PARTIE II CHAPITRE 4
Voilà maintenant six jours que nous sommes enfermés, le mois de juin démarre ce matin et le temps se réchauffe doucement. J'avale rapidement la bouillie de blé et la tranche de pain et de lard qui nous ont été servies. Jasper est à mes côtés quand je vois Black sortir précipitamment du bâtiment principal, un air renfrogné, maugréant dans ses baccantes. Il fait ouvrir notre cachot et m'ordonne de le suivre prestement. Marchant derrière lui, sans chaîne pour m'entraver, j'accède pour la première fois aux appartements des officiers, il ouvre une porte et me laisse passer devant lui.
Dans ce bureau se tiennent le lieutenant d'Esplas vêtu d'une simple chemise son épée au côté, assis sur le rebord de la fenêtre, une jambe sur les boiseries, l'autre pendante ; et mon cousin, installé dans un fauteuil, une missive en main. Tous les deux arborent une expression passablement énervé. J'ai l'impression que j'arrive après une joute verbale qui les a opposés tous les trois. C'est le lieutenant qui prend la parole :
- Si nous vous avons fait mander, c'est que nous avons une proposition à vous faire, monsieur Masen.
- Qu'est ce qui… Mais Black m'interrompt.
- Silence, chien galeux !
- Jake, je vous prie de vous contenir sinon je vous ordonnerai de sortir ! Lui réplique vertement d'Esplas.
Black râle mais n'ajoute rien. L'officier des cadets s'est levé et se place devant la table de travail, les bras croisés sur son torse. Même s'il n'est pas vraiment grand, son aura est intimidante mais je perçois quelque chose d'autre derrière qui m'attendrit presque. J'aurais envie de le protéger s'il m'en avait donné la permission. Il y a vraiment quelque chose dans mon esprit qui ne tourne pas rond, protéger le responsable de notre situation actuelle… Il reprend alors :
- Cette opération qui a commencé par l'infiltration de votre équipage a été voulue par Sa Majesté elle-même. Sa finalité est de mettre fin aux agissements des naufrageurs qui sévissent sur les côtes nord de la Bretagne. Mais pour y parvenir, nous avons besoin d'un navire qui n'appartienne pas à la Royale rapide et facilement manœuvrable.
- Un navire tel que l'Olympia. Lui dis-je.
- Exactement, mais le bateau seul ne nous intéresse pas, il nous faut également un équipage capable qui sache se battre et ne soit pas composé exclusivement de troupes royales.
- Or, les seuls possibles sont les pirates. Souffle-je résigné.
- Et les corsaires. Lance Black acerbe.
- La question a déjà été tranchée, Jake. Cessez donc de nous ressortir vos lubies. Le contre Montbuisson, l'expression mauvaise.
- Mais pourquoi pas des corsaires ? Leur demande-je plus intéressé par cette solution.
- Ils sont trop connu du peuple vivant sur dans les ports, eux mais également leurs navires. Me répond mon cousin. Les corsaires font office de héros des mers, ils contribuent à la gloire du royaume et du Roi. Alors que par leur illégalité, les pirates ne sont pas reconnus par la populace.
Dans cette conversation, Théobald ne montre aucune hostilité à mon égard, il me lance même des regards encourageants et rassurant : curieux pour un jeune homme de quinze ans, il en paraît cinq de plus de part sa sérénité et sa maturité. D'Esplas, lui, est neutre comme à son habitude, rien ne transpire alors qu'il est certainement le plus impliqué émotionnellement dans cette opération. Mais Black me hait et j'ignore quelle en est la raison : tout dans son attitude me le confirme. A-t-il déjà eu maille à partir avec les pirates ? J'ai l'impression également que Montbuisson n'a rien révélé de mon identité réelle à ses deux acolytes, je l'en remercierai plus tard.
- Dans tous les cas, une fois le navire et l'équipage à notre disposition, nous larguerons les amarres direction les côtes du nord de la Bretagne et nous les approcherons dès la première tempête annoncée. Explique le vicomte.
- Attendez ! Vous voulez lancer l'Olympia sur les rivages bretons pour qu'il s'échoue à la merci des naufrageurs ! Je pense amèrement qu'Alice avait raison, comme trop souvent.
- Exactement ! Je n'aurai pas mieux résumé moi-même. Reprend d'Esplas. Sauf que nous ne serons pas à la merci de ces assassins car leur meilleure tactique est la surprise, or nous saurons pertinemment ce qui nous attend.
- C'est de la folie ! Je secoue la tête avant de poursuivre. Nous, comment ça « nous » ?
- Parce que tu crois que nous allons te laisser seul avec ton équipage vous permettant ainsi de vous échapper. Nous n'avons aucune confiance en un homme qui vaut moins que la boue de mes bottes !
Montbuisson s'est levé sous l'injure dont je suis la victime, lançant un « Parlez pour vous ! » alors que le lieutenant commence à perdre patience.
- Jake ! Maintenant cela suffit ! Gardez vos a priori et vos rancœurs pour vous. Je n'accepterai plus aucune réflexion désobligeante vis-à-vis de monsieur Masen.
- Vous voyez que vous n'êtes plus impartiale, vous le défendez depuis votre retour, et ce n'est que ce matin que j'ai découvert le pot aux roses. Vous auriez du m'avertir avant de ce changement de…
- Taisez-vous et sortez immédiatement, Jake !
Le vicomte lui désigne la sortie d'un geste rageur et sans demander son reste, Black sort, le pas décidé en claquant la porte à double battant. Je viens d'assister à une dispute entre le lieutenant et son second dont je suis à l'origine sans pour autant en comprendre les tenants et aboutissements, le tout sous l'œil goguenard de Montbuisson. D'Esplas m'a défendu, il n'a pas hésité face à son officier subalterne, je n'en reviens pas. C'est aussi la première fois que je le vois perdre son sang froid : il s'appuie à l'aide de sa main sur son bureau alors que son autre poing repose sur son front à demi barré par ses cheveux. Il se calme, inspirant et expirant fort. Mon cousin qui lui n'a pas perdu le fil de ce qui vient de se dérouler sous nos yeux, ricane doucement dans son fauteuil.
- Excusez nous de ce malencontreux incident. Montbuisson, je vous conseille de garder vos élans d'hilarité pour vous.
A cet instant, ce n'est pas deux amis que je vois mais un grand frère recadrant son cadet qui l'exaspère. Si Alméric remplaçait d'Esplas à cet instant, la sensation n'aurait pas été différente, c'en est même curieux. Mon cousin en profite pour laisser éclater son rire sous le regard courroucé du lieutenant, avant de se reprendre :
- Pardonnez-moi ! Il se penche vers moi et me murmure. Je ne supporte pas Black et sa mine déconfite valait son pesant d'or. Je suis ravi de les voir se disputer.
- Où en étais-je ? Demande alors le vicomte.
- Vous disiez que vous alliez participer à l'échouage de l'Olympia.
- Oui c'est cela. Nous embarquerons avec vous, Montbuisson, un autre représentant de Sa Majesté que nous attendons incessamment sous peu, un détachement de dix Mousquetaires et moi-même. Ne vous inquiétez pas, nous connaissons les règles à bord d'un navire, vous serez le seul capitaine en mer. En revanche, si vous tentiez quoi que ce soit contre nous, vous auriez l'ensemble des troupes du royaume à vos trousses.
- Si j'accepte de participer avec mon équipage quelles seront nos compensations car après tout, nous allons perdre notre bateau. Lui demande-je sérieusement.
- Tout d'abord, à l'instant même où vous accepterez, un courrier partira pour les chantiers navals avec ordre de démarrer la construction d'un navire aux dimensions de l'Olympia avec toutes les dernières améliorations. Ce bâtiment vous sera remis dès son achèvement. Me répond-il.
- Ensuite, j'ai en ma possession une lettre de marque de Sa Majesté, accordant le statut de corsaire. Poursuit mon cousin. Je n'aurai qu'à compléter le nom du capitaine et du navire. De la piraterie légale aux yeux de tout le royaume si vous préférez.
Corsaire, le Roi nous accordait l'autorisation de « courir sus aux navires ennemis », selon la formule consacrée, si nous acceptions de participer à cette mission. Je connais tous les avantages de cette condition, nous pourrions attaquer tous les bateaux mis à part ceux arborant le pavillon royal, nous ne risquerions plus la potence et il y aurait même une certaine reconnaissance de la part de tous. En contre partie nous devrions reverser la moitié de notre butin au Roi, subir un contrôle pointilleux de l'Amirauté, puisque nous serions rattachés à la marine royale et ne plus se livrer aux exactions en massacrant. Pourtant ce serait renier cette idée de liberté qui me plait tant à bord de l'Olympia, n'avoir que Dieu pour seul maître et ne dépendre de personne d'autre que de soi.
- Si nous refusions cette proposition que se passera-t-il ?
- Il ne me faut pas plus d'une heure pour organiser la charrette qui vous conduira au gibet. Répond froidement le vicomte.
- D'Esplas ! S'insurge alors Montbuisson.
- Je ne reviendrais pas là-dessus ! Soit ils nous aident, soit ils finissent au bout d'une corde !
- Tu n'as donc plus aucune compassion ! Lui lance-t-il.
- La repentance ou la mort, ils sont coupables de piraterie : seuls les actes pourront les excuser. De toute façon, je ne supporte plus les demi mesures, pas quand nous sommes si proche de notre objectif Théobald. Après nous pourrons envisager la compassion.
Leur échange me laisse pantois, ils sont tous les deux passés au tutoiement sans même s'en rendre compte. Ils se connaissent Mais surtout, le vicomte d'Esplas ne nous épargnera pas, sa volonté de vengeance est inébranlable, il ne pliera pas.
- Je souhaiterai m'entretenir avec mon premier maître à ce sujet. Je vous ferai part de notre réponse le plus rapidement possible.
- Très bien. Répond le lieutenant fermement avant de reprendre plus fortement. Garde, ramenez le à sa cellule.
Après avoir rejoint Jasper dans notre cachot, je lui rapportais exactement l'ensemble de notre conversation, n'omettant pas l'altercation entre l'officier et son subalterne. Nous sommes restés un long moment en silence, assis l'un à côté de l'autre. Mon esprit dérive encore vers le lieutenant, maintenant je m'en rends compte, sa colère avait un goût de déjà vu. Sa voix avait des intonations que j'ai entendues naguère. Cela va me rendre fou, mais au moins j'en suis maintenant convaincu : j'ai déjà rencontré le vicomte autrefois. Et le simple fait qu'il tutoie Théobald suffit à m'en persuader. Cela date donc de la période où nous vivions avec les Baldy, peut-être est-il un de leur cousin ? Un fils cadet qui porte aujourd'hui, non pas le nom principal, mais l'apanage du second. C'est un militaire, ce serait d'autant moins surprenant puisque dans la noblesse française l'aîné hérite, le puiné est militaire et le benjamin est prêtre. De toute façon, je demanderai à Théobald dès que celui-ci se montrera, au moins j'aurai une réponse claire et nette.
Mais en y repensant, d'Esplas m'a peut-être reconnu lui ! Après tout, il m'a défendu face à Black, même si par la suite il n'a fait aucune concession sur notre futur en cas de refus. Mais si c'est le cas, pourquoi ne pas être venu m'en avertir, pourquoi ne m'en avoir rien dit ? Encore une fois, ses motivations et son comportement me déroutent, je n'arrive pas à suivre les turpitudes de sa pensée. L'après midi est déjà bien entamé et nous n'avons toujours pas prononcé un mot. Je sais que Jasper s'est déjà fait une opinion sur toute cette affaire mais il attend que je m'exprime en premier. Pour le moment, je n'ai pas envie d'en parler : je vais sacrifier l'Olympia et accepter la lettre de marque du Roi, même si s'en est fini de notre liberté d'agir.
