PARTIE III CHAPITRE 1

Juin 1663 (Théobald 15 ans)

Ma sœur n'est pas ce qu'on pourrait appeler une femme des plus magnanimes. Bon il est vrai que pour le moment, elle est sensée être un homme mais enfin tout de même. Car, bon sang d'bon soir, ce qu'elle fait subir à son pauvre petit Edward me dépasse complètement. Je l'ai vue effondrée par sa soi-disant mort, vivre dans son souvenir et quand elle le retrouve enfin, la voilà qui joue les reines de glaces mieux que dans une comédie de Monsieur Molière. Soit dit en passant j'ai beaucoup apprécié la représentation de « L'Ecole des Femmes » à laquelle j'ai assisté au Palais Royal en décembre dernier. Mais je m'égare.

Dans cette affaire, je ne suis qu'un simple témoin, je n'ai pas énormément de souvenir de l'époque où les Cullen passaient tout leur temps avec nous. D'ailleurs à dix ans, les élans amoureux de ma sœur m'indifféraient totalement, mes leçons d'équitation et d'escrime étaient bien plus passionnantes.

Je veux bien admettre qu'elle a vécu et enduré beaucoup plus que n'importe quelle personne de notre condition. Elle a également participé à de nombreux évènements de la cour et du Royaume, en tant que Mousquetaire notamment. Le mariage royal à St Jean de Luz, l'attachement au service de la Reine Marie-Thérèse, l'arrestation de Fouquet… Cette vie est certes trépidante, mais Isabelle sait pertinemment qu'elle prendra fin dès qu'on aura fait rendre gorge à ces sagouins de naufrageurs. Alors qu'elle regarde un peu vers son avenir et qu'elle arrête de se focaliser sur notre seule vengeance.

Si elle devient une Black, c'est simple, je ne la visiterais qu'en l'absence de ce gredin. Arrogant comme ce n'est pas permis, encore plus vis-à-vis d'Alméric. Il ferait bien d'ailleurs de lui rappeler qu'il est Marquis et pair du royaume mais mon frère est tellement plus diplomate que moi quoique plus vicieux également. Je suis persuadé qu'il finira par le rabrouer vertement avec toute la froideur dont il est capable : c'est dans ces cas là que mon frère devient impressionnant.

Assis dans la cour de la caserne, j'écoute distraitement un de mes compagnons de route : ce qui se passe dans la cellule d'Edward est bien plus passionnant. Après que mon frère l'ait entretenu durant un long moment, d'ailleurs pas besoin d'être Nostradamus pour savoir ce qu'il a du lui proposer : il porte autant Black dans son cœur que moi ; voilà qu'Isabelle vient donner ses instructions pour les jours à venir. Trois jours pour que le capitaine Masen puisse préparer la route maritime direction des côtes du nord de la Bretagne. Autant dire, un souffle, malheureusement les conditions de tempêtes requises pour notre échouage ne se dérouleront que sur une très courte période.

Après le départ de ma sœur, mon cousin et son second démarre alors une conversation qui me semble des plus animées, il est peut-être temps d'aller voir ce qui se passe à l'intérieur et m'entretenir avec Alméric pour savoir exactement ce qu'il a dit.

En me rendant dans la chambre de mon frère, je passe devant le cabinet de commandement du régiment, la voix de Black en sort, passablement agacée. Tant mieux, plus il est énervé moins Isabelle pourra le supporter.

- Alors c'est comme ça maintenant, ils vont avoir le droit d'aller et venir comme bon leur semble. Mais comment as-tu pu leur laisser une telle liberté ?

- Tout d'abord nous sommes en service, donc je vous prierai de me vouvoyer comme il se doit.

- Je crois rêver, lui, il a le droit de le faire mais moi qui suis votre compagnon depuis près de trois ans j'en suis exclu.

- Oh arrêtez vos pensées envieuses et déplacées. Il est des choses qui sont inéluctables et ce malgré les années. Il est mon cousin, la personne dont j'ai été le plus proche, nous avons grandi ensembles.

Je me suis assis sur le rebord de la fenêtre en face de la porte à double battant pour assister aux premières loges à cette nouvelle dispute entre Isabelle et Black. Et je dois dire que cela me ravi. Je note au passage que si Isabelle parle au féminin avec moi ou Alméric, elle maintient la mascarade face à son second qui pourtant sait de quoi il retourne. Et un fossé de plus entre ma sœur et ce nobliau mal dégrossi. Tout ce qui peut les éloigner ne peut-être qu'encouragé, et si pour cela nous devrons la pousser dans les bras de Masen et bien ainsi soit-il.

- Vous lui accordez des privilèges dont il ne peut plus jouir de par sa condition de pirate, c'en est inadmissible !

- Il est noble et rien ne peut entraver son statut si ce n'est le Roy. Et puisque le sang bleu vous tient tant à cœur, je vous ferai remarquer qu'il est né aristocrate alors que vous-même ne l'êtes devenu que par la charge d'échevin de votre père.

- L'ascendance ne fait rien si l'on est remarqué par Sa Majesté. Rétorque furieusement Black.

- Au que si, elle est importante car elle détermine votre place dans les rangs pour suivre la famille royale. Ses quartiers de noblesse sont aussi anciens que les miens et il est même...

La voix de ma sœur bien que passablement agacée reste calme et posée alors que celle de son second est empreinte de colère. Pendant que la discussion dans le cabinet se poursuit, Alméric se rapproche de moi de son pas nonchalant. Il ricane à l'écoute de ces éclats de voix.

- Crois-tu que nous ayons la chance de voir Black mis aux arrêts pour insubordination envers un officier supérieur ? Lui demande-je ironiquement.

- Avant mon arrivée, je t'aurai répondu que d'Esplas en est tout bonnement incapable. Maintenant, à la vue de son état d'énervement, je pense qu'il est à deux doigts d'en donner l'ordre.

- Je me sens d'humeur à lui prêter main forte pour prendre cette décision.

- Je te prierai de garder pour toi tout type de provocation, Théobald. Black se débrouille très bien tout seul pour arriver à cette extrémité. Evitons d'agacer d'avantage le Lieutenant. Après tout c'est nous qui allons devoir le supporter dans l'espace restreint d'un navire et non son second.

- Remarque très judicieuse, mon cher Marquis. Et pense-tu que…

Je m'interromps suite à cri retentissant qui est sorti du bureau de ma sœur. Dans attendre notre reste, mon frère et moi y pénétrons pour assister à une scène des plus surprenante. Isabelle, en position agressive, tenant fermement au bout de son bras un poignard pointé vers Black ; et en face d'elle, celui-ci, les bras levé et tout aussi ébahi.

- Je vous interdits de poser ne serait ce qu'une main sur moi.

Alméric et moi voyons d'emblée où se situe le problème : mis à part nous deux, notre sœur ne supporte pas d'être étreinte par un homme. Cela a démarré à la date de la mort de nos parents et certainement du viol de Mère. Mais cette répulsion s'est accentuée l'année suivante, lui donnant une réaction des plus violentes.

- Mais enfin, calmez-vous ! Je voulais juste vous montrer mon soutien et mon affection. Lui répond-il en amorçant un pas vers elle.

- Restez où vous êtes ! Grogne-t-elle.

Calmement, mon aîné s'approche d'elle et lui pose doucement la main sur le bras. Elle tourne enfin son regard vers Alméric et s'effondre contre lui. A mon tour, je m'avance vers eux et caresse lentement le dos de notre sœur qui tremble. Son front est posé sur sa poitrine et elle tente de reprendre une respiration normale. Je l'ai rarement vue dans cet état, Alméric, certainement plus souvent. De sa voix froide, notre frère s'adresse alors à Black :

- Je crois que vous devriez sortir. Et soyez assez aimable pour fermer la porte derrière vous.

Il s'éclipse sans autre forme de procès nous laissant seuls tous les trois. Nous faisons assoir Isabelle dans le canapé près de la fenêtre. Je m'accroupis devant elle en lui tenant les mains alors qu'Alméric la prend par les épaules en posant sa joue dans ses cheveux.

- Dans quelques jours, tout sera terminé, Isabelle. Tu pourras tourner la page, ne plus penser constamment à ces horreurs. Lui dit-il doucement. Tu pourras alors vivre pour toi et non plus pour les morts.

- Je ne sais pas si j'y arriverai : c'est ce qui me guide depuis tellement longtemps. J'ai presque envie que rien ne s'achève, que toute cette mascarade se poursuive.

- Nous serons à tes côtés, jamais nous ne t'abandonnerons. Reprends-je. Laisse ceux qui t'aiment et qui veulent te soutenir le faire, ouvre-toi. Ne t'enferme pas.

- Jacob est si empressé par moment, j'ai peur d'être encore brisée.

- Je ne pense pas que Théobald songeait à lui, n'est ce pas ?

- Evidemment ! Je pensais plutôt à un jeune homme tout à fait remarquable qui malgré quelques aléas dans son parcours, est toujours des plus dévoué quand tu es impliquée.

Alméric se lève alors et va à la table de travail d'Isabelle. Là, il ouvre plusieurs tiroirs avant de trouver ce qu'il cherche, puis se joint à nous de nouveau. Moi, genou à terre, je continue de serrer les mains de notre sœur en faisant jouer mes pouces sur leur dos pour la réconforter.

- Isabelle. Poursuit-il. Je suis convaincu qu'il ne désire rien d'autre que d'être à tes côtés.

- Ce n'est pas possible, cela fait des années…

- Tu sais très bien que les années ne comptent pas.

- Les années peut-être, mais les actes si.

- Tu ne vas tout de même pas lui reprocher ce qu'il est devenu et ce qu'il a fait. Lui rétorque-je.

- Mais ce n'est pas lui que je blâme. Et elle finit en murmurant. C'est moi-même !

Je ne comprends pas ce qu'elle se reproche encore. Elle n'a cessé de se flageller pour ce qui s'est passé, il y a cinq ans. Et alors que nous sommes sur le point de conclure cette sordide histoire, notre sœur trouve d'autres causes de pénitence. A croire qu'elle a un côté martyr, bien enfoui, derrière le visage qu'elle arbore. Finalement les cicatrices sont plus nombreuses qu'il n'y paraît et même nous n'en connaissons pas l'étendue et la douleur qu'elles provoquent chez Isabelle.

- Cesse donc de te réprimander. Cette attitude devient vraiment lassante. Lui reproche Alméric.

- Si cela vous ennuie, vous pouvez toujours m'ignorer. Lui répond-elle.

- As-tu d'autres réflexions aussi dénuées d'entendement ? Et je continue. Parce qu'entre suggérer que nous te laissions et l'idée saugrenue d'épouser Black, je crois que tu es en train d'atteindre des niveaux insoupçonnés de la bêtise.

- Théobald, je prierai de garder pour toi ce type de commentaire.

C'est peut-être la phrase préféré de mon frère et ma sœur : « garde tes commentaires pour toi ! », mais que voulez-vous, l'impertinence est toujours l'apanage des benjamins… Et je n'échappe pas à cette règle. Alméric tend le bras devant les yeux rougis d'Isabelle et laisse glisser entre ses doigts une chaîne.

- Il est peut-être temps que tu la remettes, tu ne crois pas ?

- En ai-je simplement le droit ? Lui demande-t-elle, alors que moi, je ne comprends pas de quoi il est question.

- Du même droit que lui porte la tienne, vous n'avez peut-être pas d'alliance mais vos médailles représentent tout autan.

- Excusez moi quelques instants mais de quoi parlez-vous exactement ?

Ma sœur me regarde avec un sourire tendre alors que mon aîné lui, soupire en secouant la tête, l'air de dire que mon cas est désespéré. Cela faisant longtemps qu'Isabelle ne m'avait plus regardé comme cela. Quand j'affirme que le retour d'Edward est la meilleure chose qui pouvait lui arriver, je ne me suis pas trompé. Sans se départir de son air moqueur à mon égard, mon frère fait glisser la chaîne sur le cou de notre sœur pour la lui accrocher derrière la nuque. Puis il soulève doucement ses cheveux et les fait retomber par-dessus.

- Je crois que rien ne pourra lui faire d'avantage plaisir. Et surtout ne la lui cache pas sous ta chemise.

Elle ne répond rien et serre la médaille dans son poing. Soudain, nous entendons toquer à la porte. Alméric embrasse sa tempe et moi sa main et nous nous relevons de concert, puis elle lance :

- Entrez !

Un cadet ouvre, passe par l'entrebâillement et se met au garde à vous:

- Excusez-moi, mon Lieutenant. Monsieur le Marquis, mon Colonel !

Nous répondons tous les trois par un hochement de tête avant qu'il ne poursuive :

- L'adjudant du Puymontbrun vient de revenir du port et désire s'entretenir avec vous, mon Lieutenant.

- Très bien, dîtes lui de monter immédiatement.

Alors que le soldat repart en fermant derrière lui, je me tourne vers ma sœur et lui demande :

- Du Puymontbrun ?

- Oui, il est celui qui me secondera une fois à bord de l'Olympia.

- Bon, et bien, je crois que nous allons te laisser gérer les questions de logistiques militaires avec tes hommes. Reprend Alméric. Sur ce, Isabelle, nous nous retrouverons au dîner.

- Je crois que je vais rester. Lui réponds-je.

- Alméric, je t'en supplie emmène le, il est infernal quand je discute avec mes subalternes.

Comme un mauvais garnement, je tire la langue à Isabelle alors que mon frère m'attrape par le poignet et m'oblige à sortir de la pièce en me lançant un « Viens par ici, toi! ». Si je n'ai même plus le droit de m'amuser aux dépens des autres, mais que vais-je devenir ?


Le mystère est enfin levé, la dernière partie relèvera donc du point de vue du Colonel Théobald de Baldy comte de Montbuisson. Disons qu'il s'agit d'un exutoire, il est là pour exprimer toutes les frustrations que le lecteur pourrait ressentir. S'il fait preuve d'une certaine désinvolture et de beaucoup d'insolence, n'oublions pas qu'il a 15 ans. Certes il a du grandir très vite, mais il y a des élans de gamineries dans son comportement.

Autre point, soulevé par un des lecteurs: "dés fois tu mets "de" devant le nom et la fois d'après tu le mets pas"

La grammaire de la particule, aïe, aïe, aïe... On dit "Alméric de Baldy" (notez au passage la minuscule au "d") mais quand on donne le nom seul on dit "Baldy" ou "les Baldy". Exception faite des noms commençants par une voyelle comme "d'Esplas" ou "les d'Esplas", et de ceux où la particule est "du" comme "du Puymontbrun" ou "les du Puymontbrun".

C'est compliqué, ça ne s'utilise pas beaucoup évidemment, mais bon, cela m'évitera d'avoir à expliquer cette règle plusieurs fois.

Sinon, pour celles qui n'ont pas eu la curiosité de voir le lien, il est juste là à titre indicatif. Je n'arrivais pas à trouver d'image de Mousquetaire qui me convienne, alors je l'ai faite moi même...

Sur ce tchao et "in tartiflette we trust"

Cokorico d'Alos et autres lieux découverts à marée basse.