PARTIE II CHAPITRE 2
Une journée est passée et je dois dire que les Mousquetaires nous traitent on ne peut mieux pour des prisonniers : ils nous servent deux repas par jour et le broc d'eau n'est jamais à sec. Nous ne sommes pas injuriés comme cela se passe dans la plupart des prisons, j'ai même surpris Jasper converser avec le soldat qui était de garde. Alice ainsi que Rosalie peuvent se déplacer comme elles le désirent au sein de la caserne, ordre du lieutenant et personne n'a le droit de les importuner. Les cadets sont donc très respectueux avec elles et elles ont eu l'honneur de faire la visite du propriétaire avec d'Esplas lui-même. J'ai même l'impression qu'elles sont tombées complètement sous son charme puisque je les ai vues rire à ses propos avant de rejoindre leur conjoint respectif devant leur cellule. Mais si le lieutenant sourit doucement, il ne rit pas comme si quelque chose l'en empêchait.
En cette fin d'après midi, les soldats tirent au fleuret, les observer quand on connaît les techniques de base est passionnant. Voilà combien de temps que je n'ai pas tiré réellement ? Leur maîtrise est assez impressionnante et quand j'y pense, Nathanaël se battait trop bien pour avoir appris tout seul. Je me souviens que d'Artagnan, lieutenant des cadets à l'époque, était venu un été à Seich, chez les Vermon et nous avait dit à Bella et moi, passionnés par ses récits, qu'une lame était le prolongement naturel du bras d'un mousquetaire. Je suis persuadé que d'Esplas ne fait pas exception à la règle pour le peu que j'ai pu en voir.
Mais lui et son second ne s'exercent pas avec les autres, ils sont tous les deux assis sur le perron et discutent. Le lieutenant a toujours ce masque neutre sur le visage comme si les paroles de Black ne le concernaient pas, rien ne transpire de son expression. De l'autre côté de la cour, Alice se lève du côté du cachot de Jasper et de deux autres de mes hommes pour se diriger vers moi.
- Comment vas-tu, Edward ?
- Mais très bien voyons ! Je lui réponds ironiquement. Nous sommes enfermés dans les prisons royales attendant l'ordre d'exécution pour passer à la potence.
- Permet moi d'émettre des doutes sur l'issue de cette histoire. Répond-elle en souriant.
- Nous n'avons pas tué le Roi donc nous ne serons pas écartelés et n'étant pas noble la décapitation ne nous concerne pas. Alors la pendaison me semble le plus probable.
- Pour la noblesse, tu repasseras !
- Oui mais tout ce petit monde bien né n'est pas au courant, alors tu es priée de garder cela pour toi Alice.
- De toute façon, je ne parlais pas du moyen de l'exécution mais de la sentence elle-même !
- Allons Alice, la piraterie ne fait l'objet d'aucune clémence. Ce n'est pas la peine d'espérer. Lui dis-je résigné.
Elle va attraper un tabouret en bois pour s'assoir et soupire, l'air de dire « tu es désespérant ! » Alice a toujours été une grande optimiste et même là, elle semble ne pas craindre pour la vie de son époux qu'elle adore pourtant. J'aimerai avoir cet espoir mais cela fait longtemps que je n'espère plus rien pour moi-même. Finir aujourd'hui ou dans dix ans ne changera pas foncièrement ma vie.
- Je suis sûre que Monsieur le Vicomte ne vous enverra pas au gibet : il n'a aucune rancœur contre les pirates et encore moins contre vous.
- Alice ! Je soupire. Le système ne marche pas comme ça : c'est un soldat, il obéira aux ordres quoi qu'il puisse en penser. Et puis nous n'avons aucune excuse. Nous avons exercé la piraterie sous les yeux d'un soldat du roi : il n'y a qu'une seule issue possible.
- Non, je crois que c'est beaucoup plus compliqué qu'il n'y paraît. Jasper m'a raconté l'histoire des parents du Lieutenant, lui-même m'a confirmé que c'était la vérité.
- Son histoire de naufrageurs est vraie ! Là je suis surpris, je pensais que cela faisait parti de la mise en scène de Nathanaël.
Ainsi ce que m'a rapporté Jasper est vrai, d'Esplas avait perdu ses parents, assassinés par les naufrageurs et la cicatrice sur son visage date de cet évènement. C'est curieux qu'il ait accepté de remonter sur un navire après ça, il a du vraiment s'endurcir suite à cela.
- Oui, Monsieur le Vicomte m'a dit qu'il ne pouvait pas se regarder dans un miroir sans y penser. Tu aurais vu son expression, tout son être respirait la haine à cet instant, une haine viscérale, et sa seule finalité c'est de leur faire payer. Je crois que seule la vengeance guide ses actions.
- Mais je ne vois pas le rapport entre sa vengeance contre les naufrageurs et le fait qu'on puisse éviter la pendaison.
- Tu es plus malin que ça d'habitude, Edward. Pourquoi attraper un équipage de pirate ? Toute cette opération a été mise en place dans quel but ? Le lieutenant a besoin d'un équipage expérimenté qui n'aura aucun scrupule a tué. Et c'est sur vous que le sort est tombé.
Alice semble sûre de sa théorie, d'Esplas aurait besoin de nous pour accomplir sa vengeance. Mais comment a-t-il pu convaincre ses supérieurs voir même le Roi pour disposer des mousquetaires pour cela ? Cela parait totalement irrationnel, d'Esplas n'est pas un nom connu dans le royaume, noble certes, mais petite noblesse, rien de bien transcendant. Les grands du royaume ne se compromettraient pas à venger la mémoire d'un nobliau de province. D'ailleurs en y repensant, je n'y crois pas, le lieutenant nous a promis la potence au gibet de Montfaucon et il avait l'air assez déterminé. Suite à mes réflexions, Alice me raconte l'histoire de Rosalie et ça me laisse complètement ébahi.
Le comportement du lieutenant est de nouveau incompréhensible : il est allé chercher cette fille de joie dans son bordel parce qu'elle est la dame de cœur d'Emmet. Il y a vraiment de quoi se taper la tête contre les murs, je n'arrive pas à suivre ses intentions, qu'est ce qui peut le motiver ? Pourquoi ?
Je relève le regard vers Alice qui me contemple bizarrement, je lui pose alors la question qui me brûle les lèvres :
- Qu'est ce que tu penses du lieutenant, Alice ?
- Physiquement, il est intrigant, on dirait un garçon qui a arrêté sa croissance au début de l'adolescence. Le traumatisme de la perte de ses parents peut-être. Et il y a quelque chose qui ne cadre pas avec son statut de Mousquetaire, un je ne sais quoi qui laisserai croire qu'il est efféminé, des petites manies, notamment la façon dont il replace sa mèche gauche derrière l'oreille. De plus, il cache son visage, je dirai même ses yeux derrière sa balafre et ses cheveux comme s'il avait peur d'être reconnu.
Au moins, je ne suis pas complètement fou, d'autres que moi le trouvent étrange sur le plan physique mais aussi sur son attitude générale. De surcroit, Alice est très observatrice et intuitive, son avis doit être pris en compte la plupart du temps.
- En tout cas, il est beau de visage malgré sa balafre. Et même s'il est petit en taille, il est très bien proportionné au niveau corporel
Je ne peux m'empêcher de lui donner raison, c'est vrai que son visage fin est beau pour le peu qu'on en voit. Sa peau est pâle, imberbe, ce qui est rare pour un soldat, la teinte de porcelaine qui sied plutôt aux dames de la cour qu'aux soldats du Roi. Sa carrure est tout sauf imposante, mais s'y attardant de plus près elle conviendrait d'avantage à une femme. C'est ce qui le rend si androgyne, certainement. Je l'interroge de nouveau :
- Et son caractère ?
- Torturé, pris au milieu d'un conflit interne. Il cache quelque chose, j'en suis convaincue, et pas qu'à nous, également à l'ensemble de ses hommes. Le seul moment où il est moins sur ses gardes, c'est avec Monsieur Black.
- Quel est son comportement ?
- Avec Rosalie et moi, il est tout ce qu'on peut attendre d'un gentilhomme, rien à redire. Il est très soucieux de ses soldats, il en est responsable et ça se sent. Mais surtout, je crois qu'il veut prendre Emmet sous son aile. Il s'est renseigné sur une éventuelle place d'intendant qu'il pourrait lui obtenir au sein de la caserne.
- Il y en aura au moins un qui s'en tirera, tant mieux que ce soit Emmet, c'est bon gars. Pardon Alice, je n'aurais pas du dire ça !
- Ce n'est pas grave parce que tout le monde va s'en sortir vivant.
Décidément, elle y croit dur comme fer, je n'ai pas le courage de la contredire de nouveau. Mais je la vois soudain pensive.
- Quelque chose ne va pas, Alice ?
- En fait, il y a un moment où le Vicomte a été embarrassé, c'est quand nous avons parlé de toi. Il s'est tendu et se tenait complètement sur sa réserve. Même son second lui a demandé s'il y avait un problème.
- Je ne lui ai jamais vraiment parlé, à bord il était très discret.
- C'était curieux, mais peut-être l'as-tu déjà rencontré auparavant?
- Non, d'Esplas n'est pas un nom que j'ai côtoyé, il ne m'évoque rien.
J'y avais déjà songé mais j'ai beau fouillé ma mémoire, je ne vois pas. Qu'est ce qui pourrait bien gêner le lieutenant vis-à-vis de moi. Je n'ai utilisé le nom de Masen dans la haute société que très peu de temps, moins de cinq mois. Tout le monde m'a oublié depuis, cinq ans, c'est une éternité.
Alice se lève et tourne la tête vers le perron où Rosalie fait de grands gestes. Je remarque que les cadets ont fini leurs exercices d'arme. Avant d'aller embrasser son époux, elle me dit :
- De toute façon, le lieutenant d'Esplas ne fera rien avant l'arrivée du représentant du Roi.
- Un représentant du Roi ?
- Oui, un colonel de sa garde, un ami de Black d'après ce que j'ai compris.
- Et qui est cet émissaire ?
- Attend, le colonel… de Montbuisson, oui c'est ça… Montbuisson !
Alors qu'elle s'éloigne, je tombe assis contre le mur sous la stupéfaction, ce n'est pas possible !
Merci à toutes celles qui m'ont envoyé des commentaires. Même si je ne peux pas y répondre (faute de temps), je les lis tous avec attention et prend en compte les remarques bonnes comme moins bonnes.
"Silence Maraud, je parlemente!" (Les Visiteurs) J'adore les insultes à l'ancienne, ce film et parler comme au XVIIème. Bon sang ne saurait mentir, avec messieurs mes frères nous partiquons ce type conversation. Sur ces entrefaits, Mademoiselle d'Alos vous salue avec bienveillance et vous souhaite de belles fêtes de Noël.
Cokochanel.
