PARTIE I CHAPITRE 4
Arrivée sur le pont, je me laisse glisser le long du mât pour m'assoir lourdement et plaque ma tête contre le bois. Je me permets de respirer enfin. Tout le monde s'approche de moi pour me féliciter quand le premier maître Jasper s'avance en nous hurlant de retourner dans la cale sauf Emmet et moi.
Nous le suivons dans la cabine du capitaine, c'est la première fois que j'y entre. Elle est assez sombre mais vu le temps qu'il fait cela n'est guère étonnant.
- Vous deux vous restez là jusqu'à nouvel ordre ! Dis gravement Jasper avant de ressortir.
Nous nous regardons avec Emmet et il s'installe sur une chaise alors que je me laisse glisser contre le mur en ferme les yeux. Nous restons silencieux quelques instants puis il se redresse.
- Merci Nathanaël ! Ce que tu as fait, c'était de la folie mais tu m'as sauvé la vie.
- Ne me remercie pas, j'ai même pas réfléchi à ce que j'ai fait sinon j'aurai eu trop peur.
- T'as pas peur toi, il suffit de voir comment tu te bats. Mais là c'était incroyable, je pensais que j'allais mourir et j't'ai vu sauter. Sacrebleu, tu peux me croire, maintenant tu as devant toi ton plus fidèle ami et ton confident.
Je souris faiblement à sa réflexion, à bord Emmet est le trublion mais il a un cœur d'or. Je ne comprends pas comment quelqu'un d'aussi gentil ait pu se laisser enrôler dans la piraterie. Mon confident… Je secoue doucement la tête, s'il savait ! Pourtant dans tous les hommes du bord, il est le seul avec lequel je m'étais permise de discuter. C'est un bon bougre, et l'idée qu'il puisse se balancer au bout de la potence me répugne. Si je dois en sauver un, ce sera lui, son histoire avec Rosalie m'a touchée. Il veut la tirer de la maison clause dans laquelle elle travaille et s'installer avec elle. J'essayerai, après tout je lui ai sauvé la vie, je ne suis pas à une fois près.
Je rouvre les yeux et constate qu'il somnole sur sa chaise. Je me permets alors de regarder la cabine de Masen. Des livres, assez nombreux, des cartes maritimes, des instruments de navigation, des affaires éparpillées : rien n'a l'air très personnel. Pourtant mon attention se pose sur un coffret que je connais. Je me relève doucement et m'approche, mon sang se glace dans mes veines. Ce n'est pas possible qu'il l'ait gardé depuis tout ce temps. Cet écrin en bois de rose a les armes des Baldy incrustées sur le couvercle que je soulève. Le velours bleu est intact comme dans mes souvenirs, mais le trésor qu'il est sensé abrité n'y est pas. La chaîne, Edward porte une chaîne autour du cou. Cette idée me tord les entrailles, je n'arrive pas à croire qu'il la porte… ma médaille de baptême.
Novembre 1657 (Bella 15 ans)
Depuis la mort de tante Esmé Cullen, il y a un an, mon oncle a complètement perdu pied, laissant James gérer ses affaires et surtout brimant Edward qui supporte tout pour son père. Il veut s'engager dans la compagnie des cadets de Gascogne puisque depuis ses 18 ans en juin, il y a droit même en étant sujet de Charles II d'Angleterre car l'usurpateur Cromwell est toujours en place à Londres. Voir James disposer et abuser de son rang et de son nom lui fait mal. J'ai peur de le voir partir et James me fait froid dans le dos. C'est ainsi qu'Edward passe énormément de temps à la maison, en ce moment nous sommes à l'hôtel Baldy. Mes parents sont auprès du Roi au Louvre où la cour s'est établie pour cet hiver.
J'ai fait mon entrée dans le monde l'année dernière, à mes 14 ans et suis désormais Mademoiselle de Baldy. Je sais par André, le premier valet de chambre de Père que des propositions d'alliance lui sont parvenues depuis cette date mais toutes ont été refusées. Père n'est pas pressé de laisser partir sa fille et cela me convient parfaitement. Et puis, de toute façon, il n'y a qu'une seule union que je désire, c'est avec Edward.
Je ne sais pas quand mes sentiments pour lui ont évolués mais ils sont fort, très forts. Et dès qu'il se trouve près de moi, je frissonne, mon cœur s'emballe… Ses yeux verts sont deux émeraudes qui me font perdre pied et son sourire me donne des bouffées de chaleur. Il est droit, juste, adorable avec moi, même s'il aime me taquiner régulièrement. Plus calme et plus posé que moi, il me temporise et me raisonne alors que je fais tourner en bourrique tout mon entourage.
Plongée dans la dernière comédie de Monsieur Corneille, je suis assise, recroquevillée dans un fauteuil au coin du feu de la bibliothèque. Mon lait au miel est trop chaud pour que je puisse y toucher pour le moment quand un grand courant d'air fait crépiter le feu dans l'âtre. Ma femme de chambre vient d'entrer prestement en faisant une révérence.
- Lord Masen, Mademoiselle.
Edward porte le nom du cadet des Mountbatten depuis juin, cela me fait toujours sourire de l'entendre. Il est près de vingt et une heure et le souper vient juste d'être desservi, ce n'est certes pas l'heure des visites mais Edward a toujours eu porte ouverte à la maison quelque soit l'horaire. Il semble être poursuivi par le diable, drapé dans sa grande cape, il retire élégamment son chapeau et incline la tête.
- Je t'en prie, assoies-toi, et dis moi ce qui t'amène à une heure pareille.
Il est avec mes deux frères, les seules personnes de ma condition que je tutoie. Tout en me souriant doucement, il s'installe à mes pieds et appuie son dos contre ma robe comme nous le faisons depuis que nous sommes enfants.
- Je ne peux plus supporter James : c'est fini, il a gagné, Bella. C'est décider, je vais partir.
- Pourquoi si soudainement, attends le printemps je t'en prie. Ou même Noël, Père reviendra à ce moment là. Il pourra t'aider, j'en suis certaine.
- Tu ne comprends, Bella. Mon père vient de signer l'acte de désaveux sous la pression de James.
- Comment cela, tu es son fils, il ne peut pas te renier !
Il se tourne tristement vers moi, et me caresse doucement la joue, essuyant une larme que je n'avais pas sentie.
- Si, il le peut, je suis toujours son fils mais je n'ai plus aucun droit. C'est pour cela que je dois partir, au plus vite.
- Non, non ! Crie-je en me jetant dans ses bras.
Je me mets à pleurer à chaudes larmes dans son cou, répétant sans cesse « Ne pars pas. » Il me serre fort contre lui, il ne peut pas partir, il ne peut pas m'abandonner, j'ai besoin de lui. Il commence alors à m'expliquer ce qu'il compte faire : il s'en va demain matin à la première heure pour rejoindre le régiment basé à Rambouillet. De là, s'il n'obtient pas de brevet, il ira à Paris trouver Père pour lui demander d'appuyer sa demande. Je sais que Père le fera et cela me rassure un peu.
- Et moi, qu'est ce que je fais ? Je t'attends pendant ce temps là ?
- Pourquoi m'attendrais-tu ?
Je le regarde droit dans les yeux avant de me relever et de l'inciter à faire de même. Je l'entraîne dans mon sillage jusqu'à ma chambre.
- Non, Bella, je ne peux pas rentrer.
- Cela ne te gênait pas avant !
- Peut-être mais aujourd'hui c'est différent.
- Je veux juste te donner quelque chose, pour que tu ne m'oublies pas.
- Je suis incapable de t'oublier, je te vois partout même si tu n'es pas avec moi.
Je ferme la porte derrière nous et avance vers ma coiffeuse, là, je récupère mon petit coffret en bois de rose. Lentement je détache de mon cou la chaîne au bout de laquelle pend la médaille de mon baptême, gravée à mon prénom, et la pose dans le velours bleu. Je lui tends le tout, les yeux embués.
- Tiens, elle te protégera et comme ça je serai toujours près de toi.
Il me regarde et je décèle une lueur que je ne connaissais pas jusque là dans ses prunelles. Il amène alors ses mains derrière son cou et défait sa propre chaîne avant de passer dans mon dos pour me l'accrocher. Sa médaille se perd dans ma poitrine et je me pose contre son torse. Il récupère ensuite le coffret pour se passer lui-même ma propre chaîne. Je reste appuyée dos contre lui sans dire un mot, ses bras ont entouré ma taille et son visage passe dans mes cheveux.
- Je reviendrai Bella, je te le jure, je reviendrai. Puis me retournant vers lui il reprit. Et je t'épouserai. Tu es la seule Lady Masen, il n'y en aura jamais d'autres.
Me jetant à son cou, j'ose alors un geste que la bien séance interdit mais qui me fait mourir d'envie. En posant mes lèvres sur les siennes, j'entends un faible « Je t'aime » et nous nous laissons entraîner dans une étreinte qui dépasse tout ce que j'avais pu imaginer. Je lui donne mon honneur sans une once d'hésitation malgré sa culpabilité première. De toute façon, je serai sa femme, alors la date de la consommation du mariage m'importe peu. Mon lit devient un gigantesque brasier dans lequel nous nous perdons et ce n'est qu'au petit jour qu'il me quitte après m'avoir embrassé une dernière fois à en perdre haleine.
Mai 1663
C'était la dernière fois que j'ai vu Edward, après son départ, il n'a jamais atteint Rambouillet, je n'ai jamais su ce qu'il était devenu jusqu'à mon enrôlement sur l'Olympia. Plus de cinq années se sont écoulées mais c'est en réalité une éternité : la mort de mes parents, mes fiançailles forcées avec James, sa propre mort ensuite, le compromis conclu avec Sa Majesté, puis ma formation et enfin mon intégration chez les Mousquetaires. J'ai l'impression d'avoir vécu cent ans depuis cette nuit à l'hôtel Baldy. Aujourd'hui, je sais que m'apprête à sacrifier le seul homme que j'ai un jour aimé pour châtier les responsables du meurtre de mes parents, et jusque là je n'arrivais même pas à avoir le moindre sentiment de culpabilité . Je ne le fais pas que pour moi, Alméric et Théobald m'apportent un soutien sans faille à ce projet, je sais que s'ils voudront participer à la dernière étape de l'opération et j'espère sincèrement que le Roi donnera son accord.
Pourtant savoir qu'il a conservé cet écrin et qu'il porte ma chaîne vient de me retourner le cœur. Celle qu'il m'avait donnée repose au côté de ma chevalière Baldy à la caserne de La Rochelle, mais maintenant, je ne sais pas si je serai capable de la remettre. James m'avait fait croire à sa mort, et j'étais tellement perdue après le deuil de mes parents que j'y avais cru sans me poser de question. Pourtant je l'avais soupçonné d'en être à l'origine et il considérait nos fiançailles comme la revanche prise sur son cadet qu'il continuait de haïr plus que tout. Je n'étais pas maître de mon destin à ce moment là et mon tuteur, mon oncle d'Aldévier trouvait cette alliance plus que profitable pour la famille.
Un bruit sourd me sort de mes réflexions et je retourne m'assoir par terre comme si de rien n'était. Emmet ronfle sur sa chaise et je prends le parti de faire semblant de dormir. Je remarque alors au bruit que la tempête s'est calmée, le capitaine ne va tarder à revenir dans sa cabine. Finalement, c'est le premier maître qui revient nous chercher, réveillant Emmet au passage. En sortant sur le pont, je remarque un vaisseau de la Royale à tribord et surtout les côtes de France au large.
- Que se passe-t-il ? Demande-je à Jasper.
- Ce navire va également à La Rochelle, nous n'allons pas pouvoir procéder au partage à bord. Il faut qu'on ait l'air d'un navire marchand jusqu'au port.
- Nous débarquons quand ?
- Dans moins de trois heures !
Trois heures ! Mais combien de temps sommes-nous restés dans la cabine du capitaine ? Ou me suis-je endormie ? Je m'approche de la rambarde à tribord pour observer plus attentivement le bâtiment militaire. C'est bien la Destinée, le bateau qui doit nous surveiller pour empêcher tout partage à bord de l'Olympia, permettant ainsi la suite des opérations.
