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Il ouvrit les yeux, il n'avait pas bougé de devant sa télé, qui passait maintenant les derniers tubes du mois. Il ne comprenait pas ce qui s'était passé, il avait du rêver... Georges était décédé, depuis maintenant plus de dix ans. Et pourtant, sa soirée avait eu l'air bien réelle.

Du moins, presque. Il lui avait semblé bizarre qu'il ne s'étale pas plus dans les questions sur sa relation avec son second. Il avait même regretté de ne pas les avoir encouragés. Il passa une main sur son visage. C'était une terrible certitude : Les pizzas n'étaient que du vent, et son estomac le revendiquait.

Il partit donc à la recherche de quelque chose pour le satisfaire. Le choix était rude : haricots rouges en boîte, ou haricots verts en boîte.

Il grimaça, il était devant un dilemme effroyable. Et il n'avait pas de troisième option...

Il aurait aimé pouvoir s'installer à sa table de jardin, près de la marre, avec quelques donuts et une bouteille de bière. Quoique il devrait peut-être éviter cette dernière, ou ses derniers visiteurs le prendraient définitivement pour un alcoolique.

Il soupira, se demandant s'il avait vraiment faim. Mais c'était sans appel, son ventre le détestait rien que pour cette question.

Il porta son choix sur les haricots rouges, tant pis, il devait se nourrir, ou il finirait par tomber d'inanition.

Il mit donc à chauffer son repas, avec la mine de celui qui vient de tomber sur un macchabée au coin de sa rue.

Son regard se porta sur le cadre. Ce cadre qu'il avait mit tant de temps à construire, puis à remplir avec une photo pour laquelle il avait là aussi passé des heures à rechercher sa vieille machine poussiéreuse, et du papier photo qu'il avait été obligé d'aller chercher en pleine seconde guerre. Son regard se perdit sur son jardin. Le vendeur avait-il prit des cours d'allemand ? Depuis hier, impossible, surtout que ce pauvre abruti n'avait pas l'air d'avoir inventé l'eau tiède...

Le maigre rayon de soleil – le seul à avoir osé se montrer – qui tombait sur le verre le fit approcher.

Ce n'était pas seulement le fait qu'il rende le visage de Sam plus rayonnant qu'il ne l'était déjà, mais aussi qu'il y avait quelque chose de bizarre sur cette impression.

Il prit le cadre entre ses mains, et joua avec les reflets du soleil sur l'image.

Oui, il y avait bien quelque chose : Le soleil tombant sur le papier faisait apparaître un mot, peut-être deux... à moins que ce ne soit des chiffres... Ce dont il était sûr, c'était que ce montage n'était pas naturel, loin de là.

Il lui fallait une loupe, tout de suite, immédiatement, le plus vite possible. Il partit au pas de course dans le salon, et vida ses tiroirs – ceux là même qu'il avait essayé de mettre en ordre la veille – sur le sofa, et finit par dégoter une vieille loupe, donc le verre était légèrement raillé par les années.

« A nous deux » S'exclama-t-il avec un sourire en fixant l'instrument.

Il se posta devant sa porte-fenêtre, et continua à jouer avec le soleil, la loupe sous l'œil.

Oui, c'étaient bien des mots : « Miroir » sur la robe de la jeune mariée, et dans le fond, il crût distinguer « Word ».

« Elle m'aide bien... J'aime pas les devinettes... » Grogna-t-il en recopiant les mots sur le post-it du frigidaire.

Décidément, la scientifique était joueuse... Ou peut-être pas d'ailleurs. C'était peut-être très sérieux finalement. Daniel n'avait pas d'hallucinations, il avait bel et bien raison, du moins, il avait intérêt à avoir raison. Il l'espérait, au plus profond de lui. Il devait s'accrocher à cette idée pour pouvoir vivre.

Un odeur de brûlé vint lui titiller les narines.

« Les haricots ! » Râla-t-il en allant éteindre le feu. Gagné, ils étaient carbonisés, comme à peu près tout ce qu'il avait mangé ces dernières années.

Il attrapa une assiette encore entreposée sur l'évier, et y fit tomber les cendres de son déjeuner, espérant que son ventre accepterait cette maigre offrande avant qu'il ne tombe en sous-alimentation.

Il mangea donc en quelques minutes, tournant et retournant les deux mots dans sa tête.

« Miroir, word... » Souffla-t-il entre deux cuillères de haricots.

« Étrange... »

Oui, c'était pour le moins surprenant.

Il repensa au fameux « canneàpêche » de la vidéo. Était-ce un deuxième mot de passe? « Miroirword » ?

Non, cela paraissait improbable. Et pourtant, Jack se retrouva quelques secondes plus tard en face de son écran d'ordinateur sur lequel le dossier « Jack » était ouvert, exposant son contenu à qui voulait bien le voir.

Il essaya d'ouvrir le troisième fichier, fichier au format texte.

« Error invalid key »

Il frappa son poing sur la table. Il n'avait vraiment pas de chance.

« Miroir » ce mot le narguait depuis le début, avant même qu'il ne le lise sur la photo.

En fait, il pensait qu'il avait sûrement un rapport avec son cadeau apporté par voie postale.

Il alla se poster devant ce dernier, implorant un peu d'aide de la part des anciens, ne serait-ce qu'un indice de plus, peut-être un peu plus motivant... Pourquoi pas ?

« Toujours prêts à aider leur prochain ceux-là » Souffla-t-il en scrutant l'objet.

Il ne voyait qu'une chose en face de lui : Son reflet. Il avait l'air de manquer de sommeil, et pourtant, il avait l'impression de passer son temps à dormir depuis quelques jours... Voire même quelques années...

Il se frotta la nuque, remuant le peu de matière grise qu'il possédait encore pour trouver une idée lumineuse, qui ressemblerait de près ou de loin à celles de Carter.

Mais rien, néant, nada, res, NOTHING.

« Bon, que fait-on maintenant? »

C'était une question qu'il se posait bien trop souvent en ce moment. Preuve d'une activité effrénée et ponctuelle. Il était à la retraite après tout, et la retraite, n'est-ce pas fait pour se poser la question de savoir ce qu'on va y faire ?

Peut-être pour lui, mais sûrement pas pour Sam, c'était ce qu'il pensait. Elle, elle aurait fait de sa retraite une activité intense, pendant laquelle elle aurait fait des découvertes époustouflantes. Non, elle n'aurait jamais plus appris que pendant sa retraite, si du moins elle avait eu une chance de l'atteindre, de la toucher du bout de doigt.

Il ne fallait pas qu'il soit aussi pessimiste, après tout, elle était encore vivante d'après Daniel. Et ce Daniel n'avait pas tenté, et réussi; par deux fois à s'élever à un plan de conscience supérieure ? Si, et à chaque fois, c'était lui qui l'en avait empêché. Enfin, pas directement lui, mais il y était toujours mêlé...

Peut-importait, le tout était que son amie, même plus qu'amie, soit en vie quelque part, que ce soit à quelques kilomètres à peine, ou bien à l'autre bout de la galaxie, il n'avait plus rien à perdre, il la suivrait où qu'elle soit, aveuglément. Aveuglément oui, parce que l'amour rend aveugle.

Que devait-il faire maintenant ? Il ne pouvait pas rester les bras croisés à attendre que la solution tombe du ciel comme ça, sans qu'il n'ait forcé le destin. Et pourtant, il était bel et bien dans une impasse.

Impasse mortelle qui l'abattait.

Il s'assit sur le bord du lit, et prit sa tête entre ses mains, forçant son cerveau à bouillonner tant qu'il le pouvait. Seulement il lui semblait que pour lui, rien n'avait jamais été plus difficile que cela : réfléchir, se poser des questions, y répondre, avec justesse et surtout avec les bons mots.

Pour lui, chaque chose avait un côté humoristique... Quel pouvait être celui de cette situation ?

Il souffla, il ne savait pas, mais alors pas du tout, ce qu'il pouvait y avoir de drôle là-dedans.

Quoi que, après tout, Sam ne voulait peut-être pas qu'il la retrouve, mais juste qu'il réfléchisse, et qu'il s'en veuille de ne pas avoir été à la hauteur de ses espérances...

Il était temps qu'il se change les idées, il allait se tuer à réfléchir autant pour rien, ou presque.

Elle était morte. Point, il ne la retrouverait pas, elle était morte et enterrée. Point... Ou peut-être point virgule... Du moins, c'est ce qu'il aurait souhaité...

Il était fatigué, très fatigué, éreinté, et il n'avait qu'une envie, c'était de quitter sa conscience, laisser son esprit de côté, être, pour un temps au moins, déconnecté.

C'était compliqué à expliquer, et il ne voyait pas l'intérêt de se prendre la tête.

Le soleil avait fait son grand retour, ça y était. Jack en profita donc pour s'installer sur son ponton, les pieds dans l'eau, à essayer de ne plus penser à rien.

Mais même s'il cherchait à se faire passer pour un américain lambda sans réflexion, ce n'était bien évidemment pas, ou plus le cas, depuis qu'il avait pris le commandement de SG-1 et passé une bonne partie de sa vie à essayer de comprendre le charabia scientifique de Carter et Jackson.

Oui, il l'avouait sans honte, il avait bel et bien essayé, et à plusieurs reprise réussi à comprendre le fonctionnement du mode de vie de certains peuples, avait même appris la première déclinaison latine, et bien que ce ne soit pas évident, il avait pris du plaisir à demander quelques éclaircissement à sa subordonnée quant à la déstructuration effectuée au passage de la porte.

« Rosa, rosa, rosam, rosae rosae rosa » Récita-t-il d'un ton morne en balançant un caillou dans l'eau, un peu plus loin. À quoi cela lui servait-il de connaître une déclinaison latine, même pas en entier ? Sûrement rien, ce n'était pas cela qui allait balayer sa peine, loin de là.

Non, se plonger dans ses souvenirs était, et de loin, plus agréable que la grammaire latine !

Il lui avait promis, un jour, qu'il serait « toujours là pour elle ». Mais en réalité, qu'avait-il fait ? A part prendre sa retraite pour lui laisser le commandement, et donc contribuer à son augmentation de salaire ? Concrètement, pas grand chose...

Il aurait voulu être présent tout au long de sa vie, dans ses joies comme dans la peine, « dans la santé comme la maladie » comme disait les prêtres.

Oui, il aurait voulu pouvoir sécher ses larmes au lieu de la faire pleurer.

« Glande lacrymale » c'était ça le mot, il était une « glande lacrymale ».

Et pourtant, il était vicieux, il avait aimé la voir pleurer, et pouvoir profiter du moment présent pour la prendre dans ses bras, sentir son odeur, caresser ses cheveux…

C'était le propre de l'égoïste de profiter de la détresse d'une femme, et pourtant, il l'aurait fait avec un plaisir à peine dissimulé !

Il ferma les yeux, et laissa son corps reposer sur les planches du vieux ponton, laissant son odorat prendre le relais de sa vue. L'air était empli de l'odeur des acacias en fleurs, et les abeilles bourdonnaient joyeusement en les butinant.

Oui, il régnait un calme apaisant, et l'ambiance était à la fête… Partout, sauf dans le cœur de Jack, toujours lourd de tristesse, même si un brin d'espoir ne voulait toujours pas être oublié, s'accrochait à tout son corps, lui collait à la peau…

Il finit par s'endormir, une fois de plus, bercé par le bruissement du vent léger sur la surface de l'eau .

Elle était là, à la porte de son bureau, appuyée contre le chambranle, un léger sourire fiché sur les lèvres, comme à son habitude, quand elle pensait qu'il ne la regardait pas.

Il releva la tête de son dossier, et lui sourit à son tour . Il lui fit signe de rentrer, ce qu'elle fit en fermant derrière elle.

Il ne voulait pas parler, il ne voulait pas non plus qu'elle parle, un regard suffisait à faire passer cette chose entre eux, cette chose qu'il voulait préserver encore, indéfiniment, autant de temps qu'ils le pourraient.

Il se leva, en repoussant son fauteuil, et elle ne fit aucun geste, immobile, les mains liées devant elle, tendues vers le sol, comme d'habitude. Elle ne frémit pas non plus quand, hésitant, il la saisit doucement par la taille, comme pour ne pas la flétrir, petite rose fragile…

Sa main alla remettre une de ses mèches blondes derrière son oreille, tout en effleurant sa peau. Puis, les yeux humides de soulagement, il précipita sa tête dans son cou, alors que ses mains la tenaient étroitement contre lui, l'une perdue dans ses cheveux, l'autre caressant le creux de son dos.

Il sentit sa main fine se poser dans sa nuque, et il sentit ses poils se hérisser partout sur son corps. Il aimait ce contact quelque peu déstabilisant, et quand la deuxième main de sa subordonnée passa sous son uniforme, pour se poser délicatement sur son corps, il en perdit le tout sens du respect du règlement, ou même de l'honneur.

Il l'assit doucement sur le bureau où il fit de la place d'une manière assez brutale et saccadée. Ensemble, ils perdirent la notion du temps, et laissèrent l'autre découvrir leur corps.

Il se réveilla en sursaut, et se releva perlant de sueur. Il ne s'était pas senti partir, et son rêve lui avait semblé plus que réel. Il passa sa main sur son visage en soufflant. Il ne savait pas comment faire sortir ces images de sa tête, mais ce qu'il savait très bien en revanche, c'était qu'il devait absolument le faire, manque de quoi il deviendrait dingue en moins de temps qu'il ne le faut pour le dire.

Le pauvre homme s'en voulait, il n'était évidemment pas croyant, mais qu'on ait la foi ou pas, il était bien forcé d'admettre que fantasmer sur une défunte était un excès de mauvais goût !

Et pourtant, si réel, si chaud, si agréable de se laisser aller à l'ivresse du corps à corps…

Il secoua la tête, ce n'était pas le moment de laisser son cœur (et autres) se la jouer marshmallow !

Cependant, son rêve lui avait permis de trouver un petit indice. C'était fou ce que le cerveau pouvait accumuler comme information, même les choses les plus infimes y étaient répertoriées ! Et cette vision, bien que gênante, avait fait renaître en lui un brin d'espoir, une flamme vacillante qui avait repris de l'assurance. oui, le lendemain il irait à l'enterrement, quitte à passer une journée sur la route, il irait, pour vérifier si le corps qu'on enterrait était bien SA Sam. Il n'aurait qu'à vérifier si le corps portait une petite marque à la base de la nuque, trace qu'un symbiote Tok'ra avait vécu en elle quelques temps. Oui, c'était une minuscule trace, à peine visible à l'œil nu et sans intention, mais lui le savait, et il saurait immédiatement si c'était elle ou pas. Jolinar avait laissé sa trace, trace que lui-même n'aurait jamais pu lui laisser.

Jack savait que ce à quoi il pensait était complètement tiré par les cheveux, mais il devait savoir, pour ne pas passer sa vie à regretter cette femme qu'il aimait profondément.

Il se leva, prêt à aller préparer son expédition à Colorado Springs du lendemain.

Mais arrivé à mi-chemin du perron, il s'arrêta :

Que ferrait-il si c'était bel et bien elle dans le cercueil ? et si ce n'était pas elle ?

Il avait pensé à ce qu'il ferait jusqu'à connaître la « vraie-vérité », mais il n'avait pas cherché plus loin. Et cela lui faisait peur, assurément.

« Ne pas penser, si ce n'est pas elle, je la chercherai sans répit, et si c'est elle… »

Il n'osa pas se dire que sa vie reprendrait son cours normal. Non plus cette fois, ce n'était pas possible après une telle épreuve, il en était parfaitement conscient.

Il avait assez d'expérience pour savoir qu'il ne se remettrait jamais de ce deuil là. S'il avait pu surmonter celui de Charlie, c'était grâce à SG-1. Grâce à Sam en particulier, qui lui avait fait découvrir une autre personnalité chez lui. Un homme avec de l'humour… Beaucoup d'humour.

Tout d'un coup, devant sa lourde porte, il se rendit compte qu'il venait de redevenir ce Jonathan O'Neill que tout le monde semblait avoir oublié… Mort et enterré.