Une fois n'est pas coutume, je vous donne un avertissement en début de chapitre. Contrairement à d'autres, ce n'est pas "Sex, drugs and Rock & Roll", c'est plus porté sur l'hémoglobine. Pour apprécier complètement ce chapitre, oubliez quelques instants vos mentalités libérales et très morales du XXI ème siècle pour vous plonger dans celle du XVIIème.
La manière de se comporter de la fratrie Baldy en choquera peut être quelques unes mais pour l'époque cela n'a rien de réppréhensible.
Ce chapitre me tient particulièrement à coeur car il est le véritable point de départ de ma volonté d'écrire et personnellement j'en suis fière. Je ne m'autocongratule pas mais j'espère que vous l'apprécierez aussi à sa juste valeur.
Bonne lecture
PARTIE III CHAPITRE 5
Dans une tension extrême, nous attendons l'assaut des naufrageurs. Ils sont là, tout proche, je le sais, je le sens. La brume et la pluie rendent peu visible la proue du bateau jusqu'à ce qu'apparaissent des formes sombres, bougeant doucement. Ils sont en train de monter par l'avant. Isabelle s'est avancée jusqu'au bord du château arrière. Nous entendons les assaillants s'étonner du silence qui règne, un navire fantôme disent-ils. Ils attendent d'être suffisamment nombreux pour avancer sur le pont. Quand ils se décident enfin, ma sœur, sautant par-dessus la balustrade et se plaçant en première ligne, crie :
- À l'attaque !
Je sors mon épée et descends pour rejoindre la mêlé qui s'est formée. Pourfendant à gauche et à droite, j'évolue dans les cris et bruits de lames qui s'entrechoquent. Je tente de désarmer au maximum mes adversaires, jetant leurs faibles armes par-dessus bord. Nous devons tous les contenir jusqu'à l'arrivée des renforts qui ne doivent pas être loin.
Les combats ne sont pas très acharnés, ces naufrageurs ne sont que des pauvres bougres issus de la populace, sans entraînement et armés de fourches, bâtons, couteaux de boucher…
Tout en me battant contre un homme plus coriace, je remarque que Whitlock ne me lâche pas d'une semelle. Je suis persuadé qu'Isabelle lui a demandé de rester à mes côtés pour m'aider en cas de problème. J'en veux un peu à ma sœur pour cette initiative alors que normalement, ce serait elle que nous devrions protéger.
Le Lieutenant d'Esplas est au pied du grand mât, la sueur se mélangeant à la pluie qui tombe drue, coupant la main de l'homme tentant de la prendre à revers et ce, sans aucune hésitation. Je sens toute sa volonté et sa motivation dans son visage neutre, entouré de ses cheveux collés par l'humidité. À quelques pas, Edward jette un autre homme à terre avant de l'assommer d'un grand coup de garde d'épée à l'arrière du crâne.
Me concentrant sur mes propres mouvements, j'envoie une tierce plus violemment, sans le vouloir, atteignant ainsi mon adversaire à la gorge. Le sang jaillit, m'éclaboussant la chemise. Effondré au sol, cet homme s'étouffe dans son hémoglobine, soufflant et crachant. Il agonise devant moi, je le regarde tétanisé : je viens de tuer un homme sans même l'avoir voulu. Les larmes me montent aux yeux, c'est la première fois, je…
Une main se pose sur mon épaule, le premier maître me regarde, encourageant. Je ne dois pas m'attarder à ça, surtout sachant ce que nous allons faire plus tard. Je poursuis mes coups un moment quand un cri retentit :
- Au nom du Roi arrêtez tous ou nous tirerons !
Sans que je m'en sois rendu compte, le régiment de cadet s'est positionné sur les balustrades et tient en joue grâce à leurs mousquets l'ensemble des combattants. Black est aux commandes, implacable. Pour une fois, je ne suis pas mécontent de le voir. Nous désarmons alors tous les naufrageurs, je suis surpris de constater qu'il y a quelques femmes parmi eux. Elles sont en train de fondre en larme.
Les dix mousquetaires qui avaient embarqué avec nous, sortent les chaînes et attachent au fur et mesure tout ce petit monde. Pendant ce temps, ma sœur s'approche de moi :
- Ça va ?
- Je n'en sais rien. Puis j'hésite avant de reprendre. J'en ai tué un, je suis désolé, je ne…
- Cela ne fait rien, Théobald. Ne te reproche rien.
- Que faisons-nous maintenant ? Lui demande-je.
- Attendons qu'ils soient tous enchaînés, après j'irai reconnaître ceux qui nous intéressent.
- Très bien.
Tout le monde regarde ce qui se passe avec curiosité attendant la suite des évènements alors qu'Alméric nous rejoint. Une fois que tous sont liés, Black reprend la parole :
- Vous serez tous jugés dès demain et exécutés en place publique à titre d'exemple. Le crime de naufrage volontaire et de pillage ne peut être toléré au Royaume de France. Mais avant, le Lieutenant va passer parmi vous.
Isabelle commence son inspection, elle scrute certains visages attentivement et passe rapidement sur d'autres. Elle désigne un premier homme et un cadet le fait sortir du rang, continuant elle recommence avec un autre. Quand enfin, elle arrive sur les quatre derniers hommes, elle demande :
- Levez la tête !
Ils ne bougent pas, elle grogne alors :
- Levez vos têtes !
Ils s'exécutent et un fronce les sourcils avant de voir une espèce de frayeur passée dans ses yeux.
- Tu m'as reconnu, n'est-ce pas ?
- …
- Réponds ! Crie-t-elle.
- Oui. Rage-t-il.
- Tu sais qu'aujourd'hui tu vas payer et que même Dieu ne pourra rien contre ça. Tu es voué aux enfers pour ce que tu as commis.
Elle se tourne alors vers son second et lui dit :
- Ces trois-là sont pour nous, vous pourrez emmener le reste à Guingamp. Qu'ils soient tous pendus rapidement.
Black s'assombrit alors que nous commençons à descendre du navire plus ou moins facilement selon les personnes. Une fois sur la plage, je regarde Alméric et Isabelle faire avancer nos trois prisonniers pour les amener au milieu de tout ce monde. Je les suis, du Puymontbrun me donne un pistolet chargé au passage mais il ne me sera pas utile, je le glisse dans ma ceinture. Deux des trois hommes enchainés tremblent de peur. Tous, autour nous, regardent avec effroi la scène qui se déroule, une véritable exécution publique. Nous nous plaçons en face d'eux quand Isabelle leur lance :
- Ayez au moins le courage d'assumer vos actes, regardez-nous !
Ils se redressent légèrement et lèvent les yeux sur nous. D'un geste de la main, Isabelle soulève les cheveux qui lui masquent une partie du visage, les deux autres hommes semblent comprendre qui elle est.
- Près de cinq ans que vos têtes hantent mes nuits, près de cinq que je revois tous ce que vous m'avez infligé rien qu'en me regardant dans un miroir. Près de cinq ans que vous nous avez brisé en vous prenant à nos parents, leur faisant subir les pires outrages. Près de cinq que je vous revois violant notre mère sans aucun scrupule.
Des murmures s'élèvent suite aux déclarations de ma sœur, ils vont certainement deviner qui elle est réellement mais en cet instant plus rien ne compte. Nous échangeons tous les trois, d'un seul regard, je comprends comment nous allons procéder. Isabelle sort alors le poignard de sa botte me le tend. Elle me souffle alors :
- Le rouquin est à moi.
Je m'en empare, la main tremblante. Mon frère fait alors s'agenouiller brutalement le premier et je me place derrière lui.
- Avez-vous une dernière parole ? Lui demande Alméric.
- Dieu pardonne tout, même le pire ou du moins je l'espère. Répond-il.
Sans lui laisser le temps de poursuivre, je lui lève le menton de la main gauche et d'un geste sec et rapide, je l'égorge sans hésiter. Mes mains ensanglantées tremblent de nouveau, mon regard se brouille, des larmes certainement. Je ne dois éprouver aucune culpabilité, lui n'en a pas eu pour mes parents, je ne suis pas un meurtrier, je venge juste l'honneur des miens. Je respire fortement avant de répondre :
- Pas pour toi. Pas de repos sans leur sang sur mes mains.
Je l'ai tué, ma main n'a pas tremblé au moment fatidique, je l'ai achevé de sang froid. Mon frère me pose une main réconfortante sur l'épaule et me prend des doigts le poignard. Il sait quel conflit intérieur me trouble et me serre fortement avant de me lâcher et de se diriger vers le deuxième. Je l'ai fait vous, pour mes parents, pour mon frère et pour elle, ma sœur bien aimée. Alors, je suis soulagé de l'avoir fait, d'avoir été digne d'eux, d'avoir réussi ce geste macabre. Je n'aurai pas à rougir de honte devant les miens. Je rejoins Isabelle, elle m'attrape la main et je laisse mes larmes rouler sur mes joues. Discrètement, de son pouce, elle caresse le dos de ma main, elle sait que cela est dur pour moi mais elle me soutient. Me sortant de mes réflexions, j'observe ce qu'elle ressent elle: je lis les multiples émotions qui passent sur son visage, impossible de les décrypter. Et je retourne à mon frère. Alméric fait alors s'agenouiller le second et lui pose la même question qu'au premier mais il secoue la tête négativement et ne répond pas. Alors, imitant mon geste, il l'égorge. Lui, lève ses mains rougies et lance fortement :
- Pas de repos sans leur sang sur mes mains.
Il revient vers nous et tend le poignard à Isabelle qui s'en saisit. Le troisième homme, le rouquin, est le premier qui l'ait reconnue. Il se met à genoux de lui-même, un sourire moqueur se dessine alors sur sa figure. Il la toise, provocateur, mais elle est imperturbable, ce moment, elle le savoure presque. Elle lui demande alors :
- Une dernière parole ?
- Oui. Il sourit ironiquement en lui répondant d'une voix forte. Si j'avais su cette nuit là qui vous étiez, je vous aurais prise avec encore plus d'ardeur que votre mère, Isabelle de Baldy.
Dans un cri de rage, elle lui tranche la gorge en lui faisant face, le sang giclant sur son visage, ses mains, ses bras et son torse. Alors que le corps sans vie du dernier homme s'effondre sur le sable, elle tombe à terre, et se met à hurler, le visage levé vers le ciel, exposé à toute cette pluie qui dégringole toujours. Elle crie à s'en briser les cordes vocales, à en perdre son souffle définitivement. Je veux aller vers elle mais Alméric m'en empêche. Je vois alors Edward, pas loin de nous, un air torturé déformant ses traits mais lui non plus ne bouge pas. Je vois les larmes qui coulent sur son visage, depuis combien n'a-t-elle pas pleuré ? Elle est en train d'expier cinq années de souffrance. Elle se libère enfin de ce poids qui l'oppresse et qui la ronge depuis si longtemps. Je pense même qu'elle expie ses propres péchés. Nous restons tous figés, attendant la fin de sa plainte. Elle se tait et reprenant enfin sa respiration fortement, elle prononce alors les mêmes mots que nous :
- Pas de repos sans leur sang sur mes mains. Et elle ajoute. Pour vous, Père, pour vous, Mère.
Elle se relève doucement et je me précipite pour la prendre dans mes bras, collé contre son dos. Elle serre fortement mes mains fermées sur sa poitrine. Les larmes coulent toujours, les siennes comme les miennes. Alméric nous rejoint et nous prend tous les deux dans ses bras, il nous murmure :
- C'est terminé, nous allons enfin pouvoir vivre. C'est fini… Chut… Calme-toi, Bella.
Nous restons quelques instants dans cette position. Puis, Isabelle se redresse et regarde le poignard toujours dans sa main, alors, se détachant de nous, elle s'avance vers la mer et le lance de toutes ses forces pour qu'il disparaisse dans les flots. C'est le dernier lien qui restait, hormis sa cicatrice visible aux yeux de tous qui elle ne partira jamais. Elle représente la blessure que nous portons tous les trois, qui sera toujours présente et qui jamais ne cicatrisera. Mais aujourd'hui nous allons pouvoir passer outre et vivre avec sans plus en faire notre obsession.
Alméric, après l'avoir observée, se tourne alors vers l'assemblée qui murmure et, à la réflexion, il y a de quoi. Elle vient de découvrir que le Lieutenant est une femme et notre sœur aînée de surcroit. Il va falloir calmer le jeu rapidement ou alors le scandale qui en découlera sera si important que les Mousquetaires en seront discrédités et le Roi raillé. Se repositionnant à nos côtés, elle prend la parole :
- Messieurs, c'est la dernière fois que je m'adresse à vous en tant que votre Lieutenant. Dès que mon allocution sera achevée, le Lieutenant Black de Comminges prendra la direction des opérations. Elle respire fortement avant de reprendre. Sachez que j'ai été fière de servir mon Roi au sein du régiment des Mousquetaires, chaque moment passé avec vous a été une vraie bénédiction. Et même si mon but final était d'arriver à cette conclusion, j'ai apprécié chacun d'entre vous et chacune de nos joutes, escarmouches et expéditions. Mais les ordres de Sa Majesté, notre Roi Louis le Quatorzième, sont précis : je me dois de quitter la compagnie et reprendre la vie qui aurait dû être la mienne dès la fin de cette mission. Elle baisse légèrement la tête et poursuit. Avant de vous quitter, je ne vous donnerai pas un ordre mais vous demanderai une faveur, et j'espère que vous y répondrez favorablement, pour le frère d'arme que j'ai été durant ces quelques années. S'il vous plait, ne répétez pas ce qui s'est dit et ce qui s'est passé ce soir, sur cette plage. Mes frères et moi voulons que la compagnie reste ce qu'elle a toujours été et cette affaire pourrait-être tournée en raillerie alors qu'elle n'a rien de déshonorant. Si à l'avenir, quelqu'un vous demandait des nouvelles du Lieutenant d'Esplas, répondez simplement qu'il s'est retiré dans ses terres après avoir accompli son devoir. Elle respire de nouveau profondément. Permettez-moi une dernière fois, messieurs, de prononcer notre serment.
Elle s'arrête quelques instants, ses larmes ont cessé et un sourire se dessine sur son visage taché mais enfin dégagé. Bien qu'ensanglantée, sa casaque bleue reste superbe, elle remet son chapeau que lui tend du Puytmonbrun dans un sourire bienveillant. Alors elle porte sa main droite à la garde de son épée et lance, en la levant vers les cieux :
- Au nom du Roi et au nom de Dieu, par la France, pour la France et avec la France : Un pour tous…
- Et tous pour un ! Répond d'un seul homme l'ensemble de la compagnie chapeauté, l'épée au clair pointée vers le ciel.
D'un geste solennel, elle enlève sa casaque et la tend avec son épée à Black qui s'apprête à les récupérer mais une voix s'élève et dit :
- Gardez-les, Mademoiselle. Vous ferez toujours partie des nôtres.
Toute la compagnie hoche en signe d'acquiescement et la salue de leurs épées avant de les remettre au fourreau. Isabelle serre sur son cœur les insignes de la compagnie des cadets du Roi. Alméric passe alors son bras sur ses épaules et je me tiens à son côté. Il est temps pour tout le monde de prendre la route. Les Mousquetaires commencent à escorter les prisonniers hors de la plage et Edward réunit son équipage pour leur parler : certainement veut-il leur demander de garder le silence sur l'identité du Lieutenant d'Esplas. Son second, lui arbore un sourire coquin faisant courir ses yeux d'Isabelle à son capitaine. En voilà un qui devait être au courant des sentiments de Masen.
Nous nous regardons tous les trois et des expressions sereines émanent de nous. Nous sommes véritablement libérés d'un poids. Alors que nous commençons à avancer Black s'approche de nous et demande :
- Monsieur le Marquis, pourrais-je vous parler, seul à seul, je vous prie ?
Je jette un air affolé à mon frère et Isabelle se fige dans son mouvement alors que Black lui envoie un sourire gras. Je l'avais complètement oublié, ce mariolle-là !
J'ai rarement écrit d'un seul jet, mais là mis à part quelques corrections d'expression et d'orthographe, tout est venu tout seul, sans forcer.
Il reflète, à mon sens, tous les sentiments d'honneur et de noblesses que pouvaient avoir l'aristocratie de l'époque: le devoir et l'honneur avant tout.
Merci à La'ienth pour ta contribution, que ce soit en orthographe ou pour ton avis éclairé. "Il est, Madame, de services discrets qui prennent l'importance des grandes victoires lorsque ceux ci sont donnés avec coeur et dévouement." (La Princesse de Clève de Madame de La Fayette, mais je ne suis plus certaine)
Le Lieutenant d'Esplas n'est plus et voici le grand retour de Bella. Mais il va encore y avoir une dernière difficulté à franchir et pas des moindre.
Sur ce comme à mon habitude
Joyeux Noël... ( je vous avais souhaités de joyeuses Pâsques en décembre) et régalez vous d'oeufs en chocolat du moment que vous ne touchez pas au coqs.
Cokorico
