PARTIE IV CHAPITRE 2

Après l'avoir déposée sur son lit, je m'assoie auprès d'elle et relève sa tête sur mes genoux. Suivant l'ordre du chirurgien, je maintiens ma main sur la blessure de Bella pour la presser. Alors que le médecin donne des instructions pour faire chauffer les fers, une femme de chambre d'un âge canonique délasse la robe de ma fiancée. Avec mon aide, elle la fait glisser sur hanche pour laisser apparaître son corset par-dessus sa chemise. Elle le défait à son tour et le lui enlève. La domestique me regarde alors sévèrement, il est vrai que c'est inconvenant que je sois dans la chambre d'une jeune fille alors qu'elle ne porte que ses vêtements de peau mais je n'en ai que faire. Pourtant elle insiste en prenant la parole :

- Vous devriez sortir et rejoindre Messieurs ses frères dans l'antichambre. Le médecin va s'occuper de Mademoiselle.

- Sans vouloir vous offenser, il est hors de question pour ma part de laisser Mademoiselle ma fiancée seule. Je vous prierai donc de cesser toute remarque et de retourner à votre tâche.

Elle s'éloigne sans rien ajouter mais n'en pense pas moins. Le médecin revient alors vers nous et me demande :

- Pourriez-vous enlever votre main ? Les fers sont chauds, nous allons pourvoir cautériser la plaie.

Alors qu'il s'active avec son instrument, il poursuit :

- Vous devriez tenir la main de votre fiancé, Mademoiselle. Cela va être douloureux.

- Malheureusement, je sais déjà quel effet cela fait. Grogne Bella.

Mais elle attrape tout de même mes deux mains des siennes. Je me concentre sur sont visage pour ne pas voir le chirurgien opérer. Elle se crispe, serrant violemment mes doigts et laisse échapper un gémissement. Le médecin recommence plusieurs fois, mais je suis tout de même assez étonné de la résistance au mal que possède Bella. Quoique, en fait, non, cela n'a rien de surprenant. À bord de l'Olympia, elle avait été blessée à l'épaule et sa plaie n'avait pas été cautérisée sur le bateau. Je réalise maintenant pourquoi, elle n'avait pas été voir le soigneur à l'époque. Elle m'avait dit avoir versé elle-même du rhum sur sa plaie, cette femme ne cessera jamais de me surprendre par sa ressource et son courage.

La cautérisation prend plus d'une dizaine de minutes, après le médecin verse une solution alcoolisée sur la plaie ce qui fait de nouveau gémir Bella. Il donne alors ses prescriptions, tout d'abord du repos pendant trois jours. Voilà une mesure qui semble fortement déplaire à ma fiancée, je suis sûr qu'elle échafaude déjà quelques idées pour échapper à cette future inactivité. Ensuite, il faudra désinfecter matin et soir pour éviter la gangrène.

Alors que le médecin range ses ustensiles, la femme de chambre rejoint le bord du lit de Bella, m'évacuant sans ménagement de la place que j'occupais dans sa couche. Cela fait, elle se tourne vers moi pour m'apostropher :

- Pourriez-vous laisser quelques instants Mademoiselle de Baldy, pour qu'elle puisse revêtir une tenue plus descente sans que qui que ce soit puisse atteindre à sa pudeur.

Cette fois-ci, je ne peux aller à l'encontre de ce cerbère des antichambres et vais prestement rejoindre mes cousins dans la pièce adjacente. J'entends Bella pester contre la domestique mais celle-ci, déterminée, claque la porte une fois que j'en ai franchis le seuil. Seul Théobald est présent, discutant avec le médecin. Sans prêter attention à leurs propos, je m'installe dans un des fauteuils, le menton reposant dans ma main, attendant patiemment que l'accès de la chambre de ma fiancée me soit de nouveau autorisé. Le chirurgien parti, mon jeune cousin prend place à ma droite et entame la discussion :

- T'aurait-on, par hasard, demandé aimablement de vider les lieux ?

- Exactement, une servante un peu trop zélée à mon sens.

- Estime-toi heureux, moi elle m'a empêché d'entrer dès le départ. Elle m'aurait mordu que cela ne m'aurait pas surpris.

- Où se trouve Alméric ?

- Dans le cabinet du gouverneur, avec du Puymontbrun, pour régler le sort de Black.

- Qu'encourt-il comme sanction ? L'interroge-je alors.

- Dans le meilleur des cas, l'exclusion de la compagnie avec une rétrogradation.

- Et au pire ?

- La peine capitale. Répond froidement le colonel. Mais de toute façon, comme il s'agit d'un Mousquetaire, ce sera le Roi qui prononcera la sentence.

- La mort ? Si ces personnes prenaient la peine de me demander mon avis, je la réclamerais mais en dehors de toute passion, cela me semble presque démesuré.

- Tu oublies, Edward, que les duels sont interdits dans le Royaume et que les duellistes sont passibles de la peine capitale, selon l'ordonnance du Cardinal de Richelieu.

- Mais alors je devrais être inquiété également…

- Non car deux témoins ont affirmé que Black t'avait attaqué sans crier gare et que tu n'as répliqué que dans le but de te défendre. Cela te dédouane de toute éventuelle condamnation. Et puis il y a des circonstances aggravantes pour le lieutenant, avoir voulu de faire rendre gorge alors même que tu l'avais vaincu, va par delà toutes les valeurs de la compagnie, sans évoquer bien évidemment la blessure d'Isabelle.

Pour avoir osé blesser ma fiancée, je l'achèverai bien moi-même et à mains nues s'il le fallait. Pourtant, je ne suis pas à la place du Marquis qui pour le moment est toujours le responsable de sa sœur pour ce genre d'affaire. Vivement que nous soyons mariés.

- En parlant d'Isabelle, comment a-t-elle réagi en apprenant qu'elle devait prendre trois jours de repos, allongée ? Me reprend Théobald.

- Plutôt mal. Elle n'a jamais supporté de rester oisive, alors cette convalescence la rendue irritable.

- Seigneur Dieu, je vous en conjure, envoyez nous les dix plaies d'Égypte mais pas la mauvaise humeur de Bella. Fait mon cousin dans une tonalité désespérée.

Malheureusement pour lui, notre Seigneur a décidé de ne pas se ranger à ses côtés en ce jour, car au moment de sa réflexion, la femme de chambre a ouvert la porte, laissant entendre à ma Bella les paroles ironiques de son frère. La réplique ne fait pas attendre :

- Théobald, garde tes commentaires pour toi. Ou sinon, je m'arrange pour que tu sois toujours sous mes yeux durant ses trois jours, ainsi j'aurai un défouloir permanent.

C'est en me moquant doucement de la situation que je vais enfin reprendre ma place aux côtés de Bella. Alors que je l'aide à passer entre les draps, Alméric nous rejoint et pousse un soupir de soulagement en voyant sa sœur. N'y tenant plus, Théobald se précipite dans les bras de Bella qui grimace :

- Ne nous fait plus peur de la sorte, je t'en supplie.

- Allons, Théobald, il n'est pas nécessaire de se mettre dans de tels états. Laisse-moi te rappeler que j'ai connu pire.

- Raison de plus pour que tu cesses tes actes irraisonnés, Isabelle. Enchaîne le Marquis.

- C'est juste une cicatrice de plus à ajouter à ma collection. S'amuse-t-elle.

- As-tu déjà au la curiosité de les dénombrer ? Demande le benjamin.

- J'ai du m'arrêter à la vingt et unième. Réplique-t-elle.

En a-t-elle vraiment autant qu'elle le prétend ? Même si le fait qu'elle ait été blessée un trop grand nombre de fois, me fait horreur, j'aime bien l'idée que j'aurai l'occasion de vérifier personnellement si elle exagère ou non ses propos. Je laisse glisser mon regard sur elle, les draps ne recouvrent que ses jambes. Le reste de son corps est vêtu d'une ample chemise blanche qui lui laisse les épaules apparentes. Laissant mes doigts errés sur le bas de nuque, j'écoute distraitement mon cousin vanté les mérites d'une convalescence respectée, la douceur de sa peau me passionne bien d'avantage.

Il va de soi que tout au long de ses cinq années, je n'ai pas été un enfant de chœur, après tout je n'ai pas prononcé de vœu de chasteté, mais je suis prêt à jurer que jamais aucune femme ne m'a attiré autant qu'Isabelle de Baldy. Rien qu'au dessin de ses clavicules, je devine que son corps s'est affiné, perdant ses rondeurs de l'enfance pour devenir celui d'une femme. Je meurs d'envie de descendre ma paume plus bas, poursuivant ainsi les caresses mais ses frères et mes résolutions me retiennent. Je me suis promis de ne pas la toucher avant qu'elle ne devienne mon épouse devant Dieu et les hommes mais mes défenses commencent à être un peu trop sollicitées à mon goût. Et je n'ose même pas imaginer qu'elle va passer ses trois prochains jours dans cette couche.

Une question de Bella me sort de mes idées déplacées :

- Que va-t-il advenir de Jacob ?

- Nous allons plaider en faveur d'une radiation de l'armée royale, quelque soit la compagnie, auprès du ministre de la guerre Le Tellier et du capitaine général d'Artagnan. Mais au final, la décision sera rendue par notre Roi.

- Avez-vous évoqué la décapitation ? Demande ma fiancée.

- Oui et personnellement, c'est la sentence que j'ai soutenu, arguant du fait que les duels sont interdits et que tu as été blessé à cause de son manque d'honneur. Je crois d'ailleurs que pour son cas, j'aurais requis la pendaison plutôt que l'épée, il ne mérite même pas cette mort là.

Je rejoins totalement mon cousin dans son opinion, ces hommes se croient nobles mais n'en ont que le nom et pas le comportement. Alméric nous explique que le régiment des mousquetaires part demain matin pour rejoindre Paris sous les ordres de du Puymontbrun. Là-bas le lieutenant sera présenté au capitaine général et son sort sera remis entre les mains du Roi. L'expression de Bella est torturée à cette annonce, elle semble terriblement coupable. Je voudrais pouvoir lui parler en tête à tête mais ses frères ne se décident pas à prendre congé. Finalement, elle s'endort dans mes bras. Je la pose doucement sur les oreillers avant que nous ne nous retirions de la chambre.

La soirée est bien avancée mais le ponant est à peine entamé car nous ne sommes pas loin du solstice d'été. Bella n'a cessé de dormir depuis que nous l'avons quitté, ne dinant pas. Mes cousins se sont retirés dans leurs appartements ainsi que le gouverneur. J'ai pu discuter également avec Jasper, lui et l'équipage vont également reprendre la route demain pour retourner à La Rochelle. Je serai debout à la première heure car je souhaite tous les saluer. Avec l'accord d'Alméric, je compte bien les inviter pour nos noces, ils détonneront certainement dans le parterre d'invités mais ils ont été si importants pour moi durant ces quelques années. Sans eux, je ne me serai jamais tirer d'affaire et je n'aurai pas pu continuer à vivre. Chacun d'entre eux est important pour moi, ils ont été mes hommes, aucun n'a jamais contesté un seul de mes ordres et même dans la période de notre captivité, ils ont gardé une réelle confiance en moi. Ils ont été mon point d'ancrage durant ces années difficiles, mon meilleur soutien. Pour tout cela, je leur voue à tous et à chacun une reconnaissance éternelle.

Regagnant ma chambre, j'entends une porte se refermer doucement. J'aperçois alors une forme blanche. Intrigué, je la suis dans le plus grand silence, la silhouette aux pieds nus descend les escaliers, une chandelle à la main. Dans l'angle je vois alors son visage, Bella. Mais que va-t-elle faire à une heure pareille. Maintenant la distance, je la vois ouvrir la porte qui mène aux geôles. Tout en prenant garde à ne pas être repéré, je continue ma filature. Elle s'arrête alors devant un cachot, celui de Black.

- Bonsoir Jacob.

Un grognement lui répond. Pourquoi est-elle là ? Aurait-elle le moindre doute sur ce qu'elle a décidé ? Se pourrait-il qu'elle regrette de m'avoir dit oui ?

- Je sais pertinemment que je suis la dernière personne que vous désirez voir, Edward mis à part. Mais il fallait que je vous parle avant votre départ.

- De toute façon, je suis dans l'obligation de vous écouter, alors allez-y.

- Je n'ai jamais voulu vous blesser, Jacob, cela n'a jamais été mon intention. Et malgré ce que vous avez pu dire à mon encontre ce matin, je tenais tout de même à vous remercier pour m'avoir accompagnée et soutenue pendant ces années.

- Le seul remerciement que je désirais, c'était de vous voir devenir ma femme.

- Je n'aurais jamais dû vous faire espérer un quelconque engagement de ma part, car quoiqu'il se soit passé, j'en aurais été incapable.

- Si votre pirate n'était pas réapparu, vous auriez consenti.

- Non ! Je sais que non. Je m'étais juré de n'appartenir qu'à lui et s'il avait fallu braver le courroux de mon frère, je l'aurais fait. Il ne peut en être autrement, Edward est le seul qui puisse revendiquer ma main, mon cœur, mon âme, moi… Vous me voyez navrée de savoir à quelque extrémité nous nous sommes rendus, mais je sais que vous vous en étiez rendu compte.

- Vous ne cessiez de le regarder, de le défendre, de l'admirer. Je vous ai perdu à ce moment là dès qu'il a investit la prison de la caserne.

- Je sais et pourtant croyez bien que j'ai lutté, sur l'Olympia et à La Rochelle mais rien n'y a fait. J'aurais été incapable de l'envoyer au gibet et je me voilais la face en pensant le contraire. Ce qui nous unit vous dépasse, me dépasse et rien ni personne ne peut aller contre ça. Pour preuve, il connaît tous mes crimes des plus glorieux aux plus sordides mais il m'a pardonné. Il sait mes défaillances et pourtant il veut toujours de moi. Je ne lui ai rien caché de ces années et il veut m'épouser le plus rapidement possible.

- Allez lui exposer votre dévouement et laissez moi en paix, Isabelle. Rage-t-il.

- Pardonnez-moi Jacob, c'est ce que je vous demande. Je ne peux aller contre ce que je ressens et rien ne compte à côté de cela. Je suis navrée que cela vous ai blessé à ce point. Pardonnez-moi, s'il vous plait.

- Vous avez détruit ma vie en me promettant votre main puis en reniant cette promesse, Isabelle. Je devais montrer à tous que j'étais digne et vous m'avez renvoyé dans la boue d'où j'ai voulu m'extraire. Vous n'êtes qu'une égoïste. Vous avez voulu votre vengeance, vous l'avez obtenue, vous avez voulu être Mousquetaire, vous l'êtes devenu, vous n'avez jamais cessez de rêver de votre cousin et vous allez l'épouser. Vous agissez sans vous préoccupez de ce qui vous entoure et sans vous soucier de mal que vous répandez. Et après cela, vous osez réclamer mon pardon. Allez au diable, Isabelle, vous et votre anglais !

- Je vous en prie Jacob, je…

- Disparaissez, sortez de ma vue ! Crie-t-il.

Quelque part, je peux comprendre l'amertume de cet homme, il a tout perdu pour avoir convoité Bella. Et je ne peux m'empêcher de penser que les rôles auraient pu être inversés si Bella en avait décidé autrement : moi dans un cachot attendant ma mise à mort et Black libre, savourant sa victoire. Sans que je puisse pousser mes réflexions plus loin la silhouette de Bella passe à ma gauche, elle pleure, j'en suis convaincu. Je me lance dans son sillage et la rattrape sans difficulté. Je la prends dans mes bras et elle plaque son visage contre mon torse, étouffant ses sanglots dans ma chemise. Nous ne pouvons rester dans cette posture au milieu de l'entrée. M'abaissant, je passe un bras sous ses genoux et la hisse dans mon étreinte pour la ramener à sa chambre. Elle continue de pleurer dans mon cou sans interruption, les dernières paroles de Black l'ont marquées profondément : elle t'a peut-être fait du mal, mais toi tu l'as fait intentionnellement pour la culpabiliser, maudit sois-tu Black.

Nous restons enlacés un long moment, le temps qu'elle puisse sécher ses larmes. Sans lâcher ma nuque, Bella relève son visage vers moi et entame un doux baiser. Je ne lui résiste pas et répond sans hésitation, mon Dieu que cela m'a manqué. Nous nous embrassons à perdre haleine, prenant à peine le temps d'inspirer. Ses doigts sont dans mes cheveux et elle se plaque de plus en plus sur ma poitrine. Se détachant de moi, elle plonge ses yeux dans les miens et m'adresse sa supplique :

- Aime-moi, Edward. J'en ai besoin. Montre-moi que je suis bien celle que tu veux, que je suis ta femme.

Si mon désir latent s'embrase, ma raison m'interdit de répondre à sa demande. Que dois-je faire ?


Je tiens à m'excuser pour ce retard mais malheureusement, il n'y a pas internet dans ma maison pyrénéenne.

Bon j'espère que ce chapitre vous aura plu. Si vous désirez quelques compléments d'informations historiques, n'hésitez pas. (Je suis très douée pour tout ce qui concerne les châtiments et sentences sous l'ancien régime…)

J'ai tout de même hâte de savoir ce que vous penser du dernier baroud d'honneur de Jacob.

Sur ce

«Être con c'est un don, faire le con c'est un art, chapeau l'artiste ! »

Coko iago (j'ai revu Aladdin ce we !)


Isabelle : exactement, il faut privilégier la qualité à la quantité (ce chapitre est plus long que les précédents excepté celui de la vengeance) merci pour tes encouragements.

Petitefilledusud : Dès qu'il s'agit d'Edward, on a beaucoup de fans. Merci et à bientôt.

Aurélie : Finir bien, on arrive au bout en tout cas. Encore deux chapitres d'Edward et un épilogue de… Bisou

Petitesfrimousses : Je n'ai jamais dit que je n'étais pas sadique. Comprend qui veut. Si je dois être sous surveillance, je demande l'autorisation de finir sans contrainte et peut être avec un coup de théâtre final.