PARTIE II CHAPITRE 8
Alméric rentre et me serre dans une étreinte virile avant de se laisser tomber sur ma paillasse. Je m'assoie moins violemment à ses côtés. Mon cousin me lance sans autre préambule :
- Bon sang, tu ne peux pas savoir à quel point cela me soulage de te savoir en vie.
- Si cela peut te rassurer, moi aussi.
Il se met à rire franchement de mon expression. Alméric a toujours été le plus réservé des trois, le plus calme mais là son sourire parle pour lui.
- Non, sérieusement, le fait que tu sois vivant m'enlève une sacrée épine du pied.
- Et en quoi puis-je t'être secourable à ce point ?
- Mais bien évidemment pour gérer l'officier qui me sert d'aînée.
Il pouffe doucement. Il va de soi que c'est lui qui est responsable de Bella depuis sa majorité mais il est difficile de concevoir que cette dernière se laisse dicter sa conduite par son frère cadet. Surtout connaissant son caractère. Pourtant, tant qu'elle est officier justement, il n'a aucun pouvoir sur elle, du moins aux yeux du monde.
- De toute façon, c'est un lieutenant, tu ne peux en rien décider à sa place pour le moment. Lui fais-je remarquer
- Toi, tu ne connais pas les termes de l'engagement qui nous lie avec Sa Majesté.
- Non, pourquoi cela ?
- Dès que les naufrageurs seront mis en hors d'état de nuire et que nos parents seront vengés, le lieutenant d'Esplas devra disparaître pour qu'Isabelle de Baldy puisse revenir à la cour. En contre partie, nous pourrons exécuter nous-mêmes les responsables du naufrages d'il y a cinq ans, sans que nous soyons inquiétés par la justice royale. Chuchote mon cousin.
- Mais c'est votre vengeance, je n'ai pas à intervenir.
- Certes, mais je te demande ton aide pour l'après, quand Isabelle reprendra son rang.
- Je ne vois toujours pas en quoi je pourrais t'être utile dans ce cas là.
Je n'arrive pas à savoir où il veut en venir. Le fait que Bella reprenne la vie qui n'aurait jamais du cesser d'être la sienne, ne me concerne en aucun point, malheureusement.
- Edward, Edward, s'il y a bien une chose que tu dois savoir, c'est que sous la casaque bleue de Mousquetaire, Bella existe toujours. Murmure Alméric. Bien évidemment, elle a grandi et elle a été marqué, mais une chose n'a pas changé malgré tout ce qu'elle peut prétendre : ce sont ses sentiments.
- Allons, nous avions une grande affection l'un pour l'autre mais je ne suis pas en mesure de l'influencer autant que tu sembles le penser. J'ai disparu pendant si longtemps, loin des yeux loin du cœur, tu connais l'adage.
- C'est là que tu te fourvoies, mon cher cousin. Jusqu'au début de cette mission, elle ne s'est jamais séparée de cette chaîne de baptême qu'elle portait en permanence. J'ai toujours cru que c'était la sienne, je n'y avais jamais vraiment prêté attention, je le confesse volontiers. Mais ce matin, quand je me suis aperçu qu'elle ne l'avait plus, je me suis posé la question de ce qu'elle représentait vraiment. Elle était posée sur son bureau et c'est là que j'ai pu constater que ce n'était pas la sienne. La sienne, c'est toi qui la porte.
Il pointe du doigt ma poitrine d'où je sors les maillons d'or aux bouts desquels est suspendue la médaille gravée à son prénom. Alméric est vraiment un aigle, rien ne lui échappe. Mais au-delà de cette révélation, Bella portait ma médaille jusqu'à son enrôlement à bord de l'Olympia, je remarque à quel point mon cousin est observateur. Il a ce petit sourire qui annonce clairement qu'il est très fier de ses constatations. J'ai du mal à m'imaginer que c'est un jeune homme de dix-huit ans qui se tient à mes côtés. Il paraît tellement mâture, plus sage ; lui aussi a été marqué par la tragédie qui les a frappés, et qui lui a donné des responsabilités bien lourdes.
- Même si elle ne veut pas encore l'admettre, elle aura besoin de toi pour retrouver une vie normale.
- Je ne suis plus rien Alméric ! Mon père m'a renié juste avant mon départ. Je n'ai plus ma place dans votre monde. Je serai corsaire, c'est déjà mieux que pendu mais…
- Morebleu, Edward. Cette lettre de reniement a été annulée par le Parlement de Toulouse peu de temps après la mort de James.
- Comment cela ?
- Nous avons apporté la preuve qu'en raison de la mauvaise santé mentale de ton père, ton aîné avait pu le manipuler à sa guise. J'ai aussi personnellement demandé l'annulation de ton acte de décès, stipulant expressément qu'une simple cape et un sceau ne permettaient de constater un trépas. J'ai toujours été intimement convaincu que James nous avait menti et avait monté cette affaire de toute pièce. Isabelle était trop prostrée dans son chagrin pour y réfléchir correctement et Théobald trop jeune.
- Attends, serais-tu en train de me dire que, si je revendiquais mes droits et privilèges…
- Tu les récupèrerais séance tenante. Cela me ferait également un poids en moins car j'en assure la régence en ton nom. Finis le marquis.
- Pourquoi en mon nom ? Lui demande-je.
- Parce que ton père est mort, il y a deux ans. Tu es Lord Cullen, comte Mountbatten, Edward.
Mon père est mort. Je reconnais volontiers que je n'avais pas vraiment pensé à lui durant ces années. Pourtant je ne peux m'empêcher de me rappeler l'homme qu'il était avant la mort de mère. Après cet évènement, rien n'a jamais plus été pareil. Mon cousin m'observe attentivement, il attend que j'ais terminé mes divagations pour reprendre.
- Malgré le soutien qu'il a apporté à Isabelle durant près de trois ans, je ne fais pas confiance à Black. Il y a quelque chose qui me gène chez lui. Et, je le sais, elle s'effondrera une fois que tout sera achevé. Or, lui ne l'a jamais connue avant, il ignore tout d'Isabelle de Baldy, il ne connait que le vicomte d'Esplas. Mais pour le moment, je n'ai aucune autre alternative pour l'avenir de ma sœur, je ne pourrais l'empêcher même si je n'ai pas donné mon acceptation à la demande de Black. Elle, a déjà donné un accord de principe à ce projet et il se fera, sauf si tu y remédies…
- Que pourrais-je y faire si elle a déjà accepté ? Je ne veux en aucun cas l'obliger à quoi que ce soit qui pourrais lui disconvenir.
- Si cela vient de toi, cela lui sera toujours gré quoique que tu puisses en penser.
- Je ne suis rien de plus qu'un simple cousin pour elle.
Il commence à s'agacer sans que je n'y puisse rien. Il se lève et va aux barreaux pour observer la cour qui a repris une activité normale. Il pousse un profond soupir avant de se retourner pour reprendre :
- Mais bon sang, je ne suis pas né de la dernière pluie, Edward. Pour toi, elle fera n'importe quoi, elle a déjà tenté de le faire. Et je sais parfaitement ce qui s'est passé la nuit avant que tu t'en ailles de Toulouse, même si Isabelle ignore que je suis informé.
- Quoi ? Mais comment peux-tu…
- Il faut dire qu'en matière de discrétion, les femmes de chambre sont plus habiles. Ricane-t-il. Je ne t'en veux pas de ce qui s'est passé, je suis bien placé pour savoir aisément que ma sœur obtient toujours ce qu'elle désire. Et toi, plus qu'un autre, est incapable de lui refuser quoique ce soit.
- Te rends-tu compte de ce que tu me dis, Alméric ?
- Oui, parfaitement. Je suis prêt à t'accorder sans aucune hésitation et sans condition ce que tu n'oses même pas me demander et qui pourtant te met à l'agonie, parce que tu en crèves d'envie.
Je le regarde, il ne plaisante pas : il m'offre la main de Bella, à moi, au détriment de Black. Mais là où il a tord, c'est que Bella ne ferait pas n'importe quoi pour moi et d'ailleurs je ne lui demande pas. Elle ne me fera pas passer avant l'honneur de sa famille et m'épouser serait une vraie mésalliance. Unir sa vie à un pirate repenti, quelle opprobre sur le nom des Baldy. Je ne sais que penser de tout cela, que faut-il que je fasse ? Abandonner mon navire, mes hommes, la mer, pour redevenir celui que j'ai été et courir le risque de voir régulièrement Bella au bras d'un autre sans pouvoir y remédier. Ou bien alors, récupérer la lettre de course et devenir corsaire du Roi et ne plus jamais la revoir. Mon cousin interrompt mes réflexions.
- Sache que ma proposition est valable jusqu'à ce que Black me fasse officiellement sa demande pour la main de ma sœur. Là je ne pourrais plus retarder ma réponse et ne serai plus en mesure de contrôler quoique ce soit. Une fois la machine lancée, elle est inarrêtable. Il lance alors bien fort : Garde ! Venez m'ouvrir, je vous prie.
- Tout de suite, Monsieur le Marquis.
Alors que mon cousin sort en me regardant une dernière fois, je ne peux m'empêcher de frissonner. Si seulement je l'avais écoutée dès le départ. Si j'avais attendu la Noël et le retour de mon oncle pour partir en régiment. Tant d'erreur ont été commises, tant de moments nous ont été volés, tant de peine nous ont été infligées.
Je regarde dehors, elle est là, à discuter avec quelques uns de ses hommes. Son visage est neutre, sans expression, elle semble leur faire part de quelques consignes. Puis se tournant vers moi, elle indique à un des cadets de la suivre vers la cellule de Jasper. Quelques instants plus tard, mon premier maître entre accompagné par Bella et le soldat. Elle prend la parole :
- Messieurs, il a été décidé que nous larguerons les amarres dans trois jours pour se rendre en Bretagne. Nous arrivons au solstice d'été et de grosses tempêtes sont à prévoir sur le littoral. Je vais dorénavant vous laisser dans la même cellule pour que vous puissiez discuter aisément. Dès demain, je vous donnerai accès à mon cabinet où vous aurez à disposition toutes les cartes et instruments de navigation dont vous pourriez avoir besoin. Ne m'épargnez aucune question, aucune demande, j'y répondrais dans la mesure du possible. Vous pourrez aussi discuter avec l'ensemble de votre équipage dès que vous en jugerez le moment opportun. Je vous présenterai demain également, les dix cadets qui seront à bord en plus de ces messieurs de Baldy et de moi-même. Elle laisse un temps avant de reprendre : avez-vous des interrogations ?
- Aucune pour le moment, mon lieutenant. Lui réponds-je. Mais nous vous en feront part dès qu'elles nous viendront à l'esprit.
- Sur ce, messieurs, bonne fin de journée.
Elle ressort sans un regard vers nous. Ainsi, la dernière phase de leur vengeance vient de démarrer et celle là, je suis convaincu qu'ils ne la laisseront pas leur filer entre les doigts. Alea jacta est.
Voici donc la fin de la deuxième partie. Nous allons donc quitter les pensées d'Edward pour rejoindre celle de quelqu'un d'autre.
Tout ce que je peux vous dire c'est que cette personne sera là pour exprimer les propres frustrations du lecteur face à cette situation fortement désagréable et face à ces deux énergumènes...
Sur ce je vous salue avec toute la chaleur des sentiments en contradiction avec la froidure du temps.
Cokorico (y a l'équipe de France de rugby qui joue cet aprèm... contre l'Irlande, désolée, c'est ma pub rugby!!!)
