~/*A*\~
Allongé sur son lit, Jack regardait les étoiles par la fenêtre grande ouverte.
Il avait beaucoup réfléchi, et il s'était résolu à prendre le même chemin que la scientifique s'il s'avérait qu'elle était vraiment dans ce cercueil. Il avait fallu qu'elle meure pour qu'il se rende enfin compte que depuis qu'il s'était retiré de l'Air Force, il avait changé, en mal. Il n'avait même plus d'amis ! Seul ce sympathique facteur lui rendait visite quand il avait une facture à payer… Landry ne s'aventurait guère plus dans son antre, et il doutait que ce soit par manque de temps.
Il fallait se rendre à l'évidence : Jack était un vieil ermite aigri, replié sur lui même, qui n'aimait plus personne, à une seule exception : Samantha Carter… Désormais défunte.
Comment continuait alors que sa dernière raison de vivre s'apprêtait à être inhumée ?
Il ne vivait plus pour sauver le monde depuis des années, et désormais, s'il n'était plus nécessaire au bien-être de son amie, à quoi bon rester en vie ?
Le pire était qu'il se mentait à lui-même : Depuis qu'il avait quitté le commandement de l'équipe SG-1, il n'avait pas pris une seule seconde pour prendre soin de Sam quand elle en avait besoin. Bien sûr, au début, quand la tête du programme lui avait été confiée, il avait essayé de rester présent et disponible pour elle, puis tout avait dérapé, quand Pete était arrivé, il n'avait plus su comment s'y prendre... Il l'avait lâchement abandonnée... Jusqu'à maintenant . C'est pourquoi que s'il découvrait que ce n'était pas son corps, là-bas, à Colorado Springs, il l'aiderait autant qu'il le pourrait, il la retrouverait, et si quelqu'un avait cherché à lui nuire, il n'hésiterait pas à le tuer. Tout simplement...
Seulement ce qu'il l'attendait le lendemain était Samantha, immobile dans son dernier lit en velours... Et il la suivrait, comme il ne l'avait plus fait depuis longtemps.
La décision était prise, il ne lui restait plus qu'à la mettre à exécution... Demain, une fois que la flamme de l'espoir aurait été mouchée en voyant la petite cicatrice à la base de son cou...
Le cœur allégé par son engagement, il s'endormit, bercé par le vent léger qui venait tout droit du Colorado, lui apportant le parfum encore présent de sa bien-aimée.
Dehors, la lune diffusait sa lumière argentée, éclairant la vie nocturne de la forêt. Des lucioles s'étaient aventurées près de la fenêtre, et une malheureuse chouette chantait sa berceuse, endormant les quelques biches encore éveillées.
La surface du lac remuait doucement, et quelques araignées s'amusaient à y faire leur spectacle de glisse, au grand bonheur des chauve-souris qui étaient de sortie de chasse.
Au loin, un train passa.
~/*A*\~
Il étendit la main aussi loin qu'il put, mais ne trouva pas son réveil. Il prit donc le parti d'ouvrir un œil : Il était allongé en sens inverse du lit, recroquevillé, et son réveil n'avait pas encore sonné. C'était un rouge-gorge, d'assez mauvaise humeur pour avoir envie de réveiller la Terre entière, qui l'avait poussé hors de son sommeil.
Il le savait : Les animaux à plumes ne supportaient pas d'être les premiers réveillés, il fallait qu'ils se détendent en poussant les autres hors de leur couette : Tout un concept, un sport jouissif et viscéral.
Jack grogna, avant de se remémorer que ce jour-là, il était peut-être à la veille de sa mort. Sûrement d'ailleurs, et il n'avait pas le temps de chasser le piaf pour en faire un sandwich.
Il se leva, passa son jean, un vieux tee-shirt à l'effigie de l'Air Force, et débrancha le réveil par flemme de désactiver sa sonnerie assourdissante qui ne manquerait pas de se mettre en marche dans quelques heures.
Trop pressé pour déjeuner, il attrapa sa veste, son bonnet ainsi que ses lunettes de soleil, bien décidé à ne pas se faire remarquer de ses anciens collègues, rivales et patrons. Il s'empara également de son sac en toile à la va-vite, et quitta le chalet, sans même fermer la porte. Cela ne servait à rien si le soir il ne revenait pas…
Il roula pendant plusieurs heures à travers la forêt typique du Minnesota, les yeux rivés sur la route, comme si rien d'autre n'existait. Rien que son but : Il voyait, là-bas, au bout de la route, le cercueil de son amie, mais il n'osait pas imaginer son corps dedans, froid, pâle et immobile… Il ne le pouvait simplement pas.
Au milieu de la matinée, il s'arrêta à la première station service venue, pour reprendre de l'essence, et manger un peu, bien que sans faim, histoire de passer un peu de temps au milieu d'une foule de camionneurs, une sorte de réintégration progressive dans la société.
Il gara donc son 4x4 à côté d'une petite Chevrolet familiale, et descendit, après avoir enlevé son bonnet qui lui donnait un quelque chose de gangster, et entra dans le petit restaurant routier.
Il s'assit à une table près de la fenêtre, éloignée de celles qui étaient occupées. Une serveuse dénommée Julia vint lui proposer « LE repas du chef » : Un steak (à priori de rat), accompagné de frites qui avaient baigné dans une huile noirâtre, franchement dégoûtante.
L'endeuillé se prit à se demander si les États-Unis ne comportaient pas, en réalité, un seul chef cuistot pour routards, car jusqu'à présent, on lui avait toujours proposé le même éternel « plat du chef ».
Enfin qu'importe, il n'avait de toute façon pas très faim.
Il jouait machinalement avec sa fourchette quand un homme s'arrêta devant lui, posant ses mains noires de cambouis sur la table.
« Tu fais une tête d'enterrement mon gars ! »
Celui-ci leva la tête : Bobby, il avait une tête à s'appeler Bobby. Une tête de roublard pas désagréable. Un pauvre type ordinaire qui passait sa vie sur les routes, un camionneur un peu frustre, mais pas antipathique.
Jack s'efforça à sourire :
« C'est marrant, c'est justement le cas ! »
'Bobby' partit d'un grand rire de chauffeur routier, sans visiblement avoir pigé que c'était une réalité.
« Moi c'est Joey, et toi ? »
Joey… C'était bien loin de Bobby, mais dans la même trame, ou presque…
« Jack… » Il ne voyait plus l'intérêt de cacher son identité étant donné qu'il ne comptait plus s'en servir très longtemps.
« Hey ça fait gangster… Jaaack »
Il faisait rebondir le prénom sur sa langue, comme pour mieux faire ressortir la sonorité 'gangster', et l'endeuillé eut soudain la vision d'un Unas essayant de parler leur langue… Mais il n'eut pas le cœur à en rire, même intérieurement.
Voyant que l'effet qu'il escomptait n'avait pas fait son chemin jusqu'à son nouvel ami, Joey prit un air sombre :
« C'est qui ? » Demanda-t-il en se penchant sur O'Neill.
Prit d'une soudaine envie de frite à l'huile de moteur, celui-ci piqua dans une pomme de terre.
« Ma femme ».
Bon d'accord, il mentait, mais quelle importance ? Il ne faisait que simplifier une réalité que 'Bobby' aurait du mal à comprendre. Et puis, il ne le reverrait jamais, et il aurait déjà oublié ce léger mensonge dès sa prochaine livraison de colin surgelé d'Alaska… Ou quoi que ce soit d'autre d'ailleurs. Il pouvait bien livrer ce qui lui chantait ce pauvre Joey.
Ce dernier eut l'air abattu devant tant de malheur, et il cru de bon ton de raconter sa vie à son compagnon de table :
« Pov' Jack ! Je sais c'que c'est ! La mienne est morte y'a deux ans d'un cancer du sein…Qui aurait cru que des trucs aussi agréables à regarder pouvaient tuer ?
Jack mâcha sa frite avec un air soudain songeur, et secoua la tête :
Sûrement pas moi… Désolé pour elle… »
Joey balaya ses excuses d'un geste vif de la main, et ils parlèrent de choses et d'autres pendant qu'ils terminaient leur repas.
Jack reprit la route après avoir payé l'addition scandaleuse. Il avait payé des sommes astronomiques pour un plein d'essence et deux repas. Il avait décidé d'offrir le copieux repas à 'Bobby'. Il n'en était plus à ça près, et il avait aimé lui faire plaisir en lui faisant économiser un peu d'argent. Bon, ce n'était sûrement pas cela qui allait lui permettre de se payer un peu de compagnie féminine, mais c'était toujours assez pour le dernier magasine de charme sorti en kiosque.
Il repartit donc avec quelques rafraîchissements pour la longue route qui lui restait, ainsi qu'une lampe de poche « offerte pour deux menus du chef achetés » -ceci étant dit, c'était la moindre des choses, une lampe torche pour 35$ les deux repas !- . Il avait également des tonnes de questions en tête, assez distrayantes pour une fois : Est-ce que tous les 'Bobby' des États-Unis étaient aussi simples d'esprits ? Ou ce Joey était-il le parfait archétype des camionneurs en général ?
Il déglutit : Était-il lui même le pilote de l'Air Force typique ? Celui qui passait pour un fou de la gâchette dans tous les médias et films dans le monde entier ?
Il se re-concentra sur la route, ne voulant pas défoncer l'avant de son 4x4 en rentrant dans l'un des nombreux Joey qui entraient dans le parking.
