PARTIE III CHAPITRE 9
Finalement le procès a lieu ce matin et hier après midi comme cela était prévu à l'origine. Je ne veux pas y assister, ce pour quoi j'étais venu à déjà été réalisé. Ces hommes ont une dette vis-à-vis du Royaume, pas de moi. Alméric et Isabelle y sont présents eux, ce qui fait que je suis seul à l'hôtel du gouverneur avec l'équipage de l'Olympia. J'ai demandé à Edward de venir me rejoindre car il faut que nous réglions cette affaire de lettre de course. Je l'attends dans le petit salon avec mon verre de cognac, et un exemplaire de l'illusion Comique de monsieur Corneille.
Il entre accompagné de son premier maître, Jasper Whitlock. Ils s'installent dans les fauteuils en face de moi et je leur propose de la liqueur avant de commencer cet entretien.
- Je suppose que vous vous doutez quelle est la raison de cette conversation.
- Je crois deviner, Montbuisson. Répond Edward. La lettre de course.
- Exactement, parce que je ne veux pas jouer aux patriarches tyranniques mais après votre demande d'hier, je sais que vous n'avez pas l'intention de reprendre la mer. Reprends-je.
- C'est cela même, c'est pour cela mon second est présent. Après discussion avec mes hommes, je leur ai proposé Whitlock comme nouveau capitaine. Tous ont accepté ce changement, comprenant les raisons qui m'incitent à quitter le navire.
- Vous êtes donc d'accord sur le fait de devenir capitaine d'un bâtiment corsaire, monsieur ?
- Oui, mon Colonel. Je sais ce que cela implique. Confirme le premier maître.
- Vous allez devoir rendre allégeance à l'amirauté ainsi que faire état de toutes vos sorties en mer.
- Oui, mon Colonel.
Je me lève et m'installe à la table où sont posées un nécessaire à écrire. Je déplie la lettre de course, et trempe ma plume dans l'encrier :
- Vos prénoms et nom, monsieur, s'il vous plait.
- Jasper, Peter, Mary, Whitlock, mon Colonel.
Je retranscris ce qu'il vient de m'annoncer sur la ligne réservée au nom du capitaine. Lui aussi est d'origine anglaise, des sujets de la perfide Albion au service de Sa Majesté le Roi de France, cela a de quoi faire sourire.
- Sachez, capitaine Whitlock, que le navire vous sera livré aux chantiers navals de Rochefort à la fin de l'été. Celui-ci sera baptisé l'Olympe en référence à votre ancien bâtiment. J'ai en main la lettre qui vous permettra de prendre possession du bateau. Elle sera à remettre à monsieur d'Agude, représentant du ministre de la marine Colbert à Rochefort.
- Très bien. Y a-t-il d'autres formalités auxquelles je devrais me soumettre ? Me demande le nouveau capitaine.
- Oui, il faudra que vous alliez le plus rapidement possible vous présenter à l'amirauté dont dépendra votre port d'attache, La Rochelle, je suppose.
- Exactement. Mon épouse est là-bas.
- Oh moins, vous n'aurez pas à courir bien loin pour rencontrer l'amiral de Choiseul qui y est en poste en ce moment. Lors cet entretien, il vous attribuera une place réservée à quai ainsi que les instructions pour bénéficier de l'artillerie de la marine royale. Il vous remettra également le cahier de course, qui sera à remplir en plus du journal de bord lors de vos sorties en mer.
- Cela fait beaucoup de formalité. Reprend Whitlock.
- Oui, mais la course est très surveillée pour éviter qu'elle ne vire à la piraterie.
Pendant toute cette conversation, mon cousin reste stoïque, comme s'il n'était pas concerné par ce qu'il se passe dans cette pièce. L'esprit totalement ailleurs, je devine dans difficulté où, il regarde par la fenêtre, sans bouger, les bras croisés sur son torse. Je continue de remplir le document officiel avant de le parapher et de tendre la plume au Capitaine corsaire. À son tour, il signe la lettre de course. Faisant couler la cire, j'appose le sceau de ma chevalière au bas du parchemin à côté de celui du ministère de la Marine. J'attends que cela sèche et avant de remettre solennellement la lettre de course au Capitaine Jasper Whitlock de la Marine Royale française.
- Bon courage, Capitaine. Profitez du privilège qui vous est accordé, un tel geste de clémence de la part de notre Roi est des plus rares.
- Merci pour tout, mon Colonel, mon équipage et moi nous en montrerons dignes, je vous l'assure.
Cullen sourit grandement en voyant la promotion de son camarade. Je crois qu'ils veulent s'entretenir quelques instants seuls. Je sors alors de la pièce et me rends dans la cour pour quérir le matelot McCarty. À l'entente de son nom, il se présente à moi et je l'amène dans le salon où je vois mon cousin et Whitlock rire.
- Cela fait un bien fou d'entendre de nouveau des rires autour de soi. Leur dis-je en rentrant.
- Il est vrai qu'en général, c'est toujours vous riez Montbuisson. Me rétorque Edward.
- Mais c'est bien ce que je dis, pour une fois que ce n'est pas moi passe pour un joyeux drille.
La mine faussement soulagée que j'affiche renforce l'hilarité des trois hommes. Feignant l'indifférence face à leur réaction, je retourne à la table et ouvre la seconde missive. Celle-ci est l'affectation au poste d'intendant de la caserne de La Rochelle du Maréchal des Logis McCarty, un nouveau grade pour lui aussi, une demande expresse d'Isabelle. Recommençant la même démarche que quelques instants plutôt, je remplis l'affectation, la paraphe ainsi que McCarty et y appose mon sceau, cette fois ci à côté de celui du ministère de la Guerre. Je remets le document en question à l'ancien matelot. Il est enchanté de son nouveau poste et ne peut s'empêcher de tirer des plans sur la comète pour son retour à ses pénates. Il est très drôle, je comprends mieux pourquoi ma sœur éprouve une vraie tendresse à son égard et qu'elle ait eu envie de le sauver coûte que coûte.
Alors que nous continuons à nous amuser, un domestique entre et nous salue avant de nous dire :
- Le sous Lieutenant du Puymontbrun désire vous voir, il me dit que c'est urgent.
- Faites-le entrer alors. Lui réponds-je.
Cela nous a calmés, nous nous regardons quand le mousquetaire ouvre la porte, tête découverte, essoufflé.
- Et bien que se passe-t-il ?
- Monsieur le Marquis m'a envoyé vous chercher. Les naufrageurs ont été condamnés à la pendaison immédiate pour les plus âgés. Ceux pour qui c'était leur premier méfait, ils seront emprisonnés dix ans. Quand aux femmes, elles sont condamnées à la réclusion en couvent.
- Nous allons vous suivre. L'exécution va avoir lieu où ? Lui demande-je.
- Sur la place devant le tribunal.
Nous sortons à sa suite, les marins se joignent à nous pour nous accompagner. En arrivant sur la place en question, la foule y est déjà agglutinée, avide du spectacle macabre qui se jouer devant elle. Suivant consciencieusement l'officier accompagné de Cullen, je rejoins Alméric et Isabelle sur l'estrade prévue pour les dignitaires. Pour la première fois depuis près de quatre ans, ma sœur porte une robe, bleue mousquetaire bien évidemment. Je constate que Black n'arrête pas de lorgner dans sa direction. Alors sans demander son reste, Edward va se placer à côté de sa fiancée. Elle lui sourit doucement.
Quand soudain, les tambours retentissent : les condamnés montent sur l'échafaud les uns derrières les autres. Quand les tambours s'arrêtent, le garde champêtre déplie alors l'ordre de condamnation et le lit à l'ensemble de la foule rassemblée sur la place. Alors qu'il égraine le nom de chacun des naufrageurs, les deux bourreaux en fonction, leur passent à chacun la corde au cou. Les dix-sept hommes sont alignés, les mains liées dans leur dos. Un prêtre se tient à leurs côtés, il est en prière, deux clercs l'entourent. Une fois le jugement lu, le juge principal se lève et proclame la formule d'usage :
- La justice du Roi a été rendue, que celle de Dieu soit faite.
Alors les bourreaux commencent à hisser chacun des condamnés : ils vont mourir d'étouffement. La foule est silencieuse devant cette exécution, ce qui est plutôt rare. Normalement elle crierait son approbation, mais nous pourrions presque croire que cette pendaison lui fait peur. Je me penche alors vers le gouverneur pour lui en demander la raison :
- Ici, tout le monde croit que le droit de bris est toujours une coutume établie.
- Qu'est ce que le droit de bris ? Lui demande-je.
- Le droit qu'avait le seigneur d'une côte de récupérer toute épave échouée sur ses terres. Ensuite ce sont les paroisses qui ont revendiqué ce privilège. Nous sommes en train d'aller à l'encontre d'une des plus vieilles traditions bretonnes. Voilà pourquoi la populace est assez silencieuse.
- Mais n'implique pas de naufrageurs !
- Peut-être, mais dans leurs esprits, le droit de naufrager découle directement du droit de bris.
C'est plutôt surprenant, sous prétexte d'une coutume désuète, ils se croient autoriser de tuer sans vergogne. Je relève la tête et constate que tous les condamnés sont suspendus, certains agités de soubresaut, d'autres se battent encore. Alors que nous attendons, toujours dans le silence que les naufrageurs rendent leurs âmes au diable, je ne crois pas qu'il y ait de pardon pour eux, je vois Isabelle se lever et descendre aussitôt suivie d'Edward. Ils s'éloignent de la place pour disparaître dans une ruelle adjacente. Qu'est ce qu'il lui arrive, elle avait l'air très affectée. De toute façon, notre cousin est auprès d'elle alors elle ne risque rien.
Nous patientons encore une dizaine de minutes pour que le dernier se meure. Alors le gouverneur se lève et proclame bien fort :
- Que ceci serve d'exemple. Quiconque fera acte de naufrage ira à l'encontre des prérogatives royales et sera pendu haut et court dans les plus brefs délais.
Nous nous levons à notre tour et la foule commence à se disperser quand je remarque que le lieutenant Black n'est plus là. J'en avise mon frère qui me répond :
- Il est parti au début, je crois qu'il n'a pas supporté de voir Isabelle et Edward.
Je suis peut-être mesquin mais je ne peux m'empêcher de penser : bien fait ! Alors que je ricane un hurlement retentit. Un « non » désespéré est sorti de la ruelle dans laquelle se sont faufilés les fiancés. Des sueurs froides me coulent le long du dos et sans attendre mon reste, je m'y précipite, mon frère sur les talons et d'autres personnes certainement.
La scène qui s'y déroule me cloue sur place. Edward, les mains ensanglantées, tient fermement contre le lui le corps d'Isabelle. Il est en larmes et annone comme une litanie le nom de « Bella ». Il ne voit plus ce qui l'entoure, il en fait qu'appeler sa promise. Elle respire mais difficilement, elle lui murmure quelques paroles mais impossible d'entendre. La main de ma sœur recouvre celle de son fiancé, posée sur sa joue. J'entends à peine l'ordre lancé derrière moi par le gouverneur d'aller chercher son médecin.
Aux pieds de mon cousin, son épée, laissée négligemment sur le sol et debout derrière, haletant, Black. Il a sa propre rapière en main, sur sa lame perlent des gouttes de sang. Son expression est indéchiffrable, ses yeux son rivés sur le corps de ma sœur et les dents serrés.
C'est lui, il est responsable, il a tué ma sœur. Je veux sa mort maintenant, sur le champ, moi-même. Alors que je m'avance vers lui, Alméric me retient, la mine retenant la même colère que la mienne mais des larmes également.
- Gouverneur, je demande l'autorisation de tuer cet assassin immédiatement.
Mais le gouverneur ne se laisse pas défaire et empêche mon frère et moi de commettre un acte répréhensible aux yeux de tous. Du Puymontbrun s'approche du mousquetaire qui n'a amorcé aucun mouvement, et lui arrache son arme. D'autres cadets le rejoignent pour enferrer Black. Je veux sa tête en haut d'un mât, je veux qu'il souffre. Sans m'en rendre compte, je me suis agenouillé aux côtés d'Edward et je caresse les cheveux de ma sœur en pleurant. Alors que Black est éloigné par les soldats, il tente de se retourner et lance :
- Je ne voulais rien lui faire de mal, c'est à lui que le coup était destiné. Tout est de sa faute à lui. Rage-t-il. Isabelle m'avait donné sa parole et toi tu la plonges dans le déshonneur en l'obligeant à rompre son engagement. Tu n'es qu'une vermine, Masen, tu seras toujours un criminel.
Le Marquis décoche alors un coup de poing dans la mâchoire de Black et lui réplique :
- Croyez bien que j'aurais préféré vous planter mon épée.
Les cadets l'amènent, je veux le décapiter moi-même, l'écarteler. Toujours en larmes, je hurle :
- Qu'il crève !
Alméric tombe à genoux à ma droite et me prend dans ses bras, alors mes sanglots redoublent. Edward, lui, n'a même pas réagi aux injonctions du lieutenant, il continue à parler doucement à Isabelle et à l'obliger à rester éveillée.
Enfin le médecin arrive et examine le corps toujours conscient de ma sœur. Le fait qu'elle ne crache pas de sang le soulage.
- Vu l'endroit de la blessure, seuls les poumons auraient pu être touchés mais comme elle ne recrache pas, c'est que la lame n'a touché que des chairs.
La blessure est sur son flanc droit, au dessus de la poitrine. Edward se lève alors ma sœur dans les bras, je ne comprends où nous allons, je me laisse guider par mon frère. Pitié Bella, reste avec nous. Je vous en supplie mon Dieu, ne nous la reprenez pas.
Ce qui s'est passé dans la ruelle interviendra dans le prochain chapitre qui sera du point de vue ... d'Edward.
La pendaison par hissement était la méthode française, en Angleterre, on vous enlevait le tabouret sous les pieds, en France, on vous hissait à la potence. (J'ai tiré ça d'une thèse sur les châtiments et tortures sous l'Ancien régime).
Nous quittons ainsi Théobald pour rejoindre un Edward éploré. Sur ce...
"L'amour est patient, l'amour est serviable, l'amour n'est pas envieux, il ne se vante pas, il ne se gonfle pas d'orgueil, il ne fait rien de malhonnête, il n'est pas intéressé, il ne s'emporte pas, il n'entretient pas de rancune, il ne se réjouit pas de voir l'autre dans son tort, mais il se réjouit avec celui qui a raison; il supporte tout, il fait confiance en tout, il espère tout, il endure tout. L'amour ne passera jamais. " I Cor, XII 4-8
Cokorico
Isabelle: Et bien voilà la réaction de Jacob, mais nous approchons de la fin de cette histoire. Je ne te t'en dirai pas plus.
Petitefilledusud: On a tous besoin de gimauve, c'est humain. La scène finale sera décrite dans son complet au prochain chapitre. Promis
Aurélie: Merci pour tes encouragements.
Anne: merci à toi de t'être manifestée. bise.
