PARTIE III CHAPITRE 3

L'Olympia vient de larguer les amarres, maintenant, rien ni personne ne pourra nous arrêter. De plus, je sais qu'Edward est totalement rallié à notre cause. D'ailleurs, il est à la barre, concentré, pour nous faire quitter le port de La Rochelle sans emcombre. Isabelle est à la proue du bateau, l'air du large jouant de ses cheveux longs. Sa vêture est simple, sans apparat : une chemise et une veste, ses bottes cavalières, son épée au fourreau, et très certainement, le poignard mais celui-ci est toujours savamment dissimulé.

L'ensemble de l'équipage s'active à la manœuvre. Les quelques cadets présents se sont mis sur le côté bâbord pour ne pas les gêner, alors que mon frère et moi sommes sur le château arrière du navire, là où se tient la barre.

Nous sommes tous silencieux, seule la voix du Whithlock retentit pour donner les instructions aux matelots. Au bout d'une heure, notre cousin laisse le gouvernail au pilote du navire pour nous prier de le suivre. Quant à Isabelle, elle a disparu de notre champ de vision il y a un moment déjà. Du Puymontbrun s'entretient avec le premier maître et quelques autres hommes. Nous nous rendons dans la cabine du capitaine, très sobre, sans fioriture aucune. Nous priant de nous assoir, Edward s'active pour nous verser de la liqueur.

- Je désirerais vous parler, loin des oreilles indiscrètes des cadets et de mon équipage et surtout sans que Bella ne puisse intervenir.

- Puisque tu la mentionnes, où est-elle ? Demande Alméric.

- Elle a demandé l'autorisation à Jasper de monter à la vigie. Durant les trois semaines qu'elle a passées à bord, n'étant pas un matelot très compétent, elle allait souvent s'y percher. Je comprends mieux pourquoi Nathanaël avait tant besoin de solitude.

- Avant que tu ne nous entretiennes du sujet qui te préoccupe, il y a tout de même un point sur lequel j'aimerai que tu nous apportes des éclaississements.

- Mais, je t'en prie Théobald.

- Comment se fait-il que tu ne l'ais pas reconnue ?

Car, je dois avouer que ce détail m'interroge, lui qui l'a toujours aimée, une fois devant elle, il fut incapable de voir Isabelle derrière les traits du marin puis du lieutenant.

- Je suis convaincu que c'est un blocage de mon esprit, car les réactions physiques que j'avais et que j'ai toujours auprès d'elle n'ont aucunement changé avant et après ma prise de conscience de sa véritable identité. Mais imaginer et penser que Bella puisse être travestie relevait, pour ma part, de l'inconcevable voir même du délire.

- Une réalité si évidente qu'elle ne pouvait se révéler. Poursuit mon frère, philosophe.

- Ou alors, il nous a fait la plus belle démonstration connue de l'adage « L'amour rend aveugle ! ». Ne puis-je m'empêcher de ricaner.

- Garde tes commentaires pour toi ! S'exclame le marquis.

Sans crier gare, Edward se met à rire franchement de ce bref échange. Nous le regardons, assez pantois devant cette attitude.

- Franchement, vous pouvez être des grands du royaume, il y a des comportements qui ne changeront jamais.

- Pardon, je crains de ne pas saisir ce que tu viens de dire. Lui répond Alméric.

- Oh mais c'est pourtant très clair. Déjà l'autre soir, Bella n'a pu s'empêcher de faire la même remarque à Théobald que celle que tu viens de prononcer précédemment.

- « Garde tes commentaires pour toi ». Une vieille rengaine qui ne cesse de ponctuer nos conversations et dont je fais, malheureusement, toujours les frais. Je crois même t'avoir proposé très sérieusement, Alméric, de l'adopter pour le substituer à notre vieil « Semper de te digna sequere »* sur les armoiries familiales. Mais va savoir pourquoi, Edward, le Marquis a refusé net.

Notre cousin sourit de mes facéties verbales : oser remplacer la devise de notre famille, quelle idée saugrenue, bien évidemment. Mais n'étant jamais lassé d'amuser la galerie, ce bon mot valait bien les foudres de mon frère. Au moment où ce dernier va reprendre la parole, un coup vent ou une mauvaise vague nous déséquilibre et nous nous retrouvons au sol. Edward, lui, est resté campé fermement sur ses jambes et nous regarde avec un petit air moqueur qu'il ne prend que rarement. Reprenant contenance, comme en toute circonstance, mon aîné interroge alors le capitaine du navire, droit dans ses bottes, alors que lui-même se redresse :

- De quoi, précisément, voulais-tu nous entretenir, Edward ?

- En réalité, il s'agit de certaines paroles de Bella concernant son passé et qui m'intriguent.

- Lesquelles ?

- Elle m'a dit que ce qu'elle avait vécu, pourrait nous éloigner suffisamment pour que je puisse refuser de m'unir à elle.

Mon frère réfléchit, de mon côté, je n'arrive pas à comprendre ce qui a pu motiver de telles paroles et surtout la peur du rejet de ma sœur. Après tout, sa vertu n'a pas été bafouée par les naufrageurs et d'après ce que j'ai compris, Edward s'en était déjà chargé lui-même. Certes, elle a cette balafre qui la défigure quelque peu mais, nous avons fini par ne plus la voir. Quant aux autres cicatrices sur son bras et sur son… Bon sang, mais c'est bien sûr ! Je me tourne alors vers Alméric en lui mimant dans un geste une entaille au ventre. Ses yeux s'éclairent avant de froncer ses sourcils, il a compris.

- Je ne sais vraiment pas s'il est de notre de ressort de tenir cette conversation avec toi mais il vaut mieux que tu saches. Lors du naufrage, Isabelle a été blessé très grièvement.

- Oui, au visage, tout le monde peut s'en rendre compte.

- Crois-moi, cette estafilade est le moindre mal qu'elle ait subi. Sa blessure la plus grave se situait au ventre. Nous avons cru la perdre suite à celle-ci, car les vicaires ont été touchés, et ensuite de sa mauvaise cicatrisation puisque qu'elle a été prise de fièvre infectieuse.

- Pendant plus d'un mois, nous avons redouté le pire. Continue-je. Elle était tellement faible et intransportable. Tous ont défilé à son chevet comme si cela avait été la visite mortuaire. Elle a même reçu plusieurs fois l'extrême onction. Nous sommes restés près de trois mois chez les Pénendreff dans le nord de la Bretagne.

- Mais les médecins ont réussi par je ne sais quel miracle à la sauver, à un certain prix pourtant. Mon frère prend une pause avant de poursuivre. Il est très probable que Bella ne pourra jamais enfanter.

Ce n'est que très rarement que nous nommons notre sœur par ce surnom d'affection, seulement dans les instants où nous voulons marquer fortement notre attachement à son égard. Père l'utilisait dans la plus stricte intimité, cela venait de la Marquise douairière, notre grand-mère, qui était italienne, une Farnèse. Depuis, Edward se l'est attribué et seul lui l'usite sans discontinuer.

Je me souviens encore de cette colère épique qu'il avait déversée sur James qui avait osé appeler Isabelle, « sa Bella ». Notre sœur était alors absente et l'aîné des Cullen se délectait d'agacer son frère. Le cadet s'était énervé violemment et lui avait répliqué qu'Isabelle ne tolérait ce surnom que de lui. Ce qui était faux, mais à cette époque, Edward ne supportait pas la trop grande affection qu'un homme en dehors de nous pouvait manifester à l'égard de ma sœur. J'étais trop jeune pour m'en rendre compte mais, il n'avait alors que quinze ans et il exprimait déjà de une jalousie marquée.

C'est peut-être idiot mais ce n'est que maintenant que je me rends compte qu'Edward a toujours appartenu à Isabelle comme cette dernière a toujours été la Bella d'Edward.

- Alors c'est cela qui la bloque et qui, selon elle, la rendrait indigne.

- Edward, tu sais aussi bien que nous qu'un héritier est essentiel pour nos familles et Isabelle en a pleinement conscience. Lui répond Alméric.

- Peut-être, mais si malheureusement, Dieu ne voulait pas bénir notre union par la naissance d'un garçon alors je ferais de Théobald mon héritier.

- Moi ! Attends quelques instants, je n'ai rien demandé et je ne demande rien. Je ne veux pas me retrouver impliqué dans cette histoire. Et puis, tu lances cela à l'emporte pièce, sans même y réfléchir.

- Et puis rien ne dit, que ce qu'ont prédit les médecins se réalisera. Après tout, si nous ne nous étions pas acharnés pour qu'ils poursuivent leur soins et nous étions conformés à leur avis, Isabelle ne serait plus. Reprend le Marquis.

- De toute façon, sache Alméric que cela ne m'empêchera pas de l'épouser. Alors je vais répondre à ta proposition.

Il s'arrête et reprend son souffle plus calmement tout en posant ses deux mains à plat sur la table. Puis il se redresse et va faire face directement à mon frère avant de se lancer solennellement :

- Monsieur, moi, Edward Anthony Carlisle Cullen, comte Mountbatten et Lord Masen, vous demande de bien vouloir m'accorder la main de votre sœur, mademoiselle Isabelle Marie-Josèphe Nathalie Louise Anne de Baldy de Montbuisson d'Esplas de Vermon, afin que je puisse en faire mon épouse légitime devant Dieu et devant les hommes.

- Je vous l'accorde avec le grand plaisir et la plus grande fiereté, monsieur, car je sais qu'auprès de vous, ma soeur sera aimée, respectée et honnorée.

La mine digne de mon frère et le regard sérieux de mon cousin m'incitent à désacraliser ce moment :

- Surtout qu'en plus, cela ne serait qu'une simple mise en conformité, puisque vous avez déjà fêté Pâques avant les Rameaux !

Et dans une synchronisation absolument parfaite, les deux hommes se tournent vers moi en me réprimant énergiquement :

- Théobald, garde tes commentaires pour toi !

- Qu'est ce que je disais. Leur réponds-je en soupirant.

C'est sur cette scène qu'Isabelle rentre dans la cabine, sans même avoir frappé. Voilà une mauvaise habitude qu'elle a acquise en tant qu'officier supérieur. Quand elle rentrait dans une salle de la caserne, elle ne prenait jamais la peine de s'annoncer. Nous regardant soupçonneuse, la poignée de la porte toujours ouverte dans la main, elle ne peut s'empêcher de relever :

- Aurais-je manqué quelque chose ?

- Non, rien de particulier, lieutenant. Lui affirme Alméric.

- Cela ne vous a pas empêché de rabrouer vertement le colonel.

- Il est des remarques que nous ne pouvons laisser sans réponse, lieutenant. Vous êtes bien placé pour le savoir.

- Certainement, mais il est rare de faire preuve d'une telle vigueur dans les remontrances, monsieur le Marquis. Et je constate avec lassitude que c'est toujours la même personne qui en est la cible. Soyez plus clément vis-à-vis de votre cadet, cela ne nuira en rien aux relations familiales, bien au contraire.

La joute verbale entre mes deux aînés est saisissante, bien que ce soit l'hospice qui se moque de la charité car ma sœur n'est jamais la dernière à me reprendre. Edward lui ricane de la répartie d'Isabelle. Il a tord, après tout c'est lui qui bientôt en fera les frais au quotidien, et de surcroit il l'a demandé en pleine connaissance de cause, rira bien qui rira le dernier.

Elle se tourne alors vers le capitaine pour l'interroger :

- Selon vous, dans combien de temps atteindrons nous la Bretagne nord ?

- Si les vents se maintiennent dans trois jours. Mais il faudra nous tenir à distance des côtes pour ne pas être repéré jusqu'à ce qu'une tempête de solstice se déclare, ce qui sera assez court, car elles sont nombreuses à cette époque de l'année et sur un lapse de temps très court. Après, advienne que pourra.

- J'ai entièrement confiance en vos capacités, capitaine.

- Et je suis totalement attaché à votre seul service, lieutenant.

Alméric et moi ne sommes plus présents à leurs yeux, ils sont dans leur propre monde et rien ne peut les atteindre en cet instant. Leurs déclarations respectives pourraient valoir serment de mariage. Il est dommage que le capitaine ne puisse se marier lui-même sur son propre navire, nous aurions pu accélérer la procédure et cela nous aurait épargné bien des tracas.

Je quitte la cabine pour remonter sur le pont, l'air du large me fouette le visage. M'accoudant au bastingage tribord, j'observe les quelques matelots de quart ajuster les voiles de misaine au gré du vent. Dans trois ou quatre jours…


* Semper de te digna sequere: Quelle te suive toujours dignement. Il s'agit d'une vraie devise que j'ai tiré d'armoiries.

Veuillez m'excuser platement pour ce retard assez conséquent. Si je ne me suis pas manifestée, c'est que les messages d'excuse m'agacent prodigieusement et me laissent encore plus frustrée qu'avant.

Promis, le prochain chapitre sera plus mouvementé. Ce ne sera pas la tempête du siècle (remarquez qu'en France, on l'a à peu près tous les ans) mais ça va secouer.

Sur ce... "Regarde moi mon cher et dis quelle espérance pourrait bien me laisser cette protubérance"

Cokoval (qui a revu Cyrano de Bergerac)