PARTIE II CHAPITRE 1

Mai 1663 (Edward 23 ans)

Comment est ce possible ? Je regarde anéanti mon équipage être enferré par les cadets. Je n'arrive pas à croire que je me sois laissé berner par ce soi disant « Bleu ». Et pourtant j'avais un mauvais pressentiment, j'aurai du me fier à mon instinct. Quand je l'ai vu arriver à bord, il m'a donné une sensation bizarre, une impression de déjà vu, un frisson à chaque fois que ses yeux croisaient les miens. A part tout à l'heure, il ne m'a jamais fixé, je le croyais timide, je comprends pourquoi : toute sa détermination apparaît quand il plante ses prunelles dans les vôtres. Même son apparence est trompeuse, un physique androgyne qui ne laisse pas imaginer son statut de Mousquetaire. Il en est même leur lieutenant, je sais qu'ils sont moins d'une dizaine au sein des cadets du Roi, c'est dire sa place importante.

Sa lame est toujours sur ma gorge mais cela ne l'empêche pas de donner ses instructions fermes. Alors qu'on me passe les fers à mon tour, il attache son fourreau et passe sa casaque brodée de la grande croix fleurdelisée argentée que lui a remise son second. Il redresse les épaules et l'ajuste dans un mouvement qui ne m'est pas inconnu : où ai-je déjà vu quelqu'un épousseter ton manteau du revers de la main ? Sa voix ferme me ramène :

- Je ne veux aucun débordement vis-à-vis des prisonniers, me suis-je bien fait comprendre !

- Oui mon Lieutenant ! Reprennent tous les hommes du Roi.

- Mais que voulez-vous faire ? Lui demande Black.

- Je dois récupérer quelqu'un avant que la nouvelle de l'arrestation ne s'ébruite. Une fois rentré, faites envoyer un détachement à bord de l'Olympia pour récupérer tout ce qui se trouve dans la cabine de Masen.

- Oui, mon Lieutenant.

- Embarquez le butin, tout cela doit partir dès demain pour la cour, tout doit être remis au Roi.

D'Esplas s'avance vers la porte mais interrompt son mouvement, il regarde attentivement Alice puis Jasper qui fond de rage.

- Vous emmenez également Madame Whitlock, vous la logerez dans les appartements d'atour. Et le premier qui aura un geste déplacé aura affaire à moi ! Vous voyez, Jasper, je ne suis pas un barbare moi !

Pourquoi prendre Alice avec nous, qu'est ce que le lieutenant veut en faire ? Au moins, elle ne sera pas exposée aux injures populaires quand on saura que son époux est un pirate. Je me tourne vers d'Esplas une nouvelle fois et remarque que ses yeux fixent mes mains enchaînées avant de les remonter sur mon visage. Une douleur sans nom transpire de ses prunelles noisettes, noisettes ? Je les avais crues bien plus foncées que ça. Mais ce qui me trouble, c'est que j'ai déjà vu ce regard, j'en suis infiniment persuadé. Il me fait mal, me retourne les entrailles, on m'aurait poignardé que l'effet aurait été identique. Mais je n'ai pas le temps de m'attarder d'avantage car déjà il s'éloigne et un soldat me pousse durement pour me faire avancer.

Contrairement aux autres, je suis seul dans mon cachot. Ils donnent tous sur la cour de la caserne. Appuyé contre le mur de pierre, je n'arrive plus à réfléchir à autre chose qu'au regard du lieutenant. Il me hante sans que je puisse me rappeler pourquoi. Sacrebleu, je suis enfermé dans les geôles royales, vais très certainement être pendu rapidement et tout ce qui me perturbe ce sont les yeux de ce mousquetaire.

Essayant de vider son esprit, je somnole en jouant avec sa médaille c'est la seule chose qui me réconforte un peu : si elle me voyait à cet instant. Elle est certainement mariée avec un parti bien plus intéressant que je ne l'ai jamais été : je la vois bien en Marquise ou même en Duchesse, illuminant et impressionnant tout son entourage. Son mari lui donnant les enfants que j'aurai voulu lui donner, je suis sûr que c'est une mère formidable, il suffisait de la voir avec ses petits frères pour le comprendre. Morbleu, Masen, tu te fais du mal pour rien, tu ne la reverras jamais de toute façon !

Comment suis-je passée du lieutenant à Bella sans même m'en rendre compte ? Mon esprit retourne toujours vers elle de toute façon, il n'y a rien d'étonnant à ça. Je me sors de mes réflexions quand j'entends les sabots d'un cheval résonner dans la cour. Me redressant, je reconnais la silhouette du lieutenant sur sa monture, une femme est assise en amazone devant lui. Un soldat aide cette dernière à descendre alors que l'officier passe sa jambe par-dessus l'encolure de l'étalon, seuls les mousquetaires descendent de cette façon. Un cri retentit :

- Rosalie !

C'est la voix d'Emmet. La jeune femme se tourne vers son cachot et s'y précipite. De là où je suis, je ne peux voir ce qui se passe du côté de mon intendant mais le lieutenant a une expression plus douce en regardant certainement le couple. Il y a quelque chose qui ne cadre pas, son allure n'a rien de celle d'un officier, elle est trop légère. Ce n'est pas normal, cet homme n'est pas normal. Il se dirige lentement vers Rosalie et lui accorde galamment son bras pour la conduire vers les appartements. Un gentilhomme de la meilleure noblesse avec apparemment tout ce qu'il faut comme éducation, mais n'est ce pas l'apanage des Mousquetaires d'être tous nés nobles.

J'avais autrefois caressé le rêve de les intégrer, en passant auparavant par les Cadets de Gascogne. Mais mon frère en avait décidé autrement.

Novembre 1657 (Edward 18 ans)

Après avoir découché à l'hôtel Baldy, je rentre chez mon père avant de partir définitivement. La maisonnée se réveille doucement, les bonnes comment leur nettoyage quotidien. Me dirigeant vers la salle à manger pour une collation, je remarque que James s'est assis au bout de la table, la présidant à l'anglaise : il s'est attribué la place de père. Je prends la médaille de Bella dans ma main pour me donner le courage d'affronter mon frère une dernière fois avant le départ.

- Tiens, mon cher cadet daigne se montrer avant de nous quitter !

- Garde tes remarques pour toi ! Tu as obtenu ce que tu voulais, maintenant laisse moi.

- Allons, ne nous querellons pas alors que tu t'en vas ! Je vais regretter de ne plus t'avoir ici. Ricane James.

Son air satisfait me met hors de moi mais je dois me contenir, je ne veux pas hypothéquer les dernières chances qu'il me reste pour obtenir la carrière militaire. Père a accepté de me signer une lettre de recommandation et je sais que je pourrais compter sur l'appui du Marquis de Vermon, peut-être même qu'il pourra me faire intégrer les cadets du Roi. Il est bien vu en cour et a toujours montré pour moi une grande affection, peut-être est ce du à mon attitude protectrice envers Bella, car rien n'est plus cher à ses yeux que sa fille. De toute façon, je dois le voir pour lui faire part de mes intentions la concernant, je ne veux pas qu'un autre se voit attribuer sa main Mais j'ai l'impression que mon humiliation ne suffit pas à James, que son but est encore plus vicieux qu'il n'y parait.

- Serais-tu allé courir la gueuse avant de partir ?

- Je ne vois pas en quoi cela te concerne !

- Non, mon petit frère est trop innocent pour ce type d'escapade ! Ou alors aurais-tu fait tes adieux à la charmante Isabelle ?

- Peut-être…

- Voilà une jeune fille qui promet. Dans un ou deux ans, elle sera superbe et je la vois bien comme comtesse Mountbatten !

- Ne l'approche pas, tu m'entends !

Je le saisis par le col, ma réaction le fait rire, ce rire que je hais, qui me fait froid dans le dos : pourvu qu'il ne s'en prenne pas à Bella. Mais tant qu'elle reste chez elle, elle ne risque rien, il n'osera jamais, la colère du Marquis serait homérique. Je me calme à cette pensée et le relâche.

Après une collation sommaire, je rassemble mes affaires, elles ne sont pas nombreuses, mon journal, la bague de Mère, le coffret de Bella, le sceau Masen… Me dirigeant vers les écuries, je flatte l'encolure de mon étalon que le lad vient de seller. Je monte rapidement avant d'éperonner ma monture et de partir au galop. Je n'ai salué personne chez mon Père, la seule personne qui m'importe m'a donné bien plus qu'un au revoir.

Voilà deux jours que je chevauche, j'ai décidé de passer par Bordeaux car le centre de France est complètement enneigé et dangereux en cette saison. Ce soir, le relais de poste est plein, je ne suis qu'à quelques lieux de ma première étape. Je me décide donc de pousser jusqu'à Bordeaux où j'espère pouvoir loger chez les Jésuites. Mon ancien directeur d'étude m'a donné une lettre m'ouvrant les portes de toutes les écoles des bons pères. Alors que mon cheval marche au pas, j'attends des bruits bizarres à proximité. A demi rassuré, j'accélère la cadence, scrutant tout autour de moi quand un cavalier me barre la route. Il est masqué, je n'aime pas ça du tout. Trois autres surgissent autour de moi. Donnant un coup de talon, je pars au galop mais je ne peux pas distancer mes poursuivants, ils me rattrapent et me mettent à terre.

L'un d'entre eux attrape les rennes de mon cheval alors que deux autres me mettent en joue avant que je n'ai le temps de sortir mon épée de sous ma lourde cape. Ils descendent à leur tour et tandis qu'un attache les chevaux les autres fouillent dans mes sacoches. Me précipitant sur eux en leur criant d'arrêter le plus costaud me décoche un coup de point qui me fait vaciller. Je tire alors mon épée et entame un combat quand j'entends :

- Ne le tuez surtout pas, il doit rester vivant !

Je connais cette voix, je l'ai déjà entendue. Cela me déconcentre quelques instants ce qui permet à mes assaillants de me désarmer et de m'immobiliser. Je me tords dans tout les sens, me débats, rien n'y fait, je ne peux me détacher de l'emprise de ce géant. Sous mes yeux impuissants, je regarde ces brigands déchirer mes lettres de recommandation, ainsi que mon journal. Ils m'arrachent ma cape et la transperce de nombreux coup d'épée avant de m'ouvrir le bras et de m'essuyer le sang avec les lambeaux de tissus. Le plus petit sort le coffret de Bella, mais il n'a pas l'air intéressé, il le jette au loin, en revanche la bague de Mère lui convient. Pas ça, c'est l'anneau que je voulais qu'elle porte pour symboliser notre union. J'ai beau me débattre, hurler, grogner, rien n'y fait : le molosse me retient toujours fermement. Quand vient le tour du sceau, le grand s'en empare et me regarde, il ne se préoccupe pas de la bourse que vient de sortir son camarade.

S'approchant de moi, il lance aux autres :

- Payez-vous avec la bague, les écus et le cheval. Ceci, je le garde !

Il baisse alors le foulard qui masque son visage : Laurent, l'âme damnée de mon frère ! Ce n'est pas possible ! Il ne peut pas être aussi pervers que ça !

- James te souhaite un bon courage et il espère que tu n'auras pas trop de difficultés à vivre. Il se redresse et lance : Je déclare Edward Cullen, lord Masen mort.

Suite à ça, il m'envoie un grand coup et je sombre dans le noir total.

Mai 1663

Je m'étais réveillé le lendemain, sans plus aucune affaire. J'en avais pleuré de rage : mon frère m'avait tout pris sans aucun scrupule et il m'obligeait à vivre tel quel. Sans le sou, j'étais dans l'incapacité de rentrer sur Toulouse et encore moins de me rendre à Rambouillet. Je n'avais plus aucun moyen de prouver mon identité. En cherchant autour de moi, la seule chose que j'ai retrouvé c'était le coffret de Bella puis rapidement portant ma main à mon cou, je m'apercevais qu'ils ne m'avaient pas pris ma chaîne.

C'était tout ce qu'il me restait de mon ancienne vie encore aujourd'hui. Mon épée, je l'ai faite refaire à l'identique de l'ancienne mais ce n'est pas celle que mon père m'a donné. Et maintenant dans ce cachot, la seule chose que je possède encore, c'est la médaille de Bella que je tiens dans ma paume. Là seule chose qui me réchauffe encore un peu, le seul souvenir de la femme qui n'a jamais quitté mes pensées. Malheureusement son image est devenue floue avec le temps, elle-même a du changer. Je me maudits de pas pouvoir me rappeler de l'exactitude de ses traits, de la profondeur de ses yeux, de toutes les touches de son parfum, de son timbre de voix… Il est curieux de voir que ce sont ces souvenirs là qui me reviennent. Depuis mon réveil dans la neige, mon histoire est assez sordide et seul Jasper en connaît tous les tenants.

Un bruit de pas me ramène à la réalité, un groupement de soldat vient de rentrer avec derrière eux une carriole, contenant les affaires de ma cabine. Le coffret est sûrement dedans, peut-être que le lieutenant en verra les armoiries pourra faire le lien avec les Baldy et donc avec elle. Qu'il la ferait appeler et qu'elle viendrait et que… Ne rêve pas trop Masen, tu te fais du mal.

Merci à toutes ceux et celles qui lisent cette histoire. Je lis vos commentaires et remarques avec attention. Je n'ai pas forcément le temps de vous répondre et m'en excuse.

A la prochaine fois et joyeuses Pâques…

Cok ochanel