La chandelle était presque entièrement consumée. Les yeux rougis par le manque de clarté et la fatigue, Bilbon bâilla et reposa son livre sur ses genoux. Les lettres se brouillaient devant ses yeux tant il était fatigué et, de toute façon, son esprit ne parvenait plus à leur trouver le moindre sens.

Le hobbit se frotta les paupières d'un air las. Quelle heure pouvait-il être ? Très tard ou très tôt... la nuit était fort avancée, en tous les cas. Le silence était total et lui serrait le coeur. Il aurait aimé entendre quelque chose... les bruits de la vie... mais il était seul, désespérément seul... seul dans ce silence oppressant. Bilbon avait perdu l'habitude d'être seul.

Malgré lui, sa tête dodelina et chut vers l'avant, ses yeux se fermèrent. Il faillit se laisser aller mais se redressa dans un sursaut. Avec peine tant son corps épuisé lui semblait lourd, il quitta son fauteuil, sur lequel il déposa son livre, et traîna les pieds jusqu'à la cuisine où il mit de l'eau à chauffer. Peut-être qu'une bonne tasse de thé l'aiderait à demeurer éveillé... Naturellement, le hobbit savait bien que tôt ou tard, qu'il le veuille ou non, il lui faudrait céder au sommeil... un frisson de peur lui parcourut l'échine. Peut-être que s'il était suffisamment fatigué il dormirait d'un sommeil de plomb qu'aucun cauchemar ne viendrait troubler... Bilbon préférait supporter le silence et la fatigue plutôt que d'affronter les terribles songes qui hantaient son esprit dès lors qu'il s'endormait !

Il s'achemina toutefois vers sa chambre à coucher, disons plutôt qu'il s'y traîna, et se dévêtit pour enfiler ses vêtements de nuit. Non pas qu'il en ait envie : tout ce qui évoquait le sommeil lui nouait l'estomac ! Mais le temps que l'eau chauffe, il devait s'occuper, sans quoi il risquait de s'endormir sur place !

Une fois de retour dans la cuisine, il fit infuser son thé ; il avait changé d'avis et choisi des herbes aux vertus calmantes, dans l'espoir qu'elles lui procureraient un sommeil paisible lorsqu'il finirait par succomber. Il le but lentement, manquant renverser sa tasse plusieurs fois : il était à bout de forces ! Ce manège infernal durait depuis des jours et des jours, ou plutôt des nuits et des nuits, depuis son retour en Comté ou pratiquement... il avait essayé le thé très fort qui d'ordinaire, pris aussi tard, l'empêchait de fermer l'œil mais, après avoir passé deux nuits sans dormir il s'était effondré tout de même et s'était endormi à table.

La dernière goutte avalée, le hobbit gagna son lit sans le moindre enthousiasme et se glissa entre les draps, glacé d'appréhension.

- Dormir ! pensa-t-il avec toute la conviction dont il était encore capable. Je vais dormir et ne penser à rien... à rien !

Il voulait se répéter ces mots encore plusieurs fois pour bien s'en imprégner, mais sa fatigue eut raison de lui et il s'endormit à peine sa tête posée sur l'oreiller.

OO0OO

Bilbon marchait d'un bon pas sur le sentier qui passait derrière son trou de hobbit et qui faisait presque tout le tour de Hobbitebourg. Une très jolie promenade. Le soleil brillait sans chauffer de manière excessive, l'air était léger, c'était un jour idéal pour effectuer une longue randonnée.

Bilbon se mit à siffloter. Mais ce n'était pas tant pour exprimer sa joie que pour faire taire le léger malaise qui persistait à peser sur son coeur. Il avait beau se répéter que c'était absurde, il lui semblait que quelque chose n'allait pas. Il y avait quelque chose d'anormal. Il n'aurait pas dû être seul, déjà pour commencer ! Mais si, voyons ! Quelle sottise ! Et puis, où était le problème ? Il était chez lui, non ? Dans son pays bien-aimé, tout près de sa maison. Il connaissait chacun des habitants du secteur et chaque pierre du sentier !

Tout en se disant cela, Bilbon regarda soudain autour de lui d'un air inquiet : chaque pierre du sentier ? Il ne reconnaissait rien de ce qui l'entourait ! Ce n'était plus sa riante contrée qui s'étendait autour de lui mais une plaine morne et rase. Des herbes dures et sèches sortaient par touffes d'une terre qui paraissait grisâtre. Ici et là, des cailloux, des rochers donnaient un peu de relief au paysage. Un vent aigre soufflait et le soleil avait disparu.

Tout au fond, au plus profond de son subconscient, Bilbon gémit de terreur : tout allait recommencer et il ne pouvait rien empêcher ! A un autre niveau de conscience toutefois, il regardait autour de lui d'un air perplexe tandis que son sentiment de malaise s'intensifiait :

- C'est impossible !

Il ne pouvait pas s'être perdu ! Pas à une demi lieue de chez lui, sur un chemin qu'il connaissait depuis toujours ! Et de toute façon, ce paysage désolé n'appartenait pas à la Comté ! Ou bien il devenait fou et était en proie à des hallucinations, ou bien il était victime d'un mauvais sort !

Comme pour confirmer cette dernière hypothèse, une sorte de brouillard d'une vilaine couleur brunâtre se mit à sourdre du sol. En quelques instants, il avait masqué tout le paysage et enveloppé le hobbit d'une sorte de cocon qui se mouvait lentement, pareil à une créature douée de vie qui aurait sournoisement cherché à s'emparer de lui. Le coeur de Bilbon battait à tout rompre. Il devait faire appel à tout son courage et tout son bon sens pour ne pas se mettre à courir droit devant lui en poussant des cris de terreur ! Même son souffle commençait à se bloquer dans sa poitrine, malgré ses efforts pour inspirer à fond et chasser cette peur irrationnelle qui lui faisait jaillir la sueur par tous les pores de la peau !

Et puis quelqu'un parla. Invisible dans le brouillard. Une voix grave que le hobbit aurait reconnue entre mille, après mille ans passés ! Une voix chargée de colère et d'un incommensurable mépris :

- Voleur... menteur... traître !

- Thorin... chuchota Bilbon en fermant les yeux et en serrant les paupières de toutes ses forces - ce qui ne servait à rien puisque de toute façon il ne pouvait rien voir dans cette mélasse !

Il plaqua ensuite ses mains sur ses oreilles, pour ne pas entendre la suite. Il ne voulait plus entendre ces paroles dont chacune l'écorchait vif. Plus jamais. Mais tout était vain, c'était comme si la voix parlait à l'intérieur de sa tête :

- Mes neveux et moi sommes morts par votre faute, voleur !

- Thorin, non ! Vous savez bien que c'est faux ! J'ai fait tout ce que j'ai pu pour éviter ça…

- Vous nous avez trahis !

- Ce n'est pas vrai ! Je voulais éviter un massacre... j'essayais de sauver la Compagnie.

- Et vous vous êtes caché pendant que nous nous faisions tuer, comme le misérable lâche que vous êtes !

Perçant le brouillard, Bilbon devina deux silhouettes indistinctes qui le regardaient avec sévérité, d'un air accusateur.

- Fili... Kili... Vous savez pourtant bien que...

La voix invisible laissa tomber une exclamation de mépris et de déni mêlés. Les deux ombres ne parlaient jamais. Et celui qui parlait n'apparaissait jamais.

- Je ne me suis pas caché ! protesta le hobbit.

Il était bouleversé. Anéanti. Jamais rien auparavant, aucune épreuve, aucune parole ne l'avait jamais fait autant souffrir. L'idée que depuis le monde des morts ses amis puissent le détester, pire le mépriser, le maudire, le tenir pour responsable de leur sort... c'était insupportable. Insupportable.

- J'étais prêt à me battre à vos côtés jusqu'au bout, bredouilla-t-il. Mais j'ai reçu un mauvais coup et j'ai perdu connaissance. Quand je suis revenu à moi tout était fini… tout était fini…

- Foutaises !

- Je vous jure que c'est vrai...

- Vous avez toujours été un fardeau pour nous, une épine plantée dans nos talons.

- Thorin, je vous en supplie...

-... et pour finir vous avez précipité notre perte.

- Pitié ! Pourquoi êtes-vous aussi cruel ? Je ne mérite pas ça ! Si vous me laissiez vous expliquer...

Mais déjà les ombres disparaissaient tandis que la voix invisible perdait de son ampleur et s'éteignait peu à peu, lourde de mépris :

- ... voleur... félon... assassin !

- Thorin... je n'ai jamais voulu ça... THORIN ! hurla Bilbon.

Il se redressa d'un seul bond, trempé de sueur, et comprit qu'il avait vraiment hurlé. Comme chaque nuit. Son coeur battait une chamade endiablée, ses mains mouillées tremblaient, ses vêtements de nuit collaient à son corps moite... chaque nuit, le même cauchemar le tourmentait. Chaque nuit il s'éveillait en sursaut, hurlant d'horreur.

Et chaque nuit, il s'en voulait davantage.

Car Thorin l'avait quitté avec des paroles amicales... et de toute façon, jamais, même possédé par la maladie du dragon, même au plus fort de la colère il n'avait eu, de son vivant, des paroles aussi dures ! Non, ce n'était pas l'esprit de son ami défunt qui venait hanter Bilbon, c'était lui-même, c'était son propre cerveau qui inventait ces mots terribles, ces reproches abominables... c'était son propre subconscient qui le torturait dès que le sommeil le livrait à lui.

- Je ne voulais pas ça, répéta le hobbit, comme une prière.

Des larmes ruisselaient sur son visage. Comme si perdre ses amis n'avait pas été suffisamment terrible ! Il fallait encore que cet abominable cauchemar vienne le torturer... au fond de lui, Bilbon en connaissait la raison. Il savait bien qu'en réalité il n'avait rien à se reprocher. Il savait que Thorin lui avait pardonné, et réciproquement, ce qui un temps les avait séparés. Ce n'était pas là le vrai problème.

Le problème, c'était qu'il éprouvait ce sentiment horrible qu'est la culpabilité du survivant : ils sont morts et pas moi... pourquoi ?

Gandalf aurait pu l'aider et lui dire des paroles de réconfort et de sagesse, mais Gandalf était bien loin.

Ce cauchemar n'avait commencé à hanter le hobbit qu'après son retour chez lui. Une fois qu'il s'était retrouvé seul. Si terriblement seul. Tout le long du chemin de retour, malgré sa tristesse il avait pu dormir en paix et il avait espéré oublier. Oublier la guerre, la mort et la souffrance.

Dans les premiers temps de son retour, encore, il avait pu dormir tranquille, sur un lit de fortune : sa maison avait été pillée et mise à sac en son absence et l'or qu'il ramenait de son voyage lui avait servi à racheter ses meubles, ses affaires, et à remplacer celles qu'il n'avait pas pu récupérer. Plus difficiles et plus graves étaient ses démêlés juridiques avec les instances de la Comté : bon nombre de hobbits affirmaient qu'il n'était qu'un imposteur et Bilbon avait eu bien du mal à faire admettre son identité ! Tout le temps qu'il avait dû consacrer à remettre son foyer en état et à se battre pour être reconnu comme celui qu'il était, il avait été épargné par les mauvais rêves.

Mais depuis...

A nouveau, Bilbon se sentit oppressé. Cette grande maison vide... peuplée de fantômes et de regrets... il avait pris l'habitude d'être toujours en compagnie. Des larmes silencieuses roulèrent de plus belle sur les joues pâles du semi homme. Il aurait donné n'importe quoi pour qu'une troupe de nains tapageurs vienne soudain envahir son paisible -trop paisible- foyer... il voulait entendre à nouveau leurs rires, leurs plaisanteries et même leurs sarcasmes. Qu'ils retournent toute la maison, quelle importance ! Ce serait avec joie qu'il les verrait faire ! Oh oui, si seulement, si seulement tout pouvait recommencer... une nouvelle chance, pour une autre fin... ça c'était un rêve, naturellement. Revenir en arrière n'est accordé à personne, quelque ardeur qu'il mette à le souhaiter. N'empêche que ses amis lui manquaient cruellement, au point que parfois il se demandait s'il avait été bien inspiré de revenir. S'il n'aurait pas dû rester à Erebor.

Mais non. S'il avait fait cela il n'aurait pas souffert de la solitude, sans doute, mais c'est le mal du pays qui l'aurait rongé, lentement, patiemment, l'aurait tourmenté et rendu malade.

Il n'y avait, au fond, aucune bonne option...

Tremblant de tous ses membres, Bilbon se leva, ralluma sa chandelle et se mit à arpenter son logis, une pièce après l'autres, sans but, la gorge horriblement serrée. Rien ne l'avait préparé à de telles épreuves. Jamais il n'aurait pensé que son retour serait aussi amer. Aussi douloureux.

De guerre lasse, il alla se blottir dans son fauteuil au salon, s'y roula en boule et sortit son anneau de sa poche (car il ne s'en séparait jamais, même la nuit, et avait cousu une poche tout exprès sur les vêtements qu'il enfilait pour dormir).

Il se mit à le caresser du bout des doigts, sans jamais le quitter des yeux, et peu à peu s'apaisa. Le premier chant du coq le trouva endormi au même endroit, recroquevillé sur lui-même, le poing serré sur son trésor et la tête appuyée sur son poing.