PARTIE III CHAPITRE 8
J'entrebâille la porte et regarde la mise en scène : Edward assis sur le bord du lit sur lequel repose ma sœur. Il ne détache pas ses yeux d'elle, complètement absorbé, alors qu'elle sommeille toujours. À mes côtés, Alméric ramène deux fauteuils et les dispose sans bruit à proximité de la porte. Ainsi nous serons aux premières loges pour ne rien manquer de la pièce qui va se jouer à quelques mètres de nous. Installés, nous attendons dans le silence seulement troublé par le fredonnement de Masen.
Il faut que j'arrête de l'appeler Masen, il est Lord Cullen à présent. En faisant sa demande sous nom complet, il accepte de reprendre sa place et de redevenir un gentilhomme de l'aristocratie anglaise. De plus, d'après ce que j'ai pu comprendre, il souhaiterait nous suivre à Paris. Je crois que la perspective de s'éloigner d'Isabelle est pour lui insupportable et je sais que la réciproque est vraie également. Mais dans ce cas, qu'allons nous faire de la lettre de course ? Heureusement, elle n'est pas nominative pour le moment, nous devrons la compléter du nom du navire ainsi que de celui du futur Capitaine des Corsaires. De tout façon, s'ils s'unissent, je doute qu'il resta marin, ils partiront certainement pour l'Angleterre rejoindre les terres de Mountbatten.
Un profond soupir interrompt ma réflexion et, penchant légèrement la tête, je vois ma sœur s'étirer comme un chat. Attention, le prochain acte va démarrer :
- Mais comment suis-je arrivée ici ?
- Le recteur est venu requérir notre aide.
- Oh ! S'exclame-t-elle. Je n'avais pas remarqué ta présence.
- Ce n'est rien. Je disais donc que le recteur est venu nous chercher et nous t'avons ramenée avec Théobald.
- Son attention ne m'étonne pas, l'abbé Le Toaec a été très compréhensif vis-à-vis de ma situation, malgré son étonnement quand il m'a vu ainsi vêtue.
- Oui, il nous l'a dit.
- Il m'a aussi donné matière à réflexion et toute une série de prières à dire régulièrement en pénitence.
- Je suis heureux qu'il ne t'ait pas proposé d'entrer au couvent pour une retraite ou même à titre permanent. Reprend Edward.
- Je lui ai fait clairement comprendre que je ne serai pas en mesure de supporter ce style de vie. Mais l'idée lui a bien traversé l'esprit.
Elle rit doucement, voilà au moins un bon point d'acquis. Alméric et moi avions peur qu'elle ne désire s'enfermer dans un ordre de nonnes pour le reste de ses jours après toutes ces épreuves traversées et en guise de repentance.
- C'est ce que nous pourrions appeler une grande lessive. Mais cela soulage un peu ma conscience. Pour ce qui est de pardonner, si notre Seigneur me l'a accordé, je ne suis pas sûre que…
- Bella ! Interrompt-il ma sœur. Je n'ai rien à te pardonner, je ne t'en veux pour aucun acte que tu as pu commettre. Et, je te l'ai dit moi-même, j'aurais tué James si l'occasion s'était présentée.
- Oui, je le sais. Mais rien ne pourra effacer le fait que j'ai assassiné ton frère et aux yeux de tous, c'est un acte si grave que même un mariage ne peut le réparer.
- Mais qui est au fait de ces évènements, Bella ? Tes frères, toi et moi. Personne d'autre ! Alors pourquoi se préoccuper de ce que pensent le monde, la cour et le Roi ? Ce sera un secret de famille que nous conserverons tous les quatre et personne n'en saura jamais rien. Nous l'emporterons dans la tombe.
- Edward, pour ta famille c'est…
- Je n'en ai plus rien à faire. Aujourd'hui c''est moi le chef de la famille Cullen et rien ni personne ne pourra contester mes décisions. Tu as été la fiancée de mon frère, cela m'indiffère totalement car je sais que tes sentiments pour moi sont restés intacts. Je me moque du « qu'en dira-t-on » à ce sujet. Et de plus, il est de notoriété publique que tu ne pouvais pas le souffrir, du Puymontbrun me l'a confirmé. Et je ne vois pas en quoi cela pourrait interférer dans mes responsabilités à la cour d'Angleterre.
Nouveau point acquis, il va donc bien assumer son rôle à l'égard de la société. Nous allons donc avoir une Lady anglaise dans la famille.
- Tu veux dire que tu vas quitter la marine ?
- Tu crois que je pourrais supporter d'être séparé de toi plusieurs mois par an pour aller naviguer. Je ne suis qu'un marin de conversion, Bella, la mer n'est pas mon premier amour.
Le silence se fait de nouveau dans la chambre. Je veux me tortiller sur mon fauteuil pour mieux comprendre ce qu'il se passe mais Alméric m'en empêche en posant sa main sur mon bras. Non mais quel hypocrite, il a la meilleure place, il peut tout voir, lui. Heureusement la conversation reprend.
- Bella, maintenant que tu m'as tout dit, je vou…
- Non, Edward ! Il reste une dernière chose.
Nouveau silence ! Mais ce n'est pas possible, qu'est ce qu'elle va encore chercher comme obstacle. C'est à se demander si ma sœur n'éprouve pas le besoin maladif de se rendre systématiquement malheureuse.
- Lors de notre naufrage, j'ai été blessée et…
- Je suis déjà au courant, Bella.
- Je ne te parle pas de ma cicatrice au visage.
- Mais moi non plus. Tes frères m'ont déjà informé.
- Ah bon ! Elle laisse s'écouler quelques secondes avant de poursuivre. Et cela ne te dérange pas qu'il soit probable que je ne puisse jamais te donner de fils ?
- Il y a un « probable ». Et quand bien même, cela ne va pas m'arrêter. Je ne souhaite que cela, Bella. Je n'ai pas d'autre aspiration dans ma vie depuis que je t'ai reconnue. Non, en fait depuis que je te connais.
- Je crois que tu exagères un peu, Edward. La voix d'Isabelle est plus joyeuse.
- Non. Je me souviens quand, à sept ans, tu avais voulu te faire appeler Lady Masen par toute la maisonnée, je peux t'affirmer que cela me plaisait beaucoup.
Elle se met à rire franchement, il la suit dans son hilarité. Alméric a un sourire moqueur sur les lèvres, il a compris à quel souvenir notre cousin se référait. Pour ma part, je ne me souviens pas de cette histoire, j'étais trop petit certainement mais comptez sur moi pour demander de plus amples explications.
- Bella. Sur l'Olympia, j'ai… J'ai demandé ta main au Marquis.
- Quoi ? Mais je pensais que nous nous étions mis d'accord et que…
- Je ne veux pas attendre, cela me tue, et je savais que quoi que tu puisses me confesser, je ne changerais pas d'avis.
- Et alors ?
- Il me l'a accordé.
J'entends un mouvement dans la chambre, je penche la tête et cette fois, Alméric ne m'arrête pas. Isabelle est debout et Edward devant elle, un genou à terre, lui tenant les deux mains dans les siennes.
- Mademoiselle Isabelle Marie-Josèphe Nathalie Louise Anne de Baldy de Montbuisson d'Esplas de Vermon, voulez-vous me faire l'honneur d'accepter de devenir mon épouse devant les hommes et devant Dieu, car rien sur la terre et dans les cieux ne pourra prendre la place que vous occupez pour moi. Vous êtes la raison pour laquelle je souhaite retrouver ma place, pour être digne de vous. Vous êtes celle à qui je ne cesse de penser de mon levé à mon couché. Vous êtes ma seule préoccupation, mon seul bonheur, mon seul intérêt : vous êtes ma vie, Isabelle.
Des larmes coulent sur les jouent de ma sœur mais son sourire est éblouissant. Je ne l'avais jamais vu aussi rayonnante qu'en cet instant. Elle hoche la tête pour acquiescer, je crois qu'elle est incapable de parler. Pourtant, elle se force et souffle entre deux sanglots :
- Oui, Edward, oui.
Il se relève et la prend brusquement dans ses bras, la serrant fortement. Elle s'agrippe à sa chemise, et nos tourtereaux s'embrassent à perdre haleine : à ce moment là, rien ne serait en mesure de les séparer. Mon frère et moi nous sommes levés, nous aussi nous sourions bêtement. Il pose sa main sur mon épaule, le Marquis est ému, très ému.
- Je te l'avais dit que tu serais la seule, Bella, qu'il n'y en aurait pas d'autre.
- Je t'aime Edward, depuis toujours et pour toujours.
- Moi aussi, je t'aime Bella. Il s'interrompt certainement pour l'embrasser de nouveau puis reprend. Théobald, je crois que tu peux entrer.
- Pardon ? Demande ma sœur.
Découvert ! Mais pourquoi n'a-t-il appelé que moi ? Pour une fois que je ne suis pas le seul fautif. Bien que révolté par l'injustice flagrante, je rentre, ravi.
- Comment as-tu su que j'étais là, cher cousin ?
- J'ai entendu la porte s'ouvrir, et honnêtement, je ne vois qu'une seule personne assez curieuse et impertinente pour espionner une conversation des plus personnelles. Répond-il en riant, gardant sa belle, bien serrée contre lui.
- Et bien laisse-moi te dire qu'une fois n'est pas coutume, je suis accompagné.
J'ouvre le battant en grand pour laisser apparaître mon aîné sous le rire des fiancés. Alméric est gêné de s'être fait démasqué de la sorte. Le laissant en plan, je me dirige vers le couple pour les féliciter chaleureusement. Finalement, il me rejoint et Isabelle remercie le Marquis pour avoir accepté qu'Edward la prenne pour femme légitime.
Je crois que cet instant de bonheur est le meilleur remède à notre souffrance finalement, la meilleure chose qui puisse arrivée à Bella pour lui faire envisager l'avenir sereinement.
- Où souhaitez-vous vous marier ? Leur demande-je.
- A Seich ! Répondent-ils à l'unisson. Et d'Edward de rajouter : le plus rapidement possible, je ne veux pas perdre une minute de notre temps ensemble.
- Oui, nous avons déjà trop patienté. Rajoute-t-elle en regardant son promis.
- Je crois que je vais écrire au régisseur du château et à Olive pour tout organiser. Ainsi, vous pourrez vous unir dès notre retour de Paris.
- Et peu de convives, Alméric. Je ne souhaite pas une cérémonie grandiose.
- Je suis d'accord, après tout, ce n'est qu'une simple régularisation. Ajoute-je en riant.
Et d'une seule voix, les trois me rétorquent :
- Théobald, garde tes commentaires pour toi !
- Que vous êtes rabat joie ! Mais cela ne m'empêche pas de reprendre. En tout cas, nous allons pouvoir annoncer vos fiançailles à tout le monde. Je n'ose imaginer la figure du Lieutenant quand il va l'apprendre et…
- Mon Dieu, Jacob. S'exclame Isabelle. Théobald, je dois lui parler d'abord.
- Je crains qu'il ne le prenne très mal. Soupire Alméric. Je t'accompagnerai quand tu le lui annonceras, je ne veux pas que dans une éventuelle colère, il te fasse du mal.
- Qu'il touche un seul de ses cheveux, Marquis, et je lui fais rendre gorge. Grogne mon cousin.
- Ce ne serait pas une bonne idée. Répond mon frère. Mais d'ici que nous informions Black, nous ne devons parler de votre engagement à qui que ce soit. Me suis-je bien fait comprendre, Théobald ? Finit-il en insistant sur mon prénom.
- Mais pourquoi est ce toujours moi qui essuie ce genre de remarque ?
Ca y est, enfin. Il l'a fait et elle a dit oui! Bon, je ne vais pas m'étendre grandement sur ce chapitre: tout y est déjà écrit.
En fait, j'ai surtout une annonce à faire... Le prochain chapitre sera le dernier du point de vue de Théobald, après nous serons avec ... Je ne vous en dis pas plus.
Petite citation du chapitre qui n'a rien à voir mais que j'adore:
"Madame, mourir saoul, c'est mourir debout et j'me fouts des racontards. L'Histoire jugera!" ( Jean Gabin dans Un Singe en hiver, dialogues d'Audiard)
Cokoval (qui une place pour la demi finale de coupe d'Europe de rugby à Toulouse)
Petitefilledusud: Merci pour ton commentaire. Empêcher les messages des non inscrits était une étourderie de ma part, je ne l'ai jamais voulu: tout le monde a le droit de s'exprimer dans ce pays. Beaucoup de guimauve dans ce chapitre, ce sera moins romantique la prochaine fois. Bisou.
Isabelle: Merci d'avoir donner une seconde chance à cette histoire. Il est vrai que la Bella est aux antipodes de celle de Meyer, mais comme il s'agit d'une histoire que j'ai imaginé il y a quelques années, ce n'est que la simple transposition des personnages. J'aurai d'ailleurs du changer les prénoms d'Alméric et Théobald pour ceux de Démétri et Alec (dans cet ordre) mais je n'ai pu m'y résoudre. A bientôt. Bisou.
