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« Welcome to Colorado Springs »
La pancarte était la même depuis qu'il avait quitté la ville, elle avait seulement perdu trois lettres dont l'absence renommait la ville « Color Springs », ce qui devait déstabiliser plus d'un touriste…
En roulant aux alentours de 150km/h, et en prenant les petites routes peu fréquentées, il était arrivé en sept heures, et il était un peu plus de treize heures trente quand il arriva à l'église où était censé se dérouler l'enterrement.
Personne n'était encore arrivé, du moins, à en juger par les voitures, ou plutôt l'absence de voitures garées dans la rue.
Jack ferma donc son 4x4 avant de pénétrer dans le lieu de culte, une rose à la main, qu'il avait eu le temps d'acheter en passant à Omaha où un léger bouchon l'avait contraint à s'arrêter un moment.
Un jeune enfant de chœur jouait de l'orgue dans un coin, mais l'ex général n'aurait pas pu dire avec exactitude d'où venait le son. C'était un air à vous arracher des larmes, si tant est qu'il vous en reste après l'annonce brutale de la mort d'un proche bien sûr.
Au fond de l'église, sur l'autel, Jack repéra aisément le caisson où Sam devait reposer à jamais. Il prit une grande inspiration, et d'un pas décidé, s'avança vers son but, avec un poids insupportable l'empêchant de respirer convenablement.
Elle était là, sereine… L'embaumeur avait fait un travail admirable, il était impossible de deviner qu'elle était morte dans un accident, et encore moins dans un vaisseau spatial, à un peu plus de seize mille années lumière !
Soudain prit d'une angoisse étouffante, il saisit la main de la défunte, posée paisiblement en croix sur sa poitrine, et la serra autant qu'il le put.
La voir comme ça le rendait malade.
Son poing se serra sur la rose qu'il n'avait pas eu le courage de poser sur son ventre. Il sentit une des épines se loger profondément dans sa paume, et quand il déposa la fleur sur le corps de Sam, il put voir que quelques gouttes de son sang perlaient sur ses doigts, se répandant doucement sur la tige de la rose.
Il tenait toujours fermement la main froide de la jeune femme, comme si c'était la dernière chose à laquelle il pouvait se raccrocher, comme s'il pouvait lui faire reprendre vie.
Derrière lui, quelque part, l'orgue jouait toujours le même air déchirant, et une larme s'écrasa sur le visage de la défunte, comme si elle venait de pleurer. Évidement, ce n'était pas le cas, c'était Jack, Jack qui ne voyait plus le reste du monde autour de lui, il ne voyait plus que le visage neutre et sans expression de celle qu'il avait aimé et qu'il savait toujours aimer.
Il surprit sa main blessée en train de caresser les cheveux blonds de Sam, et il se laissa finalement aller à poser un doux baiser sur son front, léger, comme pour ne pas la blesser.
« Vous la connaissiez bien »
Jack se retourna, il avait perdu beaucoup de son entraînement militaire, et il était tellement absorbé par sa contemplation qu'il n'avait même pas entendu le prêtre approcher.
Il passa sa main sur sa nuque, gêné d'être pris en flagrant délit de nécrophilie, les yeux rouges et bouffis de larmes, ajoutant un côté pathétique à la situation déjà pitoyable.
« Euh… Oui. Nous étions très… Proches »
L'homme de foi, arrêté à quelques mètres devant lui, les mains jointes sur le ventre, pencha la tête sur le côté d'un air compatissant.
« Rien ne prépare à une perte aussi soudaine que douloureuse… Au moins, elle s'est éteinte sans douleur. »
Jack ne savait pas ce que le SG-C avait inventé pour l'occasion, il approuva donc d'un léger hochement de tête.
Le religieux avança vers lui et posa une main rassurante sur son épaule :
« Vous voudrez aider à porter le cercueil jusqu'à sa dernière demeure ? »
Le sinistré ne s'était pas attendu à cette question, et honnêtement, il pensait que sa place ici n'était même pas imaginable. Il ne pouvait pas faire face à ceux qu'il avait abandonné depuis des années.
Son cerveau bouillonna pour trouver une excuse digne de ce nom :
« Euh… J'aurais beaucoup aimé, malheureusement, je ne fais que passer en coup de vent, on m'attends à Denver auprès d'un proche qui est malade, et je suis déjà en retard… »
Il n'avait rien trouvé de mieux pour déroger à l'enterrement, et le verbe « aimer » n'était pas tellement bien choisi. Mais les endeuillés qui adoptaient la même tactique ne devaient pas être beaucoup plus convaincants que lui car l'homme qui lui faisait face eut l'air peiné :
« Oh mon fils, allez vite auprès du malade ! »
Jack jeta un dernier coup d'œil, cette fois-ci porté sur le cou de Sam, et ce qu'il y vit le figea : Il n'y avait pas de cicatrice…
Or pas de cicatrice, pas de Sam, pas de Sam pas de mort, pas de mort, pas de mort pas de deuil… Ce n'était pas elle qui gisait là…
CE N'ETAIT PAS ELLE .
Il essaya de dissimuler le choc que lui avait causé sa découverte, mais le curé n'était pas dupe, il fronça les sourcils d'un air inquiet :
« Mon fils ? Vous allez bien ?
Jack releva la tête, et s'obligea à prendre un air dépité.
-Oui oui… C'est, vous savez… La voir immobile… Je… Je ne réalise pas encore ».
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Il quitta la 'maison de Dieu' d'un pas vif, et une fois sur le parvis, il sautilla jusqu'à sa voiture, et se laissa tomber sur le siège conducteur. Il ne put s'empêcher de donner quelques coups de klaxon avant de démarrer, faire le tour du quartier, et de revenir se garer devant la murette surmonté de grille en fer forgé entourant le cimetière.
Il se gara à l'endroit d'où on voyait le mieux les employés qui creusaient la tombe.
Jack enfila son bonnet et ses lunettes, et attendit patiemment, plaqué contre son siège.
Au loin, il entendit une voiture arriver, un gros véhicule, peut-être bien un humer. Effectivement, ses oreilles ne le trompaient pas, un humer bleu nuit déboucha dans la rue et se rangea juste en face de l'entrée de l'église. Quelques secondes plus tard, il put voir dans son rétroviseur les passagers du véhicule descendre sur le trottoir.
Ils n'avaient pas changé… Si, Mitchell s'était laissé poussé un bouc… Ridicule, il fallait bien l'avouer.
Vala s'était coupé les cheveux, se conformant enfin au règlement de l'armée américaine. Certes, ils étaient toujours un peu plus longs que ceux de Carter, mais ce n'était pas grand chose par rapport à la tignasse brune qu'il lui avait connu.
Il aurait voulu sortir précipitamment, mettre une grande tape dans le dos de Teal'c, et leur dire de rentrer chez eux : « Ce n'est pas Sam ! ».
Mais il ne devait pas intervenir, il le sentait.
Il assista donc au ballet interminable de voitures : une Ford escort dont il put reconnaître les passagers pour les avoir vu une ou deux fois, et surtout par leur ressemblance avec son amie : Mark, sa femme, et leurs enfants une voiture noire officielle dont sortit le vice-président, obligé d'être là de par la haute fonction qu'avait occupé Carter plusieurs voitures de l'Air force, contenant Walter, Siler, et à la grande surprise de Jack : McKay. Il y avait aussi une bonne cinquantaine de soldat qu'il n'avait jamais vu, ou à qui il n'avait jamais adressé le moindre mot. Une bonne partie de la communauté scientifique était là. Il les reconnaissait de loin, par instinct, il ne les aimait toujours pas.
L'agent Barrett était lui aussi de la partie.
Bref, il y avait tellement de monde d'un coup qui affluait vers l'église qu'O'Neill s'en sentit presque mal, et il se demanda si le prêtre n'appâtait pas ses fidèles grâce à un banquet, ou pourquoi pas un barbecue…
Une fois que tout le monde fut entré dans l'enceinte de l'église, Jack se glissa dans le cimetière verdoyant en ce mois de Juin, pour attendre le plus intéressant : le discours . Il voulait savoir ce que les gens diraient de lui quand il serait temps pour lui de se faire inhumer…
Enfin, surtout vérifier que ce que l'on allait raconter sur Carter était véridique.
Tout en restant hors de la vue de Teal'c, évidemment.
Il se méfiait de son ancien frère d'arme, car du lot, c'était celui qui sentait le mieux la présence d'intrus, il avait appris à le connaître depuis le temps…
Quand l'équipe débarqua à côté de la tombe fraîchement creusée, Jack était agenouillé devant une sépulture cachée par les arbres, d'où il put entendre tout le blabla du curé sur la pureté de l'âme de Carter, et tout le tintin sur la peine qu'il avait à l'enterrer « en ce jour ».
Mais le plus saisissant fut le lot de commentaire des endeuillés. A chaque rose qui tombait dans un bruit végétal sur le coffret, une phrase était censée résumer la pensée de celui qui la lançait. Ce qui atterrissait tout droit dans l'oreille aux aguets de Jack.
« Elle aimait son boulot plus que tout au monde, peut-être même plus que son propre frère » et de nouveaux sanglots au souvenir de sa dévotion envers le peuple terrien.
« C'était une femme souriante, avec beaucoup d'humour ».
Ce n'est pas comme si elle avait été à bonne école… Pensa le vieux général depuis sa planque.
« Elle savait garder son sang-froid en toute situation, sauf, peut-être quand on perdait le colonel O'Neill en mission… » Léger rire de certains membre de la base.
Quant au dernier cité, il apprenait des choses ! Alors comme ça, Teal'c avait dit vrai : Elle perdait quelques boulons quand il disparaissait…
Tant mieux, pas qu'il fut vicieux, mais il en valait de même pour lui.
« C'était une grande guerrière, elle nous manquera beaucoup à tous »
Ce n'est pas elle ! Arrêtez votre cirque ! Bon sang ouvrez les yeux !
Jack ne pouvait pas imaginer ses amis, aussi décalés soient-ils, se laisser berner par cette supercherie montée de toute pièce, mais pourtant, il était persuadé quelque part de ne rien pouvoir dire.
« Elle était comme une tante pour moi, et il ne me reste plus personne… »
Cassandra… C'était bien elle, et depuis dix ans qu'il ne l'avait pas vu, elle avait bien changée ! elle n'avait désormais plus rien de l'ado qu'il avait connu, c'était maintenant presque une trentenaire, et elle semblait savoir beaucoup de chose sur la vie. Sam avait presque remplacé Janet à sa mort, elle avait prit en charge l'éducation de la jeune fille, et avait passé beaucoup de temps avec elle, jusqu'à ce qu'elle vole de ses propres ailes, elle l'avait aimé comme une nièce, et elle comme une tante…
Jack prit quelques secondes, devant la tombe de Mlle Jessica Johanson, pour réfléchir : Si Sam n'était pas dans ce trou, c'est qu'elle était ailleurs… Si tout cela était monté de toute pièce par Carter, alors elle avait pris des précautions pour ne pas laisser Cassandra sans moyens.
C'était une piste à suivre, et son grade lui permettrait sûrement de fouiller du côté des banques…
«J'ai travaillé avec elle pendant plus de vingt ans, et elle était pour moi une fidèle amie, et même la sœur que je n'ai jamais eu… »
Pas de doute, si il la retrouvait, elle serait heureuse d'apprendre que Daniel se considérait comme son frère d'adoption…
« C'était une chercheuse exemplaire, elle a beaucoup fait avancer la science ».
Barrett… Un vrai lèche-bottes, mais pas un mauvais type en fin de compte.
Le cimetière se désemplit, et Jack attendit que le groupe se soit dispersé pour sortir de sa cachette.
Au loin, quelques rangées derrière la tombe de Carter, une femme était debout, la tête baissée sur une sépulture qu'il reconnût aisément : C'était celle de Janet, et la jeune femme était Cassandra…
Il hésita un long moment. Il aurait voulu aller la voir, lui montrer son soutient en la prenant dans ses bras, pour la bercer doucement. Mais il ne le fit pas, il ne devait absolument pas se montrer… C'était un lourd pressentiment, auquel il avait appris à se fier.
Il regagna donc son 4x4 en veillant à éviter les quelques quidams qui rodaient encore le long des allées.
A peine avait-il claqué sa portière qu'il sentit celle du côté passager s'ouvrir.
« Hey Jack, c'est la balade de santé ? »
Il tourna la tête. Il ne manquait plus que ça : De toute l'équipe, il avait fallu que le retraité tombe sur la plus coriace.
« Comment allez-vous Vala ? »
Celle-ci s'installa confortablement dans le siège, claqua la porte, et fixa le rétroviseur.
« Sûrement mieux que vous en ce moment ».
Jack soupira. Tout le monde semblait savoir ce qu'il ressentait, lire les rides de son âme, et c'était loin de lui plaire.
« Pourquoi êtes-vous là ?
Elle fronça les sourcils :
Et vous ?
C'est ma voiture vous savez ? Laissa-t-il planer dans le but de lui faire comprendre que ce n'était pas le sujet de la question.
Oh… Eh bien Cameron a promis 20$ à celui qui oserait venir vous parler… Et je suis loin d'être pleine aux as…
Elle avait dit tout cela sans desserrer les dents, et Jack se fit la remarque qu'il l'appréciait grandement.
Vous pensez qu'il augmenterait la mise si je vous offrais un café ?
Vala afficha un large sourire de satisfaction, et en prenant un air complice, rajouta :
Au moins 1000 si vous m'offrez une vodka…
On fait 50/50… » Exigea-t-il.
Avec une grimace d'intense douleur morale et financière, la jeune femme accepta.
Ils s'étaient retrouvés tous les deux à la table d'un café, près de la fenêtre, et l'un en face de l'autre, un grand silence s'étaient glissé à la table.
Voyant que Jack réfléchissait durement, Vala appuya ses coudes sur la surface boisée, sa tasse de café en suspens devant ses lèvres :
« Quelque chose vous 'chiffonne' ? Demanda-t-elle.
Jack mâcha son muffin au caramel, l'avala sans se presser, et planta ses yeux dans les siens.
Oui, Carter vous a-t-elle semblé… Bizarre ? Je veux dire, pas comme d'habitude…
Elle se laissa retomber dans la banquette, comme si les choses sérieuses venaient de débuter.
Daniel est venu vous voir. Affirma-t-elle.
Oui, et je pense qu'il a raison.
Elle bût une gorgée de liquide noir, et le fixa longuement, avant de lâcher :
Je crois aussi, Daniel est loin d'être dingue, et je le crois sur parole quand il a une intuition.
C'est un être élevé après tout…cracha Jack.
Vala ne pût s'empêcher de sourire à la remarque.
Plus sérieusement, ces derniers temps il lui arrivait de s'enfermer dans son labo pendant des heures, et je l'entendais parfois parler seule… »
Heureusement qu'elle avait ajouté le fait que Carter ai perdu la tête parce que jusque là, le fait qu'elle se tue à la tâche était tout à fait habituel. Mais là…
« Seule ? »
Vala hocha la tête.
Jack reposa sa tasse sur la table, et brusquement, tout sembla s'éclairer :
« Personne ne la faite disparaître, elle a trouvé elle-même le moyen de sortir de la circulation… Reste à savoir comment…
C'est bien mon avis aussi, mais je ne vois pas comment elle a pu faire… Je veux dire, bien qu'elle soit un génie… »
Soupira la jeune femme.
Ils restèrent silencieux un moment, cherchant tout deux « l'illumination », jusqu'à ce que Jack reprenne la parole :
« Quelle sauce nous ont préparé les chefs cuistot de Washington ? »
La jeune femme vida ce qui restait de son café d'un trait :
« Infarctus »
Jack faillit s'étouffer :
« Aucune imagination ! On ne meure plus d'un infarctus depuis un bye ! »
Vala haussa les épaules, et prit un air vexé et bougon :
« C'est bien ce que je leur avais dit, ma voisine est infirmière… »
