PARTIE I CHAPITRE 3

Le vent d'ouest s'est levé annonçant la tempête, il ne nous reste qu'une journée de mer avant de rejoindre les côtes mais là, l'Olympia n'échappera à l'orage qui se prépare. L'équipage entier est en train de ranger le pont et de mettre à l'abri tout ce qui craint. Je vois alors le capitaine sortir de sa cabine, délesté de son épée, son chapeau et son manteau. Le pilote m'avait expliqué quand je découvrais le navire qu'en cas de tempête, c'était Masen qui prenait la barre. Sa chemise est ouverte laissant apparaître une longue chaîne et surtout la trace d'une brûlure que lui avait infligée James lors d'une de ses nombreuses crises de rage.

Juin 1653 (Bella 10 ans)

James vient de tomber dans le vivier derrière le château suite à une course poursuite après Ramoun, l'épagneul préféré de Père, qui lui a volé sa cravache. Seulement la cravache en question n'a pas atterri par hasard dans la gueule du chien, puisque c'est moi qui suis à l'origine de cette brillante idée. De la porte fenêtre de la bibliothèque, je le regarde sortir tant bien que mal des eaux troubles, recouvert de vase, appréciant largement le comique de la situation.

Depuis l'arrivée des Cullen, il y a moins d'un an, James est devenu la cible principale de toutes mes bêtises et farces. Comme il se mettait en colère presque à chaque fois, c'était encore plus drôle. Edward était trop timide et j'avais plutôt envie de le laisser tranquille, surtout que son frère était extrêmement dur avec lui.

Riant de tout mon saoul, je ne remarque pas que le cadet de mes cousins se tient à mes côtés et commence également à ricaner de la posture ridicule de son frère. Les vitres sont ouvertes car les beaux jours sont de retour dans le Sud Ouest de la France, c'est ainsi que James entend nos rires. Il se retourne, vert de rage et se dirige dans notre direction. S'arrêtant au seuil de la pièce pour éviter de salir le parquet, il regarde très fixement Edward et lui dit :

- Tu vas me le payer très cher.

Cela a au moins le mérite de nous calmer. Sa réflexion me fait froid dans le dos, il ne m'a jamais apparu aussi menaçant qu'à cet instant. Il s'éloigne sans rien dire et je me tourne vers mon voisin en haussant légèrement les sourcils. Il le sait pourtant que c'est moi qui suis responsable, c'est toujours moi, Edward n'ose pas s'en prendre à son frère. Mais très vite, notre attention se tourne vers autre chose et l'après midi se passe sans autre incident.

Le dîner va bientôt être servi et James n'est pas réapparu depuis sa baignade forcée. Alméric vient de rentrer de son cours d'équitation et Edward est aux écuries pour remettre son cheval au palefrenier. Je décide d'aller le rejoindre quand j'entends un hurlement de douleur sortir de l'atelier du maréchal-ferrant. Je m'y précipite et ce que j'y vois me fige d'horreur. James est debout, arborant un rictus terrifiant, un fer rouge en main pointé sur son frère. Edward est allongé au sol gémissant, des larmes coulant sur ses joues et la chemise entrouverte. Je me mets à crier à mon tour, et pousse violemment James pour me précipiter vers mon cousin.

J'ai du mal à voir ce qui se passe ensuite, tout n'est que mêlée d'adultes paniqués. Je sens Edward dont je tiens encore la tête, être soulevé et partir dans les bras du valet de chambre suivi de près par tante Elizabeth. James est immédiatement convoquer par lord Cullen dans le cabinet, il a l'air complètement détaché par rapport à ce qui vient de se passer. Mais quand il passe devant moi, son regard est menaçant et même terrifiant.

Mai 1663

C'était la première fois que je voyais le côté violent et sanguinaire de James mais également sa haine envers son propre frère. Redescendant sur terre, je continue à faire des allers retour entre les cales et le pont quand je suis bousculée et projetée contre le mât, mon épaule gauche encaissant le choc. Je ne peux retenir un gémissement de douleur, ma blessure est encore trop récente pour être cicatrisée, j'aurai du la cautériser.

- T'as mal à l'épaule, le Bleu ?

- Des restes du dernier abordage. Répondis-je à celui qui m'aide à me relever.

- Je croyais t'avoir dit d'aller la montrer au médecin. Reprit le ténor du capitaine derrière moi, me faisant jurer intérieurement.

- J'ai versé du rhum dessus et puis j'ai oublié, capitaine. Dis-je en me tournant vers lui.

Il me scrute bizarrement, je sais que je ne laisse plus paraître la douleur sur mon visage et cela à l'air de le surprendre. Il grogne un peu avant de m'ordonner de me remettre au travail. Je ne me fais pas prier.

Les bourrasques de vent sont violentes et le tonnerre retentit au dessus de nos têtes, le ciel est noir d'encre, il ne va pas tarder à déverser sa colère. Nous venons de réduire les voiles pour éviter qu'elles se déchirent. Un éclair illumine les cieux et la pluie tombe fortement, peu de marins restent sur le pont et vu mes faibles aptitudes, je ne suis pas de ceux là.

Voilà bien une heure que je suis dans la cale avec une partie de l'équipage, heureusement que je n'ai rien avalé au déjeuner sinon j'aurai été vraiment malade. Le bruit sourd d'un craquement nous tous relever la tête, et quand on sort sur le pont, nous constatons que le mât de misaine est en partie fendu mais un détail m'accroche le regard. Au bout de la transversale, Emmet, le responsable de l'intendance est pendu par le cou à une corde. Il se débat mais n'a aucun moyen de s'accrocher pour se soulager de son poids et ainsi ne pas mourir étouffé. Je jette un coup d'œil vers arrière et vois que le capitaine hurle mais je ne parviens pas à l'entendre. Des hommes commencent à grimper sur les haubans de la misaine pour secourir notre compagnon. Mais c'est trop dangereux, il va finir de se fendre, ils sont trop lourds.

Réfléchissant rapidement, je vois une autre solution, c'est tout aussi dangereux mais au moins je serai la seule impliquée. Je commence l'ascension du grand mât avant de ramper sur la transversale, le vent et la pluie brouille un peu ma vision mais j'entends l'équipage qui me crie de descendre immédiatement. Arrivant à la hauteur d'Emmet, je dénoue l'un des cordages de la grand voile et me l'attache autour de la taille. Je sors mon poignard de ma botte, alors que normalement il est interdit à un membre de l'équipage de garder une arme. Il va falloir que je m'élance dans le vide et attraper le géant pour couper le lien qui le retient. Je n'ai droit qu'à un seul essai.

Je ferme les yeux quelques instants avant de sauter, mon poignard bien en main. Je frôle Emmet mais le rattrape au dernier moment avant de repartir en arrière :

- Accroche-toi à moi ! Hurle-je de toutes mes forces.

Quand je sens ses bras fermement autour de ma taille, je sectionne d'un coup sec et précis la corde. Nous basculons alors en arrière, je l'entends reprendre une grande respiration. Nous nous balançons au dessus du pont, les hommes se sont rassemblés en dessous et crie de lâcher :

- Lâche-moi, Emmet, ils vont te rattraper en dessous.

Sans rien dire il desserre son étreinte et se laisse tomber, cinq matelots le réceptionnent. On me crie de me lâcher également et c'est là que je me rends compte de ma bêtise ! J'ai risqué ma vie pour sauver un pirate de la pendaison alors que je vais directement l'envoyer au gibet une fois à La Rochelle. Mais en plus je l'ai laissé me serrer dans ses bras risquant ainsi de dévoiler ma vraie nature. Peut-être que dans l'action, il ne s'est rendu compte de rien, c'est mon seul salut. En tout cas, je ne peux laisser les autres marins me toucher. Replaçant mon poignard dans son fourreau, je remonte difficilement le long de la corde et m'accroche à la transversale du grand mât. Une fois à cheval dessus, je raccroche le morceau de voile et redescends les haubans en frissonnant.