Hier

Le coup qu'il vient de recevoir au visage est tellement brutal que tout son corps est projeté lourdement sur le sol.

Cherchant soudain à se protéger, il se replie sur lui-même et dissimule la tête entre ses mains en attendant avec appréhension le prochain accès de violence de son geôlier.

Il entend toujours la voix, tout près, qui souffle et tourne autour de lui sans jamais s'arrêter. Elle le harcèle depuis si longtemps qu'il n'en peut vraiment plus.

Ses yeux brillants pleurent à force de fixer l'obscurité pour tenter de percevoir quelque chose, mais le noir est absolu.

Son tortionnaire, lui, le voit parfaitement bien avec ses lunettes à infrarouge. Le garçon est rapide malgré les privations et les coups qu'il lui a infligé. Il reste sur ses gardes, car il sait que les apparences sont trompeuses. Que le jeune homme devant lui n'est qu'une tromperie. Un miroir aux alouettes. Et il va le prouver.

- Alors, est-ce que tu commences à comprendre ? Gronde la voix dominatrice.

- Je… je ne sais pas… ce que vous voulez de moi ! Murmure-t-il encore faiblement.

Une poigne de fer lui agrippe alors les cheveux et le tire brutalement vers le haut l'obligeant à se redresser. Sa nuque est entrainée vers l'arrière avant d'être sauvagement projetée contre le mur.

- Qu'as-tu appris ? Répète la voix maudite.

- Que vous êtes un sacré connard ! Jette-t-il par défi mais aussi de rage.

Sa respiration est saccadée et sa tête bourdonne désagréablement.

Il est soudainement empoigné par les bras qui se tordent par force dans son dos puis il est plaqué contre le mur. Une main glisse sur sa tête comme un reptile et s'emmêle dans ses cheveux avant qu'elle ne l'oblige à lui faire rencontrer violemment la paroi en pierre.

Encore, encore et encore, jusqu'à ce qu'il perde conscience.

C'est alors que la lumière a éclaté dans son esprit comme une décharge électrique et qu'il a enfin pu voir l'une des pièces de la maison où il était retenu prisonnier

Mon père a mis un temps record pour faire disparaître toutes les traces de notre passage. La couverture qui recouvrait le canapé a retrouvé sa place dans le coffre arrière de la voiture avec tout le nécessaire de secours. Notre désordre et surtout les taches de sang ont été effacées. A part quelques denrées en moins et une bouteille d'eau de vie au trois quarts vide rien n'indique que nous ayons séjourné ici.

Papa est d'une efficacité redoutable malgré sa blessure qu'il a soigné sans que je m'en aperçoive. Sûrement après le coup de fil de Bobby. Notre seul et unique ami. Celui qui reste depuis tant d'années fidèle à lui-même et qui ne se laisse pas influencer par des rumeurs.

Je me suis rafraîchi comme j'ai pu et j'ai aidé Sam à s'habiller après lui avoir juste nettoyé le visage, révélant de nombreuses contusions à la racine de ses cheveux que des mèches sales avaient dissimulées jusqu'alors. Il pue vraiment comme un poisson pourri, il n'y a pas d'autres mots, mais nous sommes tellement pressés que nous nous occuperons mieux de lui plus tard.

Lorsque je lui ai donné des vêtements, j'ai vu ses yeux se remplir de larmes. Ma gorge s'est serrée soudain et il m'a fallu une bonne dose de courage pour ne pas l'imiter.

Je lui ai tout simplement rendu sa dignité.

J'ai mis un temps fou pour lui mettre des sous-vêtements, des chaussettes, un t-shirt à manches longues et un jeans, tellement il était faible et craintif, sursautant à chaque fois que mes mains avaient le malheur de toucher sa peau.

Une colère inimaginable s'est emparée de moi lorsque j'ai pensé aux salauds qui avaient fait ça à mon petit frère et qui l'avaient rendu si…

J'ai baissé la tête un moment puis l'ai aidé à sortir de la maison en le retenant par les épaules. Il était devenu si émacié que je pouvais sentir ses os à travers l'épais coton de son habit.

De nouveau une chaleur inconfortable m'a brûlé les joues et des envies de meurtre m'ont assailli violemment.

Lorsque mon père m'a demandé de l'aider à colmater le trou béant qui remplaçait la vitre arrière de l'Impala, Sam s'est assis en haut des marches du perron pour nous attendre sagement dans ses habits devenus trois fois trop grands pour lui.

Nous avons bâchés sommairement la vitre puis John s'est installé au volant, impatient de prendre la route et de mettre un maximum de distance entre nous et nos ennemis.

Quand je me suis retourné pour prévenir mon cadet de notre départ. Je n'ai pu m'empêcher de lever un sourcil d'étonnement.

Sam tenait dans ses bras le chat qui s'était dissimulé dans la voiture. La gueule relevée vers le ciel, se laissant gratouiller le menton en ronronnant, sagement assis sur ses genoux.

Papa et moi nous sommes regardés surpris et un tantinet perplexe. Le hasard n'existe pas pour nous et de voir régulièrement cette bestiole nous tourner autour nous a mis mal à l'aise.

- Sammy ! A lancé mon père. Nous devons partir.

Sam s'est levé lentement tout en gardant l'animal serré dans ses bras et s'est dirigé vers la Chevrolet.

- Nous ne pouvons pas le prendre ! Lui ai-je dit en désignant le chat alors qu'il me fixait intensément de ses grands yeux verts.

Mon frère a resserré ses doigts dans les poils du félin et m'a regardé d'une façon si attristé qu'il m'a déchiré le cœur encore une fois.

- Dépêchez vous ! S'est impatienté papa.

- Okay. Tu peux prendre ta bestiole avec toi ! Ai-je cédé en l'observant. Mais si elle griffe l'intérieur de ma caisse j'en fais un tambour.

Pour la première fois depuis que nous avons retrouvé Sam, j'ai vu au fond de ses yeux une étincelle se ranimer et briller.

Doucement, il s'est installé à l'arrière de l'Impala et s'est recouvert d'une couverture tandis que je m'engouffrais en grimaçant à côté de mon père.

Le chat s'est alors blotti contre Sam puis ensemble ils ont fermé les yeux.

- Je ne veux m'arrêter que pour reprendre de l'essence et de la nourriture. A dit John avant de partir. Nous allons faire plusieurs détours pour brouiller les pistes. Dans deux jours, nous devrions être chez Bobby. Des questions ?

Je tourne vers lui mon visage fatigué et préoccupé.

- Tu ne penses pas qu'une halte dans un hôtel ferait le plus grand bien à Sam ?

Je réfléchis un court instant et reprends la parole avant que mon père intervienne.

- Nous devrions l'emmener dans un hôpital papa, il ne va pas bien…

- Non ! Répond-il immédiatement. S'il y met les pieds, nous aurons trop de questions… trop d'ennuis.

- Mais papa, tu as vu son état… tu as vu son corps… et je ne te parle même pas de ce qui doit se passer dans sa tête !

- Ca suffit! Gronde John en se passant les deux mains dans les cheveux. Tu crois que je suis aveugle ? Vous avez besoin tous les deux de récupérer et ma seule option à l'heure actuelle, c'est Bobby !

Son attitude et le ton de sa voix m'indiquent qu'il ne faut pas que j'insiste et je suis trop fatigué pour avoir une engueulade avec lui. Nous sommes tous les deux sur les nerfs et surtout, nous sommes tous blessés.

Même si je ne suis pas d'accord avec lui j'acquiesce de la tête, mettant ainsi un terme à la conversation.

Nous roulons alors jusqu'à ce que l'aube puis le jour fassent leurs apparitions. J'ai dû m'endormir un certain moment bercé par la musique que mon père a mis en sourdine pour nous détendre.

Lorsque je me suis redressé sur mon siège, la tête prise entre deux enclumes, je l'ai observé imperturbable qui fixait l'horizon.

L'Impala est poussée à plein régime. Nous fuyons aussi vite que nous pouvons, accumulant des kilomètres au compteur avec une rapidité effrayante. Il est encore trop tôt pour rencontrer d'autres véhicules sur cette route secondaire.

Je suis content que John conduise. Le moteur vrombit régulièrement et nous apaise progressivement. C'est un bruit qui a toujours eu sur moi un effet relaxant depuis que je suis tout petit, un peu comme la chanson qu'une mère fredonne à son enfant pour l'endormir.

Je suis tiré de mes songes quand mon père se gare devant une station essence à côté d'une petite aire de repos ombragée.

- Nous faisons le plein ! Lance mon père. Si tu as besoin de te dégourdir les jambes c'est maintenant.

- J'vais surtout pisser !

Ma réponse le fait sourire.

Avant d'y aller, je me retourne vers Sam et lance un juron, maudissant la douleur à mon épaule qui s'est réveillée après être restée plusieurs heures sans bouger.

Mon frère continue de dormir. Je n'aime pas quand il se réfugie dans le sommeil pour échapper à la réalité, mais il faut avouer que c'est mieux pour nous à l'heure actuelle.

Je lui pose doucement une main sur son front après lui avoir écarté quelques mèches de cheveux. Il est un peu fiévreux mais sa température reste acceptable. Il demeure toujours immobile. Seul le félin relève la tête et miaule un truc qui ne ressemble à rien. Mon nez me démange et j'ai une soudaine envie d'éternuer. Je regarde la bestiole avec énervement quand j'entends Sam murmurer.

- Noon… c'est faux… c'est faux !

Il semble être prisonnier d'un rêve ou plutôt d'un souvenir désagréable.

- Chuuut Sammy… Lui dis-je doucement pour l'apaiser.

Mon père est sorti et remplit déjà le réservoir de notre Chevrolet en observant les trois véhicules stationnés un peu plus loin. Une grosse voiture familiale gris-métallisée, un 4x4 bleu-nuit et un break blanc qui n'a plus d'âge.

Tout est calme et tranquille.

Je sors et me dirige vers les toilettes qui ne sont pas, comme d'habitude, d'une propreté exemplaire. Je m'arrête de respirer par habitude pendant que je me soulage.

J'ai à peine fini que mon père surgit derrière moi et me fait sursauter.

- On dégage tout de suite ! Commande-t-il.

- Fait chier !

Je jure et me précipite à sa suite en finissant de m'habiller aussi vite que je peux puis accélère jusqu'à notre voiture.

J'entends siffler des balles au dessus de nos têtes au moment où je me jette dans l'Impala.

Mon père démarre avant même que j'ai refermé la portière.

Je vois alors à travers le rétroviseur le 4x4 foncer derrière nous en faisant crisser ses pneus sur les graviers pour parvenir à notre hauteur.

Le véhicule nous serre de près et John appuie sur l'accélérateur pour les distancer.

Nous entendons plusieurs détonations malgré le vacarme du moteur qui est poussé à plein régime.

Je m'agrippe lorsqu'il tourne dangereusement le volant pour prendre une bretelle de sortie qui est arrivée si vite que je ne l'avais même pas vu.

Le 4x4 réussit à s'approcher trop près de nous et le choc que nous recevons à l'arrière nous fait dévier de notre trajectoire.

J'ouvre vite la boîte à gants, en retire un révolver de calibre 44 magnum que je saisis des deux mains et me retourne pour viser, à travers la bâche, les enfoirés qui prennent un malin plaisir à nous percuter sans arrêt le pare-chocs arrière.

Je tire et lorsque j'entends le bruit strident du moteur du 4X4 siffler et cracher de la fumé, je crie victoire.

Le véhicule ralentit mais continue cependant à nous talonner.

Mon père change régulièrement de voie et zigzague en évitant parfois de justesse de rares voitures présentent sur la route.

La distance augmente entre nous mais les coups de feu ne cessent de pleuvoir sur la carrosserie.

- Vise les pneus ! Me lance alors John concentré sur sa conduite.

Je passe alors avec difficulté du siège avant vers le siège arrière en serrant la mâchoire pour retenir un gémissement de douleur.

Puis j'observe Sam qui regarde aussi le 4x4 sombre les paupières presque closes. Il se recroqueville pour me laisser plus de place.

Je jure encore une fois lorsque papa fait une embardée qui me fait presque lâcher mon Révolver des mains, nous évitant de justesse une nouvelle série de tires qui explosent définitivement le rétroviseur droit.

- Sam baisse toi !

Il obéit automatiquement à mon avertissement et se bouche les oreilles avec les mains.

Je vise alors les pneus. Tiens fermement mon arme entre mes doigts, même si ma main me brûle, et tire.

Je vois le véhicule s'affaisser d'un côté à cause de la crevaison et virer à droite directement dans le fossé. Il est déséquilibré par la vitesse, se soulève puis s'écrase sur la portière droite tout en glissant sur plusieurs mètres.

- YES !

J'explose de joie et me jette sur mon frère pour le presser dans mes bras tellement je suis content.

J'oublie un instant mes blessures et les siennes et profite de ma victoire.

Mon exaltation est communicative et je vois mon père acquiescer plusieurs fois la tête de satisfaction.

Cependant ma joie est de courte durée lorsque nous ralentissons et nous garons sur le bas-côté de la chaussée.

- Mais qu'est-ce que tu fais papa ?

- Je vais interroger ces types pour savoir ce qu'ils nous veulent. Dit-il en sortant de l'Impala en faisant grincer terriblement la porte. Restez à l'intérieur.

Je deviens livide.

- Tu rigoles !

Je me précipite à sa suite le Révolver dans ma main valide.

Il n'y a que deux hommes dans la voiture et celui qui était à la place du mort, l'est effectivement. Son cou a pris une position vraiment peu habituelle et un morceau du tableau de bord l'a fixé définitivement à son siège d'une drôle de façon.

John a escaladé le véhicule fumant et a ouvert brutalement la porte du conducteur. A l'intérieur, l'homme est encore sonné par le choc de l'accident mais mon père le saisit par la veste et le balance sur l'asphalte sans le moindre scrupule.

Le malheureux gémit et se retourne en s'appuyant sur les coudes, la moitié du visage couvert de sang.

John s'approche de lui et le regarde stupéfait. Il reconnait le chasseur et ne peut s'empêcher d'être terriblement déçu.

- Jacob ! Explique-moi ? Exige-t-il d'une voix glaciale.

- Comme si tu ne le savais pas ! Jette le chasseur haineux allongé sur le sol.

- Pourquoi vous voulez nous tuer ? Insiste-t-il menaçant en dirigeant son arme vers lui.

L'homme nous lance alors un sourire provocateur et agressif.

- John… t'es un excellent chasseur… Rétorque-t-il le souffle court. Mais comment as-tu pu laisser faire ça sans réagir… hein dis-moi ?

Je vois mon père pâlir progressivement et pincer des lèvres. Qu'est-ce que cela veut dire ?

- Je ne vois pas de quoi tu parles ! Répond papa alors que je m'aperçois qu'il ment.

Je m'approche encore un peu plus tandis que l'homme se met à rire méchamment et me regarde.

- Ah… Voilà l'aîné des Winchester… Dit-il en m'observant. Tu sembles surpris… Ton père t'aurait caché ça… Que ton frère est un humain à la solde des démons… La main gauche du Diable…

John se précipite alors vers lui et lui assène un violent coup de pied dans le ventre. Il s'agenouille et lui saisit ensuite le col de sa chemise pour lui hurler au visage.

- Ce n'est qu'un ramassis de connerie. Rage-t-il. Un démon a tué sa mère. Il a détruit notre vie. Nous sommes des chasseurs au même titre que toi. Nous traquons tout ce qui est démoniaque. Tu crois que je ne suis pas capable de faire la différence. Tu es fou Jacob… Vous êtes tous fous !

Je reste silencieux devant tout ce qui se passe et refuse de comprendre la conversation dont je suis témoin.

Jacob agonise et murmure plus qu'il ne parle à l'oreille de mon père.

- Tu n'as pas vu ce qu'il a été capable de faire lorsque nous l'avons retenu prisonnier John ! Chuchote-t-il en crachant du sang. Tu n'es plus capable d'être objectif parce qu'il est ton fils… tu as été corrompu par lui… vous devez tous être éliminés.

Je n'ai pas entendu ce que le chasseur lui à dit mais le regard de mon père est devenu soudainement si sombre qu'il m'a fait peur. Il s'est redressé en titubant, ivre de rage… ivre d'une colère si grande que j'ai reculé d'un pas pour l'éviter.

- Qu'est-ce que vous lui avez fait ? Exige-t-il une dernière fois.

Le chasseur crache un jet de salive sanguinolent sur le bitume avec dédain.

- Nous avons juste révélé sa vraie nature et…

John ne lui laisse pas le temps de finir et lui tire une balle entre les deux yeux.

Je reste interdit et demeure immobile en fixant mon père avec étonnement.

C'est la première fois que je vois papa tuer un humain de sang froid.

- Remonte dans la voiture ! M'ordonne-t-il le visage inexpressif.

Je suis tétanisé et le regarde avec stupeur.

- REMONTE DANS LA VOITURE ! Hurle-t-il alors.

A suivre…

Merci pour vos reviews, et toutes vos (nombreuses) questions… Les réponses arrivent doucement mais sûrement, soyez patients…

En attendant, je vous donne rendez-vous la semaine prochaine !

Elisab