chemise est en train de virer à l'écarlate, il faudra que je trouve un moyen de me soigner seule. Heureusement que la cargaison de rhum est abondante dans les cales de l'Olympia, ça désinfectera.

Je retrouve enfin Masen un peu plus loin sur la droite quand un officier espagnol tente de le transpercer dans le dos, de part en part avec son fleuret. J'entrechoque mon sabre sur sa lame et commence un combat singulier. Je ne sais pas si le commandant s'est rendu compte de ce qui se passe mais il faut que je mette très vite un terme à ce duel. Vu ma façon de manier mon arme, il est flagrant, surtout pour quelqu'un qui a reçu la même éducation que moi, que Nathanaël n'est qu'une imposture. A bien y réfléchir, j'ai peut-être la solution, après tout, la loyauté n'est pas l'apanage des pirates et j'use donc d'une vieille ruse que j'avais déjà expérimentée autrefois.

Je m'approche le plus possible de mon adversaire et lui envoie un coup de poing sous le menton avant de lui enfoncer mon sabre dans le ventre. Je lui fais faire trois mouvements de poignet pour être sûre de le tuer. Je le retire et laisse tomber le corps inerte de l'officier pour constater que je suis la dernière à m'être battue. Tous les pirates commencent à hurler à se dirigeant vers les cales pour s'emparer du butin. Un autre groupe est en train d'achever les derniers survivants espagnols. Regardant autour de moi, je croise les yeux du capitaine, une expression choquée sur le visage. Je suis vraiment idiote, je n'aurais jamais du faire ça devant lui.

Juin 1656 (Bella 13 ans)

Assise sur un banc de pierre, je regarde Edward prendre sa leçon d'escrime auprès du maître d'arme. Pour ma part, je l'ai eu ce matin et je dois avouer que c'est un vrai plaisir. Au grand désarroi de Mère, je préfère vraiment cela à la tapisserie ou à la viole. J'aime beaucoup observer les autres pour repérer leurs défauts : Edward est très rapide mais sa précision laisse à désirer, pourtant son épée est très bien équilibrée.

Il a encore grandi durant le printemps où lui était chez les Jésuites pour parfaire son éducation. D'ailleurs, il va avoir dix-sept ans dans quelques jours. Les garçons Cullen nous ont rejoints début juin pour passer l'été avec nous à Seich, nos parents ayant rejoint le Roi et sa cour à Saint Germain. La Fronde en France est finie depuis un an et la Reine Anne souhaite remercier les parents pour leur soutien indéfectible à la couronne et au souverain. Les Cullen les accompagnent: le Roi Charles II d'Angleterre est à Paris puisque Cromwell usurpe toujours le gouvernement d'Albion.

James est parti en promenade équestre. Avec lui mon impression de départ n'a fait que se confirmer : je suis une quantité négligeable. En revanche Edward et moi nous entendons comme larron en foire. Depuis que j'ai huit ans, nous avons fait toutes nos bêtises ensemble et le plus souvent, son frère aîné en a fait les frais. Je suis tellement heureuse de le voir passer ses vacances chez nous, quand il sera officier, il ne pourra plus venir aussi souvent. Son cours se termine sur ces réflexions, le maître d'arme salue et prend congé.

- Ca te dit un duel contre moi ? Demande-je à mon camarade.

- Qu'est ce qu'une petite fille peut faire contre moi ?

- Je ne suis plus une petite fille, mais une jeune demoiselle.

- C'est sûr qu'une jeune demoiselle sait manier une épée ! Rit-il ironique.

Je choisis soigneusement un fleuret et salue Edward. Avec son éternel sourire en coin, il me répond et se met en garde. C'est moi qui attaque la première et je vois bien qu'il ne fait que se défendre, il n'ose pas répliquer.

- Serais-tu couard pour ne pas répondre à mes assauts ?

- Je crains la colère du Marquis si je devais blesser sa fille bien aimée.

Cela ne me plais pas, je souhaite, non, je veux qu'il réplique pour savoir ce que je vaux vraiment. Alors je commence à forcer mettant plus d'énergie dans mes mouvements, il se voit contraint de m'attaquer à son tour pour ne pas se laisser déborder. Malheureusement, je fatigue et je sais qu'il est plus fort que moi, il faut que ce duel se termine vite mais je ne vois pas de faille dans laquelle je pourrais m'engouffrer pour gagner. C'est alors qu'une idée me traverse l'esprit, ce n'est peut-être pas très joli mais je crois que ce sera efficace.

Je me rapproche d'Edward et au moment où il est plus concentré sur mon bras droit, je lui décoche un coup de poing du gauche sous le menton avant de le mettre en joue.

- J'ai gagné ! J'ai gagné ! Crie-je en lui lançant un sourire victorieux.

- Non tu as triché parce que ce coup n'est absolument pas loyal, cela va à l'encontre de toute règle d'honneur.

- Mauvais perdant ! Tu as été battu par une demoiselle, c'est cela qui te dérange.

- Tu as triché ! Râle-t-il.

- Peut-être mais c'est très efficace !

C'est toute fière de moi que je suis, je relate les faits à qui veut bien les entendre au souper devant la mine déconfite d'Edward et l'air ravi de James.

- Je peux t'assurer que je n'oublierai pas ce coup de sitôt, très chère.

- Mais, non seulement tu ne vas pas l'oublier mais en plus je te donne l'autorisation de l'utiliser. Ce sera la botte d'Isabelle !

Mai 1663

Je dois absolument faire diversion pour ne pas paraître encore plus suspecte. Je fixe alors le capitaine pour lui dire :

- C'est bon, ça va aller, c'est juste une simple entaille à l'épaule. Un espagnol un peu trop consciencieux !

Lui faire penser que j'ai l'impression qu'il est choqué de ma blessure et que mon geste est des plus banal, c'est encore la meilleure solution que j'ai trouvé. Il a l'air de reprendre ses esprits pour me répondre.

- Merci ! Mais tu devrais aller voir le médecin du bord, Nathanaël, pour qu'il voit ton épaule de plus près.

Sur ce, il se dirige vers le reste des hommes qui continuent le pillage alors que moi, je remonte à bord de l'Olympia. Je dépose mes armes à l'armurerie avant de récupérer une bouteille de rhum, un linge propre ainsi qu'une chemise et remonte à la vigile. Une fois en haut, je déchire la manche de ma chemise à l'aide de mon poignard et verse la liqueur sur ma blessure. Je me mords la joue pour éviter de crier de douleur puis enroule la bande de tissus autour du haut de mon bras, serrant pour empêcher que ça ne saigne de nouveau. J'essuie au maximum les traces de sang sur mon bras et mon torse à l'aide des lambeaux de ma précédente tunique avant d'enfiler la chemise propre. Je reste quelques minutes encore assise à scruter l'horizon avant de redescendre. J'aide l'équipage à charger les dernières pièces du butin espagnol à bord avant que nous ne coupions les cordes qui relient l'Olympia au galion, le laissant dériver comme un vaisseau fantôme.

Alors que nous avons mis le cap sur La Rochelle, tout le monde fête cette pêche fructueuse en s'enivrant de rhum. Je fais semblant de boire, je me dois de rester lucide jusqu'au bout.

- Allez le Bleu, dis nous ton secret ! Lance le responsable de l'intendance.

- Quel secret ?

- Comment tu sais te battre comme ça ?

Je remarque que beaucoup ont relevé le nez devant cette question, je ne m'attendais pas à une telle interrogation. Je me retrouve coincée, sans aucune histoire à raconter, ou alors…

- Quand on tue tes parents devant toi et que tu je peux rien faire pour les défendre parce que tu ne sais pas te battre, je peux te dire que tu apprends rapidement derrière.

- Comment sont morts tes parents ? Me demande Jasper, qui malgré la quantité d'alcool ingurgitée reste assez cohérent.

- Les naufrageurs. Notre bateau revenait d'Angleterre, il a échoué sur des côtes bretonnes, attiré par ces chiens galeux. Ils ont massacré tout le monde à bord et s'ils m'ont laissé en vie c'est qu'ils pensaient que j'étais mort. Je leur dois ma cicatrice.

Au moins, je n'avais rien inventé, c'était l'exacte vérité si on exclut la grave blessure au ventre qui réduit considérablement mes chances d'enfanter un jour. C'était en avril 1658, et la haine que j'éprouvais vis-à-vis de cette population qui cautionnait ce genre de méfait, ne s'est toujours pas apaisée et sans doute, ne me sera-t-elle jamais. J'arriverai à les confondre et tuerai de mes propres mains le bourreau qui a tué Père avant de s'en prendre à ma Mère en lui arrachant d'abord son honneur et ensuite sa vie. J'avais échappé au viol grâce à mon entêtement : je m'étais habillée en garçon à bord pour être plus à l'aise malgré les soupirs désespérés de Mère. Ce sont des souvenirs que je ne veux surtout pas revivre mais qui continuent à me hanter dans mes cauchemars.

En tous les cas, ma réponse a paru les satisfaire car ils reprennent rapidement leurs chants marins. Dans trois jours, nous serons de retour sur la terre ferme et nous pourrons mettre au fer cette bande d'assassins sans vergogne.