PARTIE I CHAPITRE 5
Le mot était passé à bord, le rendez vous est fixé demain soir à l'auberge du cheval blanc à 20h pour procéder au partage du butin. J'avais croisé Masen qui me salua d'un signe de tête quand je quittais le bord du navire. Emmet m'avait saluée chaleureusement me remerciant encore une fois de lui avoir sauvé la vie. Je marche sans but dans les rues autour du port avec mon baluchon sur l'épaule, il ne faut surtout pas que les membres de l'équipage puisse voir où je me rends. Finalement au bout d'une heure, je passe derrière la caserne pour entrer par une petite porte dont je possède un rossignol. M'avançant au milieu de la cour, plusieurs de mes hommes me passent devant sans me prêter attention quand Jacques, que je surnomme Jake descend les escaliers du perron.
- Halte là ! Que fais-tu ici ?
- C'est comme cela que l'on salue son lieutenant ?
- D'Esplas, ça y est te voilà rentrer !
Sur ces mots, il me donne une bourrade amicale dans le dos qui me fait grimacer.
- J'ai quelques blessures à faire soigner et surtout un bon bain à prendre ! J'en ai plus qu'assez de cette odeur de poisson !
Un couple d'heures plus tard, je suis assise devant une table remplie de victuailles qui n'ont rien à voir avec une vulgaire morue. Les jambes allongées dans mes bottes cavalières, ma chemise en dentelles d'Alençon et mon épée de mousquetaire au côté, je reprends mes marques avec plaisir. J'ai remis ma chevalière mais pas ma chaîne, je n'ai pas pu. Je raconte avidement à un Jake impatient le déroulé de mon infiltration au sein de l'équipage de l'Olympia, omettant volontairement le fait que je connaissais son capitaine quand j'étais plus jeune.
Si Jake sait que je suis une femme et connais ma véritable identité, il ne sait rien d'Edward, seuls Alméric et Théobald sont au courant de tout, absolument tout. En revanche, il connait mon histoire à partir de ce terrible voyage en Angleterre en avril 1658, exception faite des circonstances exactes de la mort de James.
Après mon exposé sur l'ensemble des membres de l'équipage, nous mettons en place notre plan d'action pour le lendemain. Les lieux ont déjà été repérés par mes hommes, en effet l'auberge est tenue par l'épouse du premier maître Whitlock, prénommée Alice. Une remise communique avec la maison voisine qui a été réquisitionnée dans le plus grand secret par trois de nos cadets. Tous rentreront par là et pourront ainsi accéder à l'escalier qui mène à la galerie entourant la grande salle. D'autres hommes se tiendront aux portes empêchant toute tentative de fuite, Jake mènera l'opération tandis que moi, je me tiendrai avec l'équipage le plus près possible de Masen pour le prendre en joue rapidement. Tout doit se faire dans le plus grand silence et les cadets devront s'installer une fois l'équipage présent.
Il est tard ce matin et je suis toujours dans les draps de ce lit qui m'ont permis de me reposer plus qu'il ne faut. Je suis anxieuse, je veux réussir, je dois réussir, je n'aurai pas de seconde chance. Je lève mes mains pour m'étirer et il fixe l'estafilade qui court le long de mon avant bras. Théobald se moque de moi en disant que j'ai plus de cicatrices qu'un vétéran de la bataille de Rocroi. Mais celle de mon bras est peut-être celle dont je suis la plus fière. Elle représente ma liberté, mon serment de fidélité à mon cœur, le premier homme à être tombé sous mon épée.
Janvier 1659 (Bella 16 ans)
Habillée d'un costume de cavalier masculin, je m'empare de ma cravache pour aller m'aérer l'esprit. L'ambiance qui règne à Seich est glaciale, mes frères sont auprès son auprès de mes cousins d'Aldévier qui sont nos tuteurs jusqu'aux quinze ans d'Alméric en octobre. A cette date, il sera le Marquis de Vermon de plein droit et aura à faire ses premiers pas à la cour. En attendant, mon oncle décide de tout nous concernant, ce qui a engendré de nombreux conflits. Mais ce qui m'a mise vraiment hors de moi, ce sont les fiançailles qu'il a arrangé avec James Cullen. Mon oncle anglais n'est plus capable de prendre la moindre décision et son aîné dirige toutes ses affaires.
James est violent, je le sais depuis longtemps mais surtout, je refuse de l'épouser, je ne trahirai jamais Edward de cette façon même s'il est mort aujourd'hui. Je resterai sa femme jusqu'à mon trépas même si personne ne le sait, personne ne me touchera plus jamais. Il ne s'est jamais présenté à Rambouillet, James m'a affirmé qu'il avait été tué sur la route, j'en suis tombée malade gravement en l'apprenant. Mes parents avaient alors décidé de m'emmener en Angleterre où les royalistes commençaient à reprendre le contrôle pour me calmer ma douleur. C'est à notre retour que le navire s'est échoué sur les côtes de la Bretagne et que les naufrageurs ont exécuté leur basse besogne.
Après avoir sellé mon cheval, emmitouflée dans ma cape, je laisse mon animal partir au galop. Sortant des limites de la propriété, je longe le ruisseau en calmant ma monture, il fait gris et le vent est froid mais cela m'apaise un peu toutes mes blessures et qui saignent toujours abondamment. En fermant les yeux, j'imagine les mains d'Edward autour de ma taille, je sens des larmes coulées sur mes joues. Un bruit de craquement retentit derrière moi. Je me retourne et vois James descendre de son étalon. Je ne l'ai pas entendu arriver. Son expression ne me dit rien qui vaille, de toute façon, je le haïs, c'est viscéral.
- Vous êtes levée bien tôt mademoiselle.
- Je vous retourne la remarque. Répondis-je sèchement en descendant à mon tour.
- J'allais vous rendre visite, mais apparemment vous avez eu la même idée.
- Pas vraiment, sachez James que je sors à cheval tous les matins. Cela calme ma contrariété de me savoir votre fiancée.
Il ricane de ma réflexion, cela ne le surprend pas puisqu'il connait le fond de ma pensée à son sujet. Se rapprochant de moi, il pose sa main sur mon bras mais je me dégage vivement. Je vérifie que mon poignard est bien en place pour me rassurer.
- Ce n'est pourtant pas une heure de promenade.
- Ce n'est pourtant pas une heure de visite. Je fronce les sourcils avant de lui poser la question qui me taraude. Pourquoi ? Pourquoi vouloir d'une épouse dont vous ne pourrez vous targuer car défigurée par une balafre ? Pourquoi choisir une femme qui ne peut vous souffrir et qui ne vous respecte pas ?
- Vous me respecterez très chère Isabelle, soyez en sûre.
- Il est bon de vivre d'espoir.
Alors que je m'éloigne, il m'agrippe et me retourne vers lui violemment pour poser ses lèvres sur les miennes. Je tente de le repousser puis lui colle un soufflet retentissant.
- Mais de quel droit, osez-vous me toucher !
- Du droit de fiancé et futur époux.
- Jamais, vous m'entendez, jamais.
- Allons Isabelle, ne soyez pas si obstinée. Edward est mort je ne fais que récupérer ce qui aurait pu lui appartenir.
- Ne parlez pas d'Edward, je sais que vous êtes responsable de son trépas, je ne serai jamais à vous.
- Vous voulez savoir ce qui motive mon choix, Isabelle ? Me demande-t-il, un rictus sadique sur les lèvres.
Je ne réponds pas mais la lueur de folie dansant dans ses yeux me terrifie. Reculant d'un pas je manque de trébucher, puis me redressant je constate qu'il me frôle.
- Je vais enfin posséder la chose la plus précieuse que mon frère convoitait sans jamais l'avoir effleuré.
- Pardon ?
- Edward vous voulait plus que tout mais malheureusement il ne pourra jamais y toucher. Alors que moi, je vais vous prendre pour épouse et ainsi j'aurai détruit tout ce qui aurait pu lui appartenir.
- Vous êtes complètement fou. Vous ne voulez m'épouser que parce qu'Edward le voulait.
- Oui et souiller ainsi les derniers restes de son existence. Vous briser et briser ainsi son souvenir. Occuper la place qu'il n'aura jamais.
La place qu'il n'aura jamais mais il l'a déjà, je suis sa femme dans les actes pas devant Dieu mais aux yeux des hommes et de la Nature. Je me redresse et le toise avec arrogance.
- Vous ne feriez alors que reprendre une place qu'il n'a abandonnée que par sa mort. Il est mon époux dans les faits, mon honneur est le sien et vous ne pourrez jamais changer cela.
La folie de son regard augmente et il ne semble plus contenir sa rage. Se jetant sur moi, il me plaque au sol, une main sur ma gorge et l'autre tentant de défaire mon manteau. Non tout mais pas ça ! Je me débats, donne des coups dont beaucoup n'atteignent pas leur cible. Les larmes commencent à couler, je crie, je hurle, priant pour que quelqu'un m'entende. Soudain, il attrape le poignard que je porte au côté et dans un mouvement brusque m'entaille le bras gauche. La douleur physique s'ajoute alors à celle de mon esprit et de mon cœur.
Je suis prête à abandonner, à le laisser m'arracher ce qu'il souhaite quand le visage d'Edward s'impose à moi. Je ne peux pas le laisser faire, je suis sa femme, je ne serai jamais celle de ce monstre. Lançant mes jambes, mon genou atteint le bas de son ventre le faisant crier de douleur. Dans la précipitation, je récupère ma lame mais il me gifle et ma tête cogne le sol sous la violence du choc.
Il va de nouveau plonger sur moi quand je le vois se figer. Je remarque alors mes mains crispées sur le manche de mon poignard, celui-ci enfoncé jusqu'à la garde dans la poitrine de James. Je pousse alors son corps gémissant sur le côté et m'éloigne en rampant sur le dos.
Mon souffle ne veut pas se calmer, il me regarde mais ses yeux commencent à s'éteindre. Je l'observe mourir sans bouger, le laissant agoniser sans rien ressentir. Je viens de tuer un homme et cela ne me fait rien. Je m'assoie doucement, et machinalement, sans le quitter des yeux je sors la médaille d'Edward et l'embrasse. J'attends encore un petit moment avant de me redresser. Mon bras droit est ensanglanté, mélange de mon hémoglobine et de celle de James. Je m'approche de lui lentement et retire mon poignard de son torse, ce même poignard qui m'a fait ma cicatrice et qui a égorgé mes parents.
Je dois rentrer rapidement, ne pas éveiller les soupçons. Avec ma blessure, je pourrai affirmer que je suis tombée de cheval. Je déchire plus sérieusement ma manche pour corroborer ce fait. On ne doit pas savoir, personne ne le doit.
Mai 1663
J'avais réussi à cacher à tout le monde ce qui s'était passé dans le sous bois faisant passer ma blessure pour un simple accident. Le corps de James avait été retrouvé deux jours plus tard. Tout le monde connaissant mon dégoût envers sa personne, je n'eus pas à jouer les fiancées affligées. Heureusement pour moi, mon oncle d'Aldévier me laissa en paix avec ces histoires de mariage jusqu'à la majorité légale d'Alméric. C'était surtout la première fois que je tuais quelqu'un et de toutes les âmes d'hommes qui étaient morts de ma main, celle de James est celle qui pesait le moins lourd. Le poignard est celui que je garde toujours sur moi, je ne m'en sépare jamais.
Je me lève rapidement et me prépare avant de rejoindre mes hommes dans la cour, nous devons donner toutes les consignes pour ce soir.
