PARTIE III CHAPITRE 4
Nous sommes au cap 310° du nord de la Bretagne et pour le moment, il pleut faiblement. De là où nous sommes, nous ne pouvons apercevoir les côtes du royaume. Nous tournons dans ces eaux depuis près d'une journée, attendant patiemment qu'Éole veuille bien se lever. La tension est à son comble à bord et tout le monde guette plus ou moins l'horizon à la recherche de la colère des éléments.
Au pied du grand mât, ma sœur discute avec l'intendant du bord, le matelot McCarty, Emmet de son prénom, écossais d'origine qui tient lieu de contre exemple à la radinerie légendaire de son peuple. Ce dernier va intégrer le régiment de La Rochelle dès la fin de notre expédition où il aura le poste d'intendant également, sa fiancée Rosalie devenant cantinière. Ils ont prévu leurs noces à notre retour. Je sais que cela désole un peu Isabelle, car elle ne pourra y être présente puisqu'elle est attendue à la cour par le Roi pour mettre fin à cette situation plus qu'inconvenable aux yeux des grands.
J'ai l'impression qu'en étant à bord, elle est plus libre, plus heureuse. Je la vois sourire régulièrement alors que c'est tellement rare sur la terre ferme. Elle est même en train de rire des paroles de l'intendant du bord. Je me demande bien ce qu'elle pourra faire une fois qu'elle sera redevenue Isabelle de Baldy. Une vie bien rangée ne lui conviendra pas, j'en suis convaincu. Mais heureusement, je crois qu'elle ne conviendra pas non plus à Edward. Du haut du château arrière du navire, il se tient, fier comme un gascon, aux côté de son pilote. À bord tous les respectent fermement, en discutant avec quelques membres de l'équipage, j'ai pu me rendre compte de l'attachement qu'il lui porte.
Presqu'un pirate d'honneur, si les deux termes n'était pas si contradictoires. Sanguinaire dans un abordage, il n'a jamais fait de prisonnier, aucun n'a survécu à une attaque de l'Olympia, pas même les femmes et les enfants. Mais il est équitable et juste vis-à-vis de ses hommes, et leurs témoigne cette espèce de protection paternaliste. Il connait l'histoire de chacun et sait leurs difficultés. Lui-même ne s'est pas vraiment enrichi de ses butins de pillages puisque n'ayant que peu de besoin car sans famille, la part qu'il s'attribuait, restait équivalente à celle de chacun.
Mais comment pourra-t-il être corsaire s'il épouse Isabelle ? Normalement pour un marin, une femme sur un navire porte malheur, mais Edward est largement passé outre pour sa Bella. En revanche, le reste de l'équipage le prendrait vraiment mal s'il connaissait la réalité du lieutenant d'Esplas.
En parlant du lieutenant, je remarque qu'elle a fini sa conversation et qu'elle se rapproche de moi :
- Alors mon Colonel, seriez-vous perdu dans vos pensées ?
- Tout à fait, mon Lieutenant, je me demandais juste comment allait évoluer l'avenir de ma sœur.
Elle se tend légèrement à mon côté avant de poursuivre :
- Pourquoi cette question ?
- Parce que je sais qu'elle ne pourra jamais reprendre la vie qu'elle aurait du mener si cette tragédie ne s'était pas abattue sur nous.
- Croyez-vous que votre père, feu le Marquis, lui aurait laissé suffisamment de liberté pour qu'elle puisse construire son bonheur avec l'homme qu'elle aurait choisi ?
- Père lui aurait passé tous ses caprices. Lui réponds-je en la regardant dans les yeux. Surtout que cet homme avait toutes les qualités requises pour devenir son époux.
Il est curieux de parler avec d'elle à la troisième personne alors qu'elle est en face de moi mais je ne peux m'empêcher de m'amuser de cette situation. C'est l'occasion de lui déballer tout mon ressenti sur sa position sans risquer de me faire vilipender pour n'avoir pas su « garder mes remarques pour moi ».
- Vous croyez vraiment qu'il s'agissait de caprices.
- Non, c'était bien plus profond. Aucune femme non mariée ne porte le deuil d'un homme de cette manière, sauf s'il s'agit de son père ou du Roi. Mais je crois qu'il est temps qu'elle ouvre les yeux et qu'elle regarde le bonheur qu'elle pourrait obtenir si elle cessait de se complaire dans l'auto flagellation. Elle a connu trop de malheurs et elle retrouve enfin la personne qui pourrait rendre son monde merveilleux. Et pourtant, elle est prête à tout gâcher pour des questions de mauvaise conscience.
- Peut-être que ce qu'elle garde sur la conscience va au-delà de ce que vous pouvez imaginer.
- Alors qu'elle nous le dise ! Elle devrait savoir que nous ne lui tiendrons rigueur de rien quoi qu'elle ait pu faire. Et je sais qu'il en sera de même pour celui qui hante ses rêves.
Elle se redresse alors, furieuse que j'ai pu la mettre devant son propre comportement aussi brutalement et me lance avec une grande souffrance dans la voix :
- Même si cela inclus la mort de son frère ?
Et elle s'éloigne me laissant sur cette réflexion. Mais qu'est ce qu'est ce que la mort de James vient faire dans cette histoire qui est déjà suffisamment compliquée comme cela ? Il a été attaqué en plein hiver à quelques lieues de… Seich ! Non ce n'est pas possible. Je me retourne brutalement vers elle qui s'apprête à rejoindre les cabines, elle s'arrête et me fixe d'un regard malheureux mais déterminé.
Elle a tué James, c'est elle qui a tué James. Et elle a gardé cela pour elle pendant toutes ses années. J'ai toujours su qu'elle ne le portait pas dans son cœur et même pour ses obsèques, alors qu'elle recevait les condoléances au titre de fiancée, elle n'a pas eu le moindre sentiment de compassion pour la mort de cet homme. D'ailleurs elle n'a porté le noir que durant une semaine et le lendemain des funérailles, elle est repassée au bleu avec plaisir.
Voilà pourquoi elle estime qu'elle ne peut épouser Edward, elle a tué son frère. Macarel, mais qu'est ce qu'il lui a fait comme tord pour qu'elle en arrive à cette extrémité ? Car je ne puis imaginer qu'elle l'ait exécuté de sang froid sans raison valable autre que le profond dégoût qu'il lui inspirait.
Cré nom de nom, il faut que j'en parle à Alméric, voir ce qu'il advient de faire mais pour le moment ce dernier est aux côtés du capitaine Masen et de son second Whitlock. M'armant de courage, je m'avance vers eux :
- Messieurs puis-je vous emprunter le Marquis quelques instants, le temps de régler quelques détails relevant du cercle familial ?
- Mais certainement Colonel. Me répond Edward.
Alméric me regarde curieusement avant de me suivre vers la proue du bateau, l'eau se fracassant contre la coque couvre les bruits d'une conversation.
- Je sais pourquoi Isabelle pense qu'elle ne pourra jamais épouser notre cousin.
- Et pourquoi cela ?
- C'est elle qui a tué James.
L'air choqué de mon frère doit ressembler à celui que j'arborais quelques minutes auparavant. Il ne semble pas y croire.
- Te l'a-t-elle affirmé ?
- Elle me l'a fait clairement comprendre. C'est cela qui la freine. Elle se sent coupable vis-à-vis d'Edward, elle a tué un de ses proches.
- Il est évident que dans ce cas là, je ne sais comment Masen va réagir. D'un point de vue de l'honneur, il ne peut épouser la femme qui a tué son frère. Répond le marquis.
- Là franchement, c'est toi qui racontes des galimatias. Edward a toujours haï James déjà quand nous étions enfants et d'avantage encore aujourd'hui car il est responsable de sa situation actuelle. Je ne peux concevoir qu'il puisse en vouloir à Isabelle pour un acte qu'il aurait certainement commis lui-même si l'occasion s'était présentée. Quand à l'honneur aux yeux du monde, qui d'autre que nous saura la véritable version des faits. Ce qui est tût ne peux être déshonorant.
- J'ai tout de même peur qu'Edward ai l'envie de retirer sa demande quand il prendra connaissance de cette sinistre affaire.
- Et moi je reste convaincu que cela ne va même pas lui effleurer l'esprit. Nous savons tous les deux qu'à ses yeux, Bella passe avant toute autre considération. Il nous l'a tout de même prouvé en affirmant qu'il l'épouserait même si elle ne peut enfanter. Cesse donc d'être pessimiste.
- Encore faudrait-il qu'il soit au courant de ce qui s'est passé. Reprend Alméric.
- D'après ce que j'ai compris, Isabelle compte tout lui confesser à la fin, sans rien omettre.
Mon aîné soupire de résignation, être chef de famille avec un élément aussi perturbateur qu'Isabelle en son sein n'est vraiment pas de tout repos. Mais ma réflexion est interrompue par un bruit sourd derrière moi, la vigie vient de se casser la figure en revenant sur le pont. Il crie :
- Capitaine, capitaine.
- Oui, Urley !
- Des nuages d'orage capitaine, venant d'Ouest, nord ouest. Le vent ne devrait pas tarder à se lever, une tempête se prépare.
Et comme pour confirmer ses dires, la brise se lève doucement. Whitlock commence à donner les ordres, il faut mettre le cap sur les côtes pour rejoindre la crique des naufrageurs. Masen nous demande de rejoindre notre cabine avec du Puymontbrun. La présence de l'officier subalterne des Mousquetaires nous empêche de poursuivre notre conversation. Curieusement, Isabelle ne se trouve pas dans la cabine que nous partageons tous les quatre.
Je dois bien avouer que cela me rend quelque peu nerveux. Le vent se met à souffler plus violemment faisant tanguer le navire. Nous sommes allongés en silence dans nos hamacs et je ne sais combien de temps nous restons là, sans un mot. Dans quelques heures, nous allons nous échouer et s'en suivra un combat que je redoute autant qu'il m'excite.
Je me suis assoupi car les coups frappés contre la porte me sortent de ma torpeur. Dans son embrasure se trouvent Edward et Isabelle nous pressent de rejoindre le pont supérieur. La pluie s'y abat fortement et tous les marins sont occupés à la manœuvre. Nous sommes montés sur le château arrière quand ma sœur s'exclame :
- Là bas !
- Qu'est ce qu'il y a là bas ? Lui demande-je.
- Vous n'apercevez la faible lumière au loin ?
- Si je la vois. Répond Masen.
- Ce sont eux ! Ils accrochent les lanternes aux cornes d'une vache sur le haut de la falaise. C'est comme cela qu'ils attirent les bateaux.
Effectivement, une lueur semble nous parvenir au dessus de la sombre ligne d'horizon. Edward mis le cap dessus et c'est dans le bruit assourdissant des éléments que nous rapprochons inévitablement du traquenard tendu par les naufrageurs. Whitlock rassemble un maximum de membres d'équipage aux pieds au château. Personne ne dit rien et alors que la lumière devient plus importante, Edward se rapproche du bastingage se met à crier à l'intention des hommes :
- Nous ne pouvons plus reculer, le navire est attiré irrésistiblement vers les côtes. Que chacun récupère armes et munition mais n'oubliez pas la consigne, vous blessez, vous ne tuez pas. Les Mousquetaires doivent se trouver à moins d'une demi-lieue pour nous porter assistance.
La dizaine de cadets présents à bord sortir les coffres contenant les liens pour enchaîner ces coupes jarrets. Tous les hommes récupèrent à l'arsenal sabres, pistolets et mousquets. Mis à part quelques matelots assignés à la manœuvre, tous les autres se tiennent prêts.
Nous allons laisser monter à bord les naufrageurs et le régiment arrivera par derrière pour éviter qu'ils ne s'échappent.
La nuit étant tombée, nous nous rapprochons des côtes sans même les apercevoir. Seule la lanterne nous guide. Quand un bruit sinistre nous revient aux oreilles, la coque vient de se fendre sur les récifs. L'Olympia qui avance toujours, fait une espèce soubresaut, il vient de toucher la terre ferme. Tout le monde s'accroche pour éviter de tomber. Je me retourne pour me rassurer grâce à l'attitude sereine et imperturbable de ma sœur. Mais c'est un tout autre spectacle qui s'offre à moi.
Appuyés au bastingage, Edward et Isabelle s'embrassent sans se soucier de ce qui se passe autour. Se détachant l'un de l'autre, j'entends à peine le capitaine lui dire :
- Quoi qu'il arrive, quoi qu'il se passe, n'oublie pas que je t'aime et que je suis ton soutien.
- Moi aussi, moi aussi.
Mon regard se porte de nouveau vers l'avant, personne n'a remarqué ce qui vient de se produire et heureusement. Me plaçant aux côtés d'Alméric, nous sommes rejoints par notre sœur. Nos yeux se répondent et nous lançons notre cri de guerre :
- « Pas de repos sans leur sang sur nos mains ! »
La lanterne sur les cornes des vaches est un fait authentique. Il y a de nombreux tableaux représentants les naufrageurs avec cette astuce. Je vous en ai mis un exemple avec le lien ci-dessous (enlevez les espaces)
http://www . audierne . info/image/pilleurs%20d%20epaves/pilleurs3%20kersual . jpg
Si les cris de guerre existaient bien. Une famille noble avait une devise (souvent en latin) et un cri de guerre (en français plutôt). C'était un peu un leitmotiv avant de s'engager dans une bataille.
Vous vous doutez évidemment sur quoi va se porter le prochain chapitre mais je me suis permie une petite touche de bon sentiment avant la fin de celui-ci.
"Montjoie, Saint Denis" (devise du Royaume de France)
Cokorico qui va couver ses cousins poussins ce week-end.
