PARTIE III CHAPITRE 7

Après nous être installés chez le gouverneur, ce dernier nous a conviés à sa table pour la collation matinale. Edward nous accompagne puisqu'Alméric l'a présenté comme notre cousin. Nous attendons l'arrivée des officiers des cadets pour régler les détails du procès des naufrageurs qui se tiendra cet après-midi. Un juge a d'ailleurs été dépêché sur place depuis trois jours, en provenance direct du Parlement de Bretagne et mandaté par le ministre Le Tellier.

Mon frère a prêté une vêture à Masen et ainsi habillé, personne ne pourrait soupçonner son passé dans la piraterie. « Un vrai gentilhomme » lui fait remarquer du Puymontbrun en entrant dans la salle à manger. À l'inverse, Black paraît très contrarié par l'allure de mon cousin. Qu'il n'essaye pas de l'imiter, il se rendrait ridicule. Et puis, il va falloir qu'il s'y fasse, le lignage d'Edward est bien plus prestigieux que le sien et cela transpire dans son attitude quand il s'apprête un minimum.

Tous, assis autour d'une bouteille de cognac datant de 1638, célébrant la naissance de notre Roi, la discussion est âpre entre le Marquis et le gouverneur. Alméric ne veut aucune clémence, même vis-à-vis des femmes alors que le notable est plus mesuré. Ni mon cousin, ni moi-même n'intervenons dans la conversation jusqu'à ce qu'elle soit interrompue par un valet du gouverneur :

- Pardonnez cette intrusion, mais Monsieur le Recteur sollicite prestement un Monsieur de Baldy et il a été incapable de me donner de plus amples informations.

Nous nous regardons avec mon frère puis nous nous tournons vers Edward : le recteur, cela ne peut-être qu'Isabelle. Qu'a pu-t-elle encore bien faire ?

- Restez ici Marquis, je vais voir ce qui se trame. Lord Cullen, voulez-vous m'accompagner ?

- Avec plaisir, Colonel. Me répond-il en se levant à son tour.

Nous sortons, guidés par le domestique jusque dans un petit salon cossu. Là, nous voyons le prélat se redresser et venir à notre rencontre. Il dandine, c'est plutôt amusant, mais vu son ventre bedonnant sous sa soutane, cela n'a rien de surprenant.

- Bonjour mon père, je me présente : Colonel Théobald de Baldy, comte de Montbuisson ; et voici mon cousin, Lord Edward Cullen, comte Mountbatten.

- Mon Colonel, Milord. Répond-il en s'inclinant légèrement. Je suis l'abbé Le Toaec, recteur de la basilique Notre Dame du Bon Secours.

- Que pouvons-nous faire pour vous, Monsieur le Recteur ? L'interroge-je.

- Se pourrait-il que Madame de Baldy qui se trouve actuellement dans mon confessionnal soit votre épouse, mon Colonel ?

- Mademoiselle de Baldy, mon père, il s'agit de ma sœur ? Pourquoi, qu'a-t-elle fait ?

- Et bien, il se trouve qu'elle s'y est endormie après que je l'ai entendu en confession pendant plus de deux heures, Monsieur. Et que sans vouloir vous offenser, bien que je ne doute pas de sa qualité, on ne peut dormir dans la maison de Seigneur.

Je me mets à rire franchement, elle nous aura décidément tout fait, mais je crois que dormir dans le confessionnal sera à mettre en tête de la liste de ses bêtises d'enfant ! Edward lui, arbore un sourire bienveillant et plein de tendresse.

- Le problème, Monsieur, c'est que d'autres fidèles me demandent la confession à leur tour et que Mademoiselle votre sœur me gêne dans mon ministère.

- Nous venons avec vous pour la récupérer. Le rassure Edward.

Alors que nous cheminons vers l'église, je ne peux m'empêcher de lui demander :

- Pourquoi ne pas l'avoir réveillé vous-même, mon père ?

- Et bien, Mademoiselle de Baldy était dans un tel état durant tout notre entretien que je pense qu'il est préférable qu'un visage connu la sorte du pays des songes.

- C'est très attentionné de votre part, mon père. Reprend Edward.

- Je dois avouer que lorsque je l'ai vue arriver j'ai d'abord cru que c'était un homme, sa tenue avait de quoi surprendre. Mais maintenant, je ne suis plus surpris de rien.

Nous sommes bien loin des hommes d'Église qui hantent les couloirs de la cour. Celui-ci me semble tout à fait honorable et plein de bonne volonté. Une fois le porche passé, nous nous signons dans une génuflexion avant que l'abbé ne nous conduise au confessionnal en question. Une odeur d'encens flotte, il a certainement du dire sa messe il y a peu de temps. Recroquevillée sur elle-même, Isabelle dort profondément, son manteau sur les genoux et le feutre de travers. Nous restons quelques instants à la contempler, elle semble si paisible, si calme. Alors que je m'agenouille pour la réveiller, Edward arrête mon geste :

- Non, laissons-la dormir. Je vais la porter jusque chez le gouverneur.

S'accroupissant, il glisse un bras sous ses genoux et l'autre dans son dos, puis se relève. Il tente de caler Isabelle du mieux qu'il peut contre sa poitrine, je l'aide dans sa démarche et positionne le visage de ma sœur à la jointure entre le cou et l'épaule de mon cousin. Je lui croise également les bras au niveau de son abdomen. Avec beaucoup de précautions, l'abbé recouvre le corps assoupi du manteau, alors que moi-même, je m'empare du chapeau qui a chu alors qu'Edward se relevait. Ce dernier embrasse avec douceur le front de « sa Bella » et quand il commence à s'éloigner, le recteur ne peut s'empêcher de m'interroger :

- Croyez-vous qu'il va vouloir l'épouser, malgré tout?

- Oh que oui, il y est fermement décidé et rien ne le fera changer d'avis. Il l'a réaffirmé à mon aîné ce matin même après que notre sœur lui ait avoué tous ses forfaits. Je me retourne vers lui et le remercie chaleureusement. Bonne journée à vous, mon père et merci pour tout ce que vous avez fait pour elle.

- Je n'ai fait que mon devoir, Colonel. J'espère la revoir avant votre départ pour Paris.

- Je lui transmettrai.

Une fois sorti de la basilique, je cours pour rejoindre Edward qui jette de nombreux coup d'œil à la belle endormie dans ses bras. Il la couve littéralement du regard, je suis persuadé qu'il ne va pas vouloir quitter son chevet, une fois qu'il l'aura déposée dans le lit qui lui a été préparé. Quand nous entrons dans la cour, je remarque que les deux officiers prennent congés. Mon frère lève un sourcil subrepticement et le gouverneur regarde la scène ébahi. Mais le mieux de tout reste le visage de Black tordu par la rage, je jubile intérieurement. Le maître des lieux appelle alors un de ses valets et lui demande d'indiquer à Lord Cullen la chambre de Mademoiselle. Je reste dehors, je ne veux en aucun cas manquer la réaction verbale du Lieutenant. J'aurai tout le temps plus tard d'aller observer les deux amoureux, surtout que tant qu'elle dort, cela n'a rien de très divertissant.

Une fois que les deux se soient engouffrés dans le bâtiment, suivi de près par le gouverneur voulant donner quelques instructions, le Mousquetaire éclate :

- Pourquoi ne l'avez-vous pas porté vous-même ?

- Au cas où vous ne l'auriez pas remarqué, je n'ai pas votre carrure ni celle de mon cousin. Lui réponds-je moqueusement.

- Mais enfin, cela et bonnement indécent et cet acte pourrait nuire gravement à la réputation de Mademoiselle votre sœur. Enchaîne-t-il.

- Si cela devait vraiment nuire à sa réputation, nous obligerions Edward a épousé Isabelle séance tenante, n'est pas Marquis.

- Théobald, garde tes commentaires pour toi.

Pour une fois, cette réflexion n'a rien d'une remontrance, bien au contraire car mon frère se force à retenir le sourire que lui a inspiré ma remarque. En fait, je crois que Black l'agace à un point qui n'est pas imaginable et lui-même se délecte de la situation. C'est d'une telle mesquinerie que cela m'étonne d'Alméric, ce n'est pourtant pas son genre de se moquer d'autrui ainsi.

- Ne vous affolez pas, vous l'aurez votre entretien avec le Marquis, je suis certain qu'il vous écoutera avec toute l'attention due à l'importance de votre requête ! Lui dis-je le plus hypocritement du monde.

Mais cela semble rassurer quelque peu Black, s'il savait ! Ce n'est pas très charitable comme attitude mais je le trouve tellement grossier qu'il ne mérite pas mieux comme traitement.

Finalement, les deux nous saluent et prennent congés. Avec beaucoup de satisfaction, je les regarde s'éloigner et lance à mon frère :

- Je vais aller déambuler dans les couloirs.

- Théobald, je t'interdits d'aller les espionner.

- Non, non, non, pas cette fois. Et si tu crois que je vais laisser Edward faire sa demande à notre sœur sans pouvoir y assister, sous un faux prétexte de discrétion, tu te fourres le doigt dans l'œil jusqu'à l'omoplate. Depuis le temps que nous attendons ce moment, je ne le raterai pas pour tout l'or du monde.

Je rentre, cherchant quelqu'un pour m'indiquer où se trouvent les appartements d'Isabelle. Une fois renseigné, je m'approche lentement de la porte et l'ouvre en évitant de faire grincer les gonds. Mais surprise, ce n'est qu'une antichambre, j'y entre sans plus de cérémonie et me dirige vers la porte se trouvant au fond de la pièce. Alors que je suis sur le point de l'ouvrir à son tour, j'entends le battant donnant sur le couloir se refermer. Je me redresse, la main toujours sur la poignée et je vois, surpris, mon frère me rejoindre. Alors que je veux lui demander ce qu'il fait là, il me fait signe de me taire et me dit très doucement :

- Tu ne pensais tout de même pas que tu allais être le seul à pouvoir assister à la grande déclaration.

Non sans nous être jetés un clin d'œil complice, j'ouvre la derrière barrière, nous permettant ainsi d'assouvir notre curiosité !


Et là, vous dites: "Quelle emmerdeuse!" C'est vrai qu'il s'agit qu'il s'agit plus d'un chapitre de transition mais le prochain ça va carrément dégouliner de guimauve. Les ennuis reviendront plus tard.

Alméric se lâche un peu surtout sur la fin, je l'aime bien.

Info texte, un recteur est le prêtre qui est en charge d'un basilique. Et la basilique Notre Dame du Bon Secours existe bel et bien à Guingamp.

Sur ce je vous laisse et à bientôt!

"La justice, c'est comme la Sainte Vierge, si elle ne se manisfeste pas de temps en temps, le doute s'installe."

Cok au riz & co


Petite réponse à JULY, lectrice non inscrite:

Merci d'avoir accordé une seconde chance à cette histoire. Originale et unique, c'est un joli compliment. En tout cas, je la plonge dans un univers que j'affectionne tout particulièrement. Même si le chaitre est moins folichon, j'espère que tu apprécieras quand même. Tchao.