PARTIE II CHAPITRE 6
Je tourne la tête vers la droite, à l'opposé de la fenêtre. Elle est là, assise nonchalamment dans un fauteuil, le visage reposant sur son poing serré, le coude appuyé sur l'accoudoir et les jambes croisées, étendues devant elle. Elle arbore un vague sourire et un certain amusement au fond du regard, elle ne porte pas de masque ce soir. Dans un geste gracieux, elle amène sa main libre à ses cheveux et dégage complètement sa figure : elle sait qu'elle n'a plus à se cacher face à moi.
- Bonsoir Edward.
- Bonsoir Bella.
Il est curieux de la contempler si posée, elle qui était si pleine de vie, si pétillante. Elle n'a que vingt ans et pourtant tout dans son attitude laisse voir qu'elle est bien plus mûre qu'il n'y paraît au premier abord. Son épée est toujours présente ainsi que ce poignard que je l'ai vu si souvent utiliser lors de nos abordages. Revenant à la réalité, je constate qu'aucun de nous ne souhaite démarrer cette conversation et pourtant Dieu sait que je désire tout savoir de ce qui lui est arrivé durant ces cinq dernières années. Grâce à ses manches relevées, je vois se dessiner à la lueur de la lune une autre estafilade sur son avant bras. Nous avons au moins quelque chose en commun tous les deux.
Elle me regarde également, non, il serait plus judicieux de dire qu'elle est fixée sur ma poitrine, je descends ma main à cet endroit pour rencontrer sa médaille. La prenant dans ma paume, je la soulève doucement tout en continuant de l'observer. Dans un mouvement lent, elle soulève sa tête de son poing avant de le desserrer : entres ses doigts glisse alors une chaîne, ma chaîne, au bout de laquelle pend une représentation de la Sainte Vierge. Je suis déçu qu'elle ne la porte pas, mais après toutes ses années, cela n'est guère étonnant. Au moins, elle l'a gardé auprès d'elle alors qu'elle est loin de son foyer. Mais c'est là que je me rends compte de l'évidence : elle savait dès le départ qui j'étais, j'en suis intimement convaincu. C'est d'ailleurs cette constatation qui va amener ma première question :
- Pourquoi, Bella ? Pourquoi ne m'avoir rien dit ?
- Que voulais-tu que je te dise ? Aurais-tu seulement accordé foi à mes propos ?
- S'ils viennent de toi, assurément.
- Plus de cinq ans se sont écoulés, Edward et autant de temps où j'ai cru à ton trépas. Et quand bien même, qu'est ce que cela aurait changé, car si toute cette mise en scène n'était pas dirigée contre vous, vous faisiez partis intégrante du plan et il était hors de question que je m'en détourne. C'est toujours le cas d'ailleurs. Alors mieux valait ne rien dire.
Je m'extirpe des draps pour me rapprocher et je m'installe dans le fauteuil jumeau au sien. Elle n'a pas bougé, juste suivi des yeux ma progression. A moins d'un mètre d'elle, je regarde ses traits affinés par son passage dans l'âge adulte. Elle réfléchit, le creux entre ses sourcils me l'indique, ses petites manies n'ont pas changé, c'est dans ces moments là que je retrouve la jeune demoiselle de Seich.
- Nous allons accepter votre proposition, Bella.
- Mon manque de discernement face à toi sera toujours un de mes principaux défauts, j'étais persuadée que tu refuserais.
- La vie de mon équipage passe avant tout autre considération, il fut un temps où toi-même respectais d'avantage la vie que nous a donné le Seigneur.
- Les sermons sont bons pour les offices du dimanche et je crois n'avoir plus mis les pieds dans une église depuis près de quatre ans.
- Je ne te savais pas si désinvolte vis à vis du Très Haut.
- Je règlerai mes comptes avec Dieu une fois toute que cette affaire sera achevée. Autant lui présenter l'état de mon âme quand mes parents auront été vengés, cela m'évitera de repasser plusieurs fois en confession.
- Il y a tant de désillusion dans tes propos.
- Autant que dans ton attitude, Edward.
Je sais pertinemment qu'elle a raison, jusque là, je n'avais plus aucune attente dans la vie que je menais. Et pourtant par un caprice du destin, nous sommes là, l'un en face de l'autre, si proches à certains moments et si éloignés à d'autres. Ses blessures sont aussi profondes que les miennes et comme moi, elle dissimule qui elle est vraiment. Car je refuse de croire que la Bella si enjouée ait totalement disparue. Derrière ses souffrances, derrière ses cicatrices, elle est là, terrée dans l'ombre.
- La vengeance ne t'amènera pas la paix, Bella.
- Tant qu'ils seront vivants alors que mes parents reposent sous le marbre de leur caveau, je ne pourrais pas respirer convenablement.
- Pourquoi ne pas avoir cherché à tourner la page, à vivre ta vie, à … te marier. Finis-je ne murmurant.
- Parce que chaque nuit que Dieu fait, je revois le viol de ma mère, mon père impuissant égorgé par ce boucher, Mère hurlant avant de voir sa gorge tranchée à son tour. Répond-elle rageusement. Parce que chaque fois que je croise un miroir, j'aperçois les yeux de ce monstre, riant, enivré par l'odeur du sang versé et par la liqueur qui se trouvait à bord.
Son ton s'est calmé en fin de tirade, devenant douloureux, mais son visage reprend vite contenance pour se refermer complètement. Tout est à recommencer. Je dois lui faire changer de sujet :
- Comment es-tu devenue Mousquetaire ?
- Quelques mois avant la majorité de mon frère, nous nous sommes rendus à la cour où Sa Majesté nous a reçus. Alméric lui a fait part de notre volonté commune : porter un coup fatal aux agissements des naufrageurs et par là même venger la mémoire de nos parents. Leur action est redoutée et les tempêtes n'en sont que plus dangereuses pour les navires.
Prise dans son récit, elle se détend considérablement. Elle parle avec les mains, c'est tout à fait fascinant. Alors qu'elle m'explique comment elle a réussi à convaincre son oncle d'Artagnan de se rallier à sa cause et de la soutenir dans ses projets. Elle se lève nonchalamment et va servir deux verres avant de m'en tendre un : de l'armagnac. Selon l'étiquette, les dames ne boivent pas de liqueur mais j'ai l'impression que les bonnes convenances ne sont plus le souci de Bella. Elle a du remarquer mon expression surprise en la voyant boire d'un trait son verre l'alcool puisqu'elle me lance :
- A fréquenter exclusivement des hommes depuis trois ans, par mimétisme, on finit par ce comporter comme eux. Elle ricane avant de poursuivre. Mon seul maintien à ce poste dépend exclusivement de ma faculté à me faire passer pour un gentilhomme. C'est ma survie dans ce milieu qui est en jeu, alors ne t'étonne d'aucune de mes manières.
Finalement, la bataille a été assez rude pour qu'elle puisse intégrer la compagnie des cadets du Roi, mais elle y est parvenue, ce qui ne m'étonne guère. Par n'importe quel moyen, enfant, elle parvenait toujours à obtenir ce qu'elle voulait : cela, au moins, n'a pas changé !
Ses souvenirs là la rendent moins froide, elle s'ouvre de nouveau face à moi. Mais qu'est cet évènement qui l'a amenée à franchir le pas, à monter à Paris pour rejoindre le Roi ? Elle ne m'en a rien dit. D'après les dates, il y a un peu moins d'un an d'écart entre la mort de mes oncles et tantes et la décision de quitter Seich.
A son tour, elle m'interroge sur mon parcours de marin et de pirate. Les mutineries et abordages qui ont fait de moi le capitaine Masen la passionnent, autant que les romans de chevalerie de notre enfance. Je crois qu'en réalité, elle n'aurait jamais pu se contenter de la vie traditionnelle d'une dame de la noblesse, il lui faut plus. Mais je lui parle également de mon attachement à mes hommes, ce qui a été le principal critère pour accepter leur offre. Et puis, je finis en ajoutant :
- En acceptant votre marché, je prive également mon frère de la satisfaction de me voir finir au bout d'une corde.
Elle se tend immédiatement à l'évocation de James, son regard s'est durci et son visage a perdu toute trace de douceur. Elle fronce les sourcils :
- Je ne vois pas ce que James vient faire dans cette histoire.
- Oh mais si. C'est par sa faute si je n'ai pas pu atteindre Rambouillet après t'avoir dit au revoir.
Je lui narre alors l'attaque dont j'ai été la victime avant mon arrivée sur Bordeaux. Quand je lui rapporte les paroles de Laurent, elle se lève précipitamment et frappe son poing contre l'encadrement de la fenêtre. Son front collé contre la vitre, elle ne cesse de répéter :
- Le scélérat, le vil serpent…
Tous les noms d'oiseau sont passés en revue, sa colère semble viscérale, elle en tremble de rage. Que lui a donc fait mon frère pour la mettre dans cet état ? Je la rejoins près de la fenêtre et pose ma main sur son épaule. Elle sursaute à mon contact et se retourne vers moi, ses yeux embués expriment une fureur sans égale.
- Quand je pense qu'il a exhibé ton sceau pour nous prouver ton décès ainsi que les lambeaux de ta cape. Quand je pense que je l'ai cru alors que je savais qu'il te haïssait… Si seulement je… Tout découle de cette annonce, tout, absolument tout ! Pleure-t-elle de rage.
- Comment cela tout découle de là ?
Je veux lui donner une accolade réconfortante mais elle se dégage brutalement avant de me répondre.
- Suite à l'annonce de ta mort, je suis tombée dans une profonde lassitude, rien ne pouvait me consoler. Je portais même le deuil comme si tu avais été mon époux, toujours vêtue de noir avec pour seul bijou ta médaille. Pour tenter de m'apaiser, mon oncle d'Aldévier m'a envoyé rejoindre mes parents à la cour, mais cela n'a en rien amélioré mon état. Ce fut à ce moment là que Père planifia notre voyage en Angleterre, où le Roi Charles II venait de retourner suite au démarrage de la révolte contre Cromwell.
Je n'ai pas interrompu son récit. Les larmes coulent franchement sur ses joues et elle continue à taper du poing contre la boiserie. Et là, je réalise, elle avait porté mon deuil, mieux que certaines épouses. Elle m'aimait donc plus que je ne l'imaginais. Pourtant, elle ne m'a pas raconté tout ce qu'elle a sur le cœur, alors j'attends qu'elle se reprenne.
- Père et Mère sont morts par ma faute. Tu ne peux pas savoir combien j'exècre les sentiments que j'ai eu à ton égard car ils sont à l'origine de ma douleur de l'époque et donc de ce voyage. Enrage-t-elle en me fixant.
Elle vient de me poignarder en plein cœur, je le pressentais mais l'entendre de sa bouche met fin à mes faibles espoirs. Je m'éloigne d'elle à reculons, sans bruit. Elle se tourne de nouveau vers l'extérieur avant de reprendre plus calmement :
- Et sais-tu ce qui me met hors de moi ?
- Non.
- J'ai culpabilisé pendant cinq ans, transformant cette vengeance en expiation de ma propre faute. Et tout s'effondre, je découvre que, par malveillance, ton frère a orchestré notre infortune et brisé nos vies, jouant même de ma propre peine auprès de ma famille pour leur soutirer cet… Argg… Nom de Dieu !
- Donne-moi la permission de m'absenter, que j'aille clôturer une bonne fois pour toutes, mes comptes avec James. Je te jure sur tout ce que j'ai de plus cher de revenir pour accomplir la mission après l'avoir fait passer de vie à trépas.
Elle me regarde moqueuse avant de laisser échapper un rire sans joie. Ses larmes ont laissé des stries brillantes sur ses pommettes. Même comme cela, elle est belle.
- S'il n'avait pas déjà trépassé, j'irais immédiatement le transpercer moi-même.
Je relève la tête plus franchement avec surprise sous le coup de cette révélation : mort ! James est mort, mon frère est mort !! Elle arbore de nouveau son masque neutre, seuls ses yeux rougis trahissent son véritable état. Malheureusement, avant que je ne puisse l'interroger d'avantage, la porte s'ouvre :
- Alméric vient d'arriver.
- Merci Théobald. Répond-elle. Nous descendons immédiatement.
Elle attrape sa casaque reposant sur le dossier du fauteuil et la passe sur ses épaules pour ensuite aller ouvrir la porte. Se tournant vers moi, elle me dit :
- Tout ce qui vient de se dire, ne sort pas de cette pièce, même eux n'ont pas à connaître de mes sentiments vis-à-vis de toute cette affaire. Quel oiseau sans cervelle, je suis parfois. Peste-t-elle contre elle-même. Maintenant, viens, que je te ramène dans ta cellule.
Oui, je sais, elle est assez dure la vicomtesse, mais c'est comme ça. Et comme je suis Dieu pour ma fic je fais ce que je veux...
Cokorico qui souhaiterai vivre à l'époque de d'Artagnan
