PARTIE II CHAPITRE 5
Finalement Alice nous rejoint pour discuter, c'est son époux qui l'informe de ce qui s'est dit en cette fin de matinée. En contrepartie, elle nous explique que les boiseries ont tremblé sous les éclats de voix ce matin avant que l'on ne me convie dans le bureau du lieutenant. Les trois hommes ont eu une discussion plus qu'houleuse et le déjeuner qui s'en est suivi, a été glacial, si ce n'est que le comte de Montbuisson a pris un malin plaisir à provoquer Black. Elle n'a pas compris ce qui s'est passé et comme la curiosité d'Alice n'a aucune limite, elle apostrophe un des compagnons de route de Théobald. Ce dernier qui lisait tranquillement assis sur un des bancs de pierre s'approche de nous pour savoir de quoi il retourne.
- Excusez cette interruption, Monsieur, mais pourriez-vous nous dire pourquoi le lieutenant d'Esplas et son subalterne sont en si mauvais termes aujourd'hui ?
- Je ne saurais vous dire, Madame. La seule chose que je sais et que vous avez du remarquer est l'état de nervosité dans lequel se trouve d'Esplas et Montbuisson.
Son toupet est vraiment incroyable, oser demander cela à un aristocrate. Heureusement qu'il n'est pas condescendant, sinon il lui aurait rétorqué que cette affaire ne la concernait en rien.
- Cela n'est guère étonnant, diriger une telle mission avec tout ce que cela implique émotionnellement. Enchaîne Alice.
- Je ne peux que vous rejoindre sur ce fait, mais heureusement le colonel de Montbuisson ne commande en rien les opérations. Lui répond le gentilhomme.
- Bien évidemment, c'est pour le lieutenant que cela doit être difficile, il a finalement une vrai pression sur les épaules.
- Il est clair que s'il échoue, le Roi ne lui pardonnera pas ni même les frères Baldy.
- Pardonnez-moi mais pourquoi nous parlez-vous des frères Baldy ? Lui demande-je.
- Et bien, nous attendons l'arrivée du Marquis de Vermon incessamment sous peu. Il va de soi qu'il ne manquerait pour rien au monde de se venger de ces meurtriers.
Je veux continuer à l'interroger sur le Marquis mais Alice me prend de vitesse :
- En quoi les Baldy sont concernés par cette affaire de naufrageurs alors que c'est le lieutenant d'Esplas qui souhaite les réduire à néant ?
Le jeune noble regarde Alice ébahi, comme si elle venait de proférer une énormité, et nous reprend :
- D'Esplas ! Mais il n'a rien à voir avec toute cette histoire ! Juste la responsabilité de mener cette opération a bien. C'est à se demander où vous étiez ces cinq dernières années !
- Pourquoi cela ? Je suis dans la plus totale incompréhension.
- Mais enfin, tout le royaume de France sait que le Marquis de Vermon et son épouse, les parents de Montbuisson et du marquis actuel, ont été assassinés par les naufrageurs bretons.
Je m'accroche aux barreaux sous le poids de la révélation, mon oncle et ma tante… Mon Dieu quelle terrible épreuve elle a du vivre avec ses frères… et… Mais d'Esplas et son histoire… Ce n'est pas possible, j'ai l'impression que quelque chose qui m'avait échappé jusque là veut se révéler mais je ne peux pas l'exprimer, le mettre en forme. L'image de Bella en pleur s'impose à moi immédiatement, ce regard voilé de larme, d'une tristesse telle qu'elle m'en retourne les entrailles, ce regard que j'ai vu récemment, très récemment. Mais où, quand, comment ? Je parviens tout de même à souffler :
- Qu'est ce qu'il s'est passé ?
- En avril 1658, le Marquis, son épouse et leur fille revenaient d'Angleterre. Leur bateau s'est échoué sur les côtes et il n'y a eu que peu de survivant dont Mademoiselle de Baldy. Mais la pauvre enfant a été défigurée car battue et scarifiée. Elle ne doit sa survie qu'au fait qu'elle s'était travestie en garçon sur le navire pour y circuler plus librement. Personne à la cour ne l'a revue depuis, selon son frère, elle vit cloitrée au château de Seich. Depuis cette date, les Baldy ont juré qu'ils n'auraient de répits qu'une fois la mémoire de leurs parents, vengée.
Je ne l'écoute plus, me répétant inlassablement le même mot : travesti, travesti, travesti… Une multitude de visions surgissent sans aucun ordre particulier. La cicatrice qui barre ce visage, ce regard noisette caché derrière ces cheveux, cette manière d'évoluer, le coup de poing donné à cet espagnol, cette façon de reprendre Théobald, la tristesse en voyant les fers à mes poignets, ces frissons qui me prennent dès que je croise ces prunelles, cette envie de la protéger, cette allure au combat, ces intonations de voix… Tous ces détails qui font Bella, Bella, Bella, Bella…
Nathanaël est Bella, le lieutenant est Bella, le vicomte d'Esplas est Bella. Depuis le début, elle est là, à mes côtés et j'ai été incapable de la reconnaître ou plutôt mon esprit en a été incapable car mon corps le savait. Toutes mes réactions étranges dès qu'elle se trouvait à proximité en sont la preuve formelle.
C'est elle, ce soldat sans émotion qui dirige leur vengeance, qui tue sans scrupule, qui est un Mousquetaire. C'est elle qui a vécu la mort de ses parents et le viol de sa mère, qui a été marqué à vie aussi bien physiquement que moralement, qui supporte maintenant les douleurs sans broncher. Elle dont le seul objectif, la seule détermination est de tuer ces êtres, car pour elle ils ne sont pas humains, qui ont brisé sa vie. Elle qui m'a reconnu, j'en suis convaincu, mais qui est prête à me sacrifier pour atteindre ce qu'elle s'est fixée.
Et moi, moi qui mérite de mourir de sa seule volonté pour ne pas l'avoir reconnue derrière son déguisement avant aujourd'hui, pour ne pas l'avoir aidé à surmonter sa peine durant toutes ces années, pour ne pas lui avoir dit que malgré cette cicatrice elle est belle, pour ne pas avoir été à ses côtés. Pour l'avoir abandonnée ce soir de novembre alors qu'elle m'avait tout donné : sa vie, son âme, son cœur et son corps. Moi qui ne l'ai jamais méritée…
C'est trop, trop de choses me viennent à l'esprit, un vrai tourbillon m'embarque. Mon crâne cogne, le manque de sommeil d'y ajoutant, je ne tente pas de reprendre pied. Je me laisse aller dans ces pensées pour m'y perdre, pour sombrer. Une dernière fois je secoue la tête quand je sens une violente douleur à l'arrière, c'est la dernière chose que je ressens…
Je me réveille dans des draps soyeux que je sens sous mes mains. Je soulève lentement mes paupières, il fait nuit. Je crois que j'ai perdu conscience face à la vérité qui s'est imposée à moi, cette vérité bien trop lourde pour mon esprit torturé et fatigué mais également douloureux. Par spasme, une piqure lancinante me prend l'arrière du crâne. Je pense que je me suis assommé en fin de compte.
Soupirant fortement, je m'efforce de ne pas laisser repartir mes pensées dans toutes les directions. Il me faut le faire point par point si je ne veux pas me perdre de nouveau. Tout d'abord, Bella est le vicomte d'Esplas, lieutenant des cadets du Roi. Comment s'est-elle démenée pour se retrouver dans cette situation ? Que s'est-il passé pour qu'elle obtienne ce privilège au nez et à la barbe de tout autre noble avec son état de femme ? Cela ne me paraît pas croyable, une femme Mousquetaire et officier de surcroit ! Ainsi travestie, elle agit presque à sa guise alors que tout le monde la pense retirée dans le château de son frère. Ensuite, elle dirige une opération d'envergure menée pour porter un coup non négligeable aux naufrageurs bretons sur ordre du Roi. Opération qui a des allures de vengeance pour elle et ses frères et qu'ils vont terminer ensemble puisque ces scélérats ont tué mon oncle et ma tante, il y a cinq ans.
Je me rappelle de l'expression ahuri de mon cousin quand je lui ai demandé des nouvelles de Bella, il était persuadé que je savais. Quel benêt j'ai été, tant de choses pouvaient me mettre sur la voie, tant de détails auraient du m'avertir. A croire que mon esprit refusait délibérément d'envisager cette hypothèse, trop improbable pour son fonctionnement rationnel. Je mets à rire de ma propre bêtise, de mon imbécilité.
En me calmant, j'essaye de me souvenir du visage de Bella tel qu'il était la nuit où je l'ai quitté. Pour la première fois depuis longtemps, il se dessine clairement sans zone d'ombre, dans toute sa beauté de jeune fille : lumineux, innocent et frais. Son visage aujourd'hui s'est affiné, il a perdu les rondeurs de l'adolescence et au-delà de la cicatrice qui le barre et du masque neutre qu'il arbore, il est toujours aussi beau voir même d'avantage. Car maintenant que je sais qui se cache derrière d'Esplas, c'est le visage d'une femme que je vois, certes marqué par les épreuves mais déterminée et sûre d'elle-même, une femme fière et courageuse qui se bat pour ses convictions et son honneur mieux que la plupart des hommes. Une femme que j'aurais été fier de désigner comme « ma » femme.
Prenant entre mes doigts sa médaille de baptême, toujours les yeux fermés, je me rends compte que ce qu'elle est aujourd'hui ne change en rien que ce j'éprouve pour elle, c'est même le contraire. Cet amour en est d'autant plus violent qu'il sait en partie ce qu'elle a du traverser pour devenir la femme qu'elle est maintenant. Je donnerais n'importe quoi pour l'avoir comme j'en ai eu l'opportunité il y a cinq ans. Et si j'avais cette chance, cette fois, je ne partirais pas, je l'emmènerai directement à un prêtre pour officialiser l'état de fait que nous avions créé cette nuit là. Etre mari et femme devant Dieu et devant les hommes, qu'elle devienne mienne autant que moi je suis sien. Même si elle ne le sait pas, même si elle a oublié ce qu'elle a un jour ressenti pour moi, je lui appartiens maintenant et pour toujours.
Je me redresse vivement sur le lit et frappe rageur mon poing dans le coussin. Elle a grandi, évolué, les épreuves qu'elle a traversées ont certainement du transformer cet amour en une vague affection, une vieille tendresse d'enfance.
J'ai envie de hurler, elle est tellement proche de moi et je ne peux l'avoir. Je ne suis plus qu'un pirate aujourd'hui, un prisonnier qui pour un simple « non » sera envoyé à la potence. Rien ne me permet de prétendre à sa main. Et même si j'avais l'audace de la demander, que son frère me l'accordasse, hypothèse déjà improbable, je ne pourrais l'obliger à m'épouser si elle refusait. Je la respecte trop, l'estime trop pour lui imposer un état dont elle ne voudrait pas. Ai-je été maudit par une quelconque incantation, ou peut-être même par James pour subir un tel supplice, pour avoir mon bonheur à porté de main sans aucun espoir de l'obtenir ?
Je donne un nouveau coup de poing violent sur cet oreiller quand une voix, sa voix me surprend :
- Tu devrais arrêter, non seulement ce pauvre coussin ne t'a rien fait mais en plus tu vas finir par te faire mal.
Et là, vous vous dîtes vivement le prochain chapitre... On a remis la cervelle en route et on va pouvoir discuter sans second ou frère encombrant... Niark niark!
Vous connaissez la 7ème symphonie de Beethoven, non? Je vous la conseille vivement, je la redécouvre en ce moment avec un plaisir non feint.
