PARTIE III CHAPITRE 2
Après cet évènement, le temps s'est écoulé très rapidement depuis deux jours. Mon frère et moi avons pu visiter l'Olympia avec l'adjudant du Puymontbrun, qui secondera Isabelle sur le navire, Black prenant la direction des opérations terrestres.
La stratégie est assez simple en réalité, le but est de prendre les naufrageurs en tenaille entre la côte et le bateau. Trois Mousquetaires sont déjà en Bretagne depuis près de deux mois et ont infiltré la population pour connaître la position exacte de ces bandits ainsi que le lieu des échouages. Black ira les rejoindre avec l'ensemble de l'escadron amputé de dix soldats, leur voyage à cheval étant déjà organisé auprès des différents relais fixés, ainsi il pourra être le plus preste possible.
Alors que les cadets préparent leurs paquetages pour le départ demain matin, du Puymontbrun est chargé d'armer le navire : vivres et artilleries royales, jamais pirate n'aura eu tel arsenal.
Ces deux derniers jours également, Edward est son premier maître ont passé le plus clair de leur temps dans le cabinet de commandement, au grand dam du second du régiment. Isabelle leur a laissé une liberté de mouvement assez conséquente, à tel point qu'aujourd'hui, ils ont été conviés tous les deux à notre table pour le déjeuner. Quant au reste de l'équipage, ils ont été informé des consignes par leur capitaine accompagné par du Puymontbrun. Leurs rations ont également été augmentées pour qu'ils soient dans les meilleures conditions possibles pour larguer les amarres.
Ce soir, après avoir donné la confession à toutes les personnes présentes dans la caserne à l'exception d'une, la messe a été célébrée dans la cour par l'évêque de La Rochelle accompagné par le vicaire des régiments ainsi que l'abbé de l'escadron. Si l'ensemble des pirates a participé à la célébration de l'eucharistie et que pas un des cadets ne manquait à l'appel, comme à son habitude, Isabelle ne s'est pas montrée. Je crois que la dernière messe à laquelle elle ait assistée, est celle des obsèques de James, et Dieu sait combien cela ne l'a pas affectée. Elle refuse d'avoir affaire aux représentants de Dieu et du clergé tant que nous n'aurons pas vengé nos parents. Selon elle, son âme est trop noire, et ce serait de l'hypocrisie d'aller confesser la mort des hommes qu'elle a tués si c'est pour recommencer le lendemain. C'est elle-même qui le dit « grand lessive après, pas avant, cela ne sert à rien ».
Tout cela pour arriver à cette nuit. Demain matin, nous embarquerons et le régiment partira pour le nord. L'atmosphère au sein de la caserne est composée d'un mélange d'excitation et d'appréhension, et je dois reconnaître que je suis dans le même état. J'ai hâte et dans un même temps j'éprouve une certaine peur et puis moi, contrairement à mon frère et ma sœur, je n'ai jamais tué personne. Mais nous sommes d'accord, nous exécuterons ensemble l'assassin de Père et Mère avec le poignard. L'ordre sera donné de blesser les naufrageurs, pas de les tuer, ça c'est à nous de le faire et personne ne nous l'enlèvera, sous peine d'avoir affaire à notre courroux.
Pour qu'ils puissent se reposer du mieux qu'ils peuvent, Isabelle a ordonné de rembourrer les paillasses des pirates. Whitlock a eu l'autorisation de passer la nuit avec son épouse, Alice. Cette jeune femme est remarquable, bien que trop bavarde, mais elle amuse ma sœur et rare sont ceux qui ont cette faculté. La revoir sourire étant notre plus grand plaisir à Alméric et moi, nous supportons bien volontiers les facéties de cette femme.
En traversant la cour, je constate qu'Edward n'est pas dans sa cellule, encore fourré dans le cabinet de commandement. Comme j'ai envie de rire un peu pour me détendre, je vais m'y rendre pour le surprendre. Je monte sans bruit les escaliers du bâtiment principal, rejoint par Black. Je lui fais signe de se taire, car je sais que mon cousin travaille face à la fenêtre et donc dos à la porte. Avec l'officier sur mes talons, je pousse lentement l'un des battants de la double porte et prends ma respiration pour lancer un cri mais celui-ci meurt dans ma gorge, sous le coup de la stupéfaction.
Ma sœur et mon cousin, enlacés, en train d'échanger un sacré gadin, pour parler vulgairement, mais je ne vois pas d'autre mot approprié à la vue de la situation. Je sens mon voisin se tendre subrepticement, ses poings sont tellement serrés que ses jointures blanchissent. Je ramène à moi la porte, le plus silencieusement possible mais la laissant entrebâillée, car, curieux comme je suis, il n'est pas question de perdre une miette de ce qui va suivre. Je suis persuadé que mon sourire est éclatant et je me permets de jeter un coup d'œil à Black qui fulmine ! De mon côté, un seul mot me vient à l'esprit : « Enfin ! ». Il était temps que Masen se réveille et bouscule Isabelle. Alors que je laisse mes allègres pensées dériver, cet empêcheur de se réjouir en rond me ramène sur terre en me chuchotant :
- Cela ne change rien, elle m'a donné sa parole qu'elle m'épousera et vous savez aussi bien que moi qu'elle ne reviendra jamais sur cet engagement.
Et il s'éloigne sur sa remarque. Oh non, ce prophète de malheur ne va pas me gâcher mon plaisir avec ses mauvais augures. J'attends ce moment depuis l'instant où j'ai pris connaissance de l'identité du capitaine de l'Olympia, alors rien ne pourra entamer ma bonne humeur. D'ailleurs, les paroles de l'officier me renforcent dans la conviction qu'il ne sait rien de ma sœur, car dès qu'il s'agit d'Edward, elle est capable de tout. Elle n'aurait jamais pu l'envoyer au gibet, malgré tout ce qu'elle a pu dire, elle se serait ravisée pour pouvoir l'épargner, et peu importe la méthode employée pour y arriver. De surcroit, ce qui me rassure, c'est que sa répulsion ne se manifeste pas lorsqu'elle est en contact avec notre cousin. Tout cela pour arriver à une seule conclusion, Isabelle ne pourra se marier qu'avec Masen et qu'importe ce que les mauvaises langues pourront dire. Mais mes réflexions sont interrompues :
- Arrête, Edward, cela ne se peut.
- Non, Bella, je ne me repousse pas, je t'en prie.
- Je ne peux pas, ce n'est pas possible. Il y a trop de choses que tu ignores et le moment n'est pas opportun.
- Qu'est ce que tu omets de me dire et qui est si grave pour que cela fasse obstacle à tes sentiments, Bella ?
Elle ne répond pas, mais quelle cruche, ce n'est possible d'être aussi bornée qu'elle ! Qu'elle lui dise qu'elle a été engagée envers James et qu'on n'en parle plus. Il est tellement épris d'elle qu'elle pourrait lui avouer avoir tué notre oncle Carlisle que malgré cela il lui pardonnerait et l'épouserait dans l'heure.
- Je ne suis pas irréprochable, Edward. Je t'ai trahi, j'ai sur les mains bien plus que le sang de simples hommes.
- Et comment aurais-tu pu me trahir alors que tu me croyais trépassé !
- J'ai été fiancée à ton frère par mon oncle d'Aldévier, Edward. Je n'en voulais pas de cet engagement, surtout pas avec James, mais il a eu lieu. Avec ton frère, rends-toi compte, ce frère qui nous a détruits, ce frère que tu haïssais plus que tout. Ce sous homme qui…
Elle s'interrompt, ce n'est pas trop tôt, ce qu'elle peut-être enquiquinante quand elle commence à se blâmer de la sorte. En regardant furtivement par l'interstice, je constate que mon cousin a trouvé un moyen très efficace pour la faire taire, je vous laisse deviner lequel. Si sa technique marche aussi bien à chaque fois, c'est sûr, Alméric et moi allons le garder à porter de main.
- Rien de ce que tu as pu faire ou dire ne changera ce que je ressens à ton égard, Bella. Tu as été fiancée à mon frère mais cela été décidé sans que tu puisses exprimer un quelconque avis. Pourquoi t'en voudrais-je pour un acte que tu n'as pas cautionné et qui t'a été imposé ?
- Si seulement ce n'était que cela.
- Tais-toi, Bella !
Bien parlé ! Et le meilleur dans tout cela, c'est qu'elle lui obéit. Je crois que nous avons trouvé notre maître, il faudrait que je demande au Marquis s'il est possible de l'adopter. Franchement, que pourrions-nous demander de plus ? Je souhaite sincèrement que de la filiation de cousin, Edward passe à celle de frère par alliance.
- Je te promets qu'une fois que toute cette affaire sera terminée, je te raconterai tout, sans rien omettre. Et tu verras à ce moment là que tu ne pourras plus avoir quelque lien que soit avec moi.
- Si tu savais à quel point ce que tu pourrais dire m'indiffère. Rien ne pourra contrecarrer ce que je compte te demander.
- Ne me demande rien, car quand tu voudras retirer ta proposition, cela me sera trop douloureux.
- Je suis prêt à la différer mais je veux que tu me promettes quelque chose en échange, Bella.
- Vas-y, énonce.
- Une fois que tu m'auras confessé tout ce que tu as sur le cœur, et que je te demanderai de m'épouser, car quoi que tu ais fait, rien ne m'en empêchera ; promets moi que tu diras oui.
- …
C'est quoi ce silence, juste au moment où ça devenait intéressant ! Mais ce n'est pas vrai, qu'elle réponde par la positive, sacrebleu ! Et à voix audible, par pitié ! Mon Dieu entendez ma prière, qu'elle dise « oui » !
- Tu sais bien que je suis incapable de te dire non, quoi qu'il ait pu passer et qu'importe ce que j'ai pu dire à d'autre.
Alléluia ! Je promets d'aller faire un pèlerinage à la Sainte Chapelle et sur les reliques Sainte Geneviève afin de remercier le ciel pour cette réponse. En une phrase, elle renvoie à ses pénates ce malotru de Black et accepte le bonheur qu'elle mérite, surtout après tant de drames. Et puis, je ne vois ce qu'elle pourrait avouer à Edward et qui l'empêcherait de s'unir à lui. Même le pseudo engagement qu'elle a donné à son second ne tient pas, surtout que notre cousin est déjà au courant. Pourtant, pour qu'elle se fustige encore, c'est qu'il y a autre chose, il faudrait peut-être que fouille un peu pour savoir de quoi il retourne.
La porte s'ouvre brusquement coupant court à ma résolution, laissant apparaître ma sœur et Masen, surpris de me voir adossé au mur, les bras croisés et un grand sourire sur le visage.
- Ne vous inquiétez pas, je ne répèterai rien à personne si ce n'est à Alméric, que j'ai au moins un compagnon pour se réjouir avec moi. Il se pourrait aussi que ton second ait entraperçu quelques effusions de bon sentiment et que cela l'ai passablement agacé. Ceci dit, ce n'est pas avec moi qu'il trouverait une oreille compatissante pour écouter son énorme contrariété. Leur dis-je en instant bien sur le « énorme ».
- Théobald, garde tes commentaires pour toi, je te prie. Me répond-elle.
- Bon ce n'est pas que je m'ennuie auprès de vous, mais il n'est point de bonne compagnie qui ne sache se quitter, et comme nous embarquons demain matin, je crois qu'il est temps d'aller nous reposer. Sur ce, bonne nuit et à demain.
Je commence à m'éloigner mais une idée me passe par la tête, alors je me retourne et leur lance :
- A titre d'information, si vous pouviez rapidement fixer une date pour les noces, pour que l'on puisse s'accorder comme il le faut. Après consultation du Marquis, cela va sans dire. Il va d'ailleurs enrager de voir que je suis au parfum avant lui, pour une fois que ce n'est pas moi la cinquième roue du carrosse.
Je ne leur laisse pas le temps de répliquer et m'éloigne vers mes appartements où le sommeil sera le bienvenu, car l'heure est tardive, minuit vient de sonner au clocher et demain la journée sera longue. Au-delà de la satisfaction de voir ma sœur retrouver la raison, les évènements qui se préparent me reviennent en tête : dans quelques jours, mes parents seront vengés. Moi qui pourtant n'ai pas vécu directement notre propre tragédie, j'ai presque autant qu'Isabelle cette envie de sang, les faire souffrir, agoniser. Et croyez bien que dans ce qui promet d'être un bain de sang, je ne laisserai pas ma part aux chiens.
Je n'ai pas besoin de dire comment vous vous sentez, Théobald le fait pour vous... Mais la situation n'est pas réglée entre ces deux là, croyez le bien!
Embarquement dès le prochain chapitre, larguez les amarres, remontez l'ancre, hissez les voiles et cap sur la Bretagne.
Ca donne presque envie de chanter les chants marins (et je ne suis pas Bretonne, je vous l'assure!)
Sur ce: "C'est un fameux trois mâts, fin comme un oiseau. Hissez haut, Santiano. Dix-huit noeuds, quatre cents tonneaux, je suis fier d'y être matelot!"
Cap'tain Cokoval vous salue
