- Ca ne peut pas continuer comme ça... il faut que je trouve une solution !
Il faisait grand jour à présent et Bilbon Sacquet, les traits tirés, le teint pâle, était assis devant un petit déjeuner qu'il chipotait.
Or, un hobbit prend toujours la nourriture très au sérieux ! Mais Bilbon n'avait pas seulement perdu le sommeil. En réalité d'ailleurs il ne l'avait pas perdu : non, il l'évitait seulement autant que cela lui était possible tant son horrible cauchemar le bouleversait nuit après nuit, pire que ça, lui déchirait l'âme ! En revanche, il avait perdu l'appétit. Aucune nourriture ne l'attirait plus vraiment et de toute façon il ne parvenait jamais à avaler que quelques bouchées avant de repousser son assiette d'un air las. Il avait du même coup beaucoup maigri, mais cela lui importait peu. La seule chose qui parvenait à lui procurer un peu de paix et de réconfort, c'était l'anneau d'or qu'il avait trouvé dans les galeries du royaume des gobelins.
Mais si attaché qu'il puisse être à cet objet envoûtant, Bilbon sentait confusément qu'il sombrait dans la dépendance et que ce n'était pas très sain. Si encore l'anneau avait pu le préserver de faire des cauchemars ! Mais ce n'était pas le cas et Bilbon songeait, avec tout ce qui lui restait de bon sens, qu'il lui fallait absolument un dérivatif. Il devait trouver un nouveau but à son existence, quelque chose à faire qui occuperait utilement ses jours autant que ses pensées et chasserait les spectres qui le tourmentaient.
A ceci près que c'était là bien plus facile à dire qu'à faire. Gandalf l'avait pourtant prévenu que s'il survivait à la quête d'Erebor il ne serait plus jamais le même. Il avait changé, en effet, et il n'avait pas attendu d'être de retour en Comté pour s'en apercevoir, même si c'était ici, chez lui, tandis qu'il s'efforçait sans conviction ni grande envie d'ailleurs de renouer avec ses anciennes habitudes, que ce constat s'imposait à lui à chaque instant. Cependant, si changer n'est pas nécessairement une mauvaise chose, Bilbon n'aurait jamais cru qu'il se sentirait aussi mal, sans parvenir à reprendre le fil paisible de son ancienne vie ! Peut-être aussi lui manquait-il la conviction et du même coup la volonté nécessaire…
Bilbon débarrassa la table sans avoir avalé grand chose et s'en fut d'un pas traînant jusqu'à son jardin, impeccablement entretenu par le Père Gamegie. Machinalement, ou peut-être par habitude, Bilbon se dirigea vers l'endroit où il avait planté le modeste gland qu'il avait ramassé dans le jardin de Béorn, le changeur de peau. Un sourire triste étira les lèvres du hobbit. Béorn... ce géant bourru, un peu sauvage, très farouche et cependant doté d'un coeur grand comme ça... Béorn qui pouvait être terrifiant quand, abandonnant son apparence humaine (laquelle était d'ailleurs déjà passablement impressionnante), il endossait la personnalité et l'apparence d'un ours énorme ! Un fauve gigantesque dont la fureur et la puissance avaient fait des ravages dans les rangs des orcs... Bilbon secoua la tête en fermant les yeux et s'efforça de chasser les souvenirs de guerre et de bataille.
Il s'accroupit près de la petite place de terre nue sous laquelle il avait enfoui son "trophée". Il attachait plus d'importance à ce pauvre petit gland, ramassé sur le sol et ensuite conservé au fond d'une poche à travers mille dangers, qu'à l'or ou l'argent (lequel lui avait cependant été bien utile, il fallait l'avouer) qui avait également fait partie de ses "souvenirs de voyage". Quoi de plus naturel pour un hobbit, après tout ? Ceux-ci n'ont-ils pas de tout temps éprouvé un amour profond pour toutes les choses qui poussent ? Bilbon espérait de tout son coeur que cela donnerait quelque chose. Il attendait avec impatience et inquiétude de voir apparaître une pousse fragile qui, il l'espérait, deviendrait un jour un arbre majestueux. Il avait choisi l'emplacement avec soin, dans la perspective d'un grand arbre aux majestueuses ramures. Oh bien sûr, lui-même ne le verrait jamais ainsi ! Un chêne met des décennies à pousser et à devenir un grand arbre, un hobbit ne vit pas aussi longtemps. Mais cela n'avait pas d'importance. Si le gland qu'il avait mis en terre germait comme il l'espérait, il le verrait néanmoins sortir de terre et devenir un arbrisseau. Et lorsqu'il ne serait plus là... cette pensée frappa soudain le hobbit comme une gifle en plein visage !
Il ne s'était jamais marié et n'avait pas d'enfant. Qu'adviendrait-il de sa maison après sa mort ? Pardi, il le savait déjà ! Tout ce qu'il possédait reviendrait à ses cousins, les Sacquet de Besace ! L'horrible Lobélia et son non moins horrible fils, Lothon !
Bilbon se redressa, sourcils froncés, son visage d'ordinaire affable figé en une expression de dureté qui ne lui était pas coutumière. L'idée en elle-même n'avait de toute façon rien de plaisant mais il pensait surtout aux objets qui lui étaient les plus chers, à ce qu'il chérissait tout particulièrement. Qu'adviendrait-il de ses livres ? Ses précieuses cartes ? Son jardin ? Un chêne notamment prend de la place et son ombre est généreuse... si l'on aime l'ombre. Par ailleurs, il faut tout de même admettre que ce n'est pas le genre d'arbre que l'on fait généralement pousser dans un jardin... Les Sacquet de Besace, estimait Bilbon, ne respectaient rien ! Seraient-ils capable de le couper ?! Un grand froid envahit le coeur du hobbit, qui serra les poings. Si le modeste fruit qu'il avait rapporté consentait à donner quelque chose, cet arbre, jeune ou vieux, serait sacré ! SACRE ! Et cela pour toutes sortes de raisons ! Le souvenir d'une voix perdue, des dernières paroles d'un mourant s'éveilla dans son cerveau et cette fois elle n'était ni agressive ni accusatrice, car c'était un vrai souvenir et non une émanation déformée de son subconscient :
- Retournez à vos livres et à votre fauteuil, plantez vos arbres, regardez-les pousser...
Oh oui ! Alors que sa propre vie s'éteignait en lui, après qu'il ait vu périr l'un de ceux qui lui était les plus chers au monde, Thorin savait de quoi il parlait ! Regarder croître la vie pour ne jamais oublier que même si la mort est le lot de chacun, la vie renaît toujours, qu'elle est plus forte que tout et qu'elle est porteuse d'espoir.
- Si plus de gens chérissaient leur foyer plus que l'or, ce monde serait un endroit plus joyeux.
Ne devait-il pas cela à son ami disparu ? se demandait Bilbon. Ne lui appartenait-il pas, pour une minuscule, un infime part, de travailler à rendre "le monde plus joyeux" ? De toute manière, cet arbre était un souvenir. Bilbon se souvenait de ce qu'il avait dit un jour : "à chaque fois que je le verrai je me souviendrai. De tout ce qui est arrivé de bon, de mauvais... et quelle chance j'ai eue de rentrer chez moi". C'était plus vrai aujourd'hui que jamais ! Les poings de Bilbon se serrèrent encore plus fort, jusqu'à tant que ses articulations blanchissent. De toute façon, il ne voulait pas que Lobélia et consorts posent leurs pattes avides sur ses affaires et investissent la maison construite par son père ! Cette pensée lui était odieuse ! Oui, se dit le semi homme avec ironie en desserrant ses poings et en retrouvant ses esprits, voilà qui est bel et beau ! Il n'empêche que tu n'es pas immortel, mon pauvre Bilbon, et qu'après ta mort tout ceci leur reviendra, quoi qu'ils décident d'en faire ! Inutile de taper du pied et de geindre, tu n'y changeras rien ! A moins bien sûr que d'ici là tu aies un héritier... ah ! ah !
Il n'y songea pas davantage ce jour-là et cependant l'idée, tout comme le gland qu'il avait planté en terre, germa lentement dans son esprit jusqu'au jour où elle aussi donna ses fruits.
En attendant ce jour, plus déprimé encore que lorsqu'il était sorti de chez lui, Bilbon s'en retournait vers la maison lorsqu'il vit arriver Hamfast Gamegie, que l'on appelait familièrement le Père Gamegie et qu'on nommerait un jour l'Ancien, flanqué de son fils Samsagace, dit Sam. Un brave petit, d'ailleurs.
- Bonjour, M'sieur Bilbon ! lança le père, aussitôt imité par l'enfant.
- Bonjour, répondit l'intéressé en se forçant à sourire.
Il avait depuis quelques temps décidé de demander au Père Gamegie d'entretenir son jardin. Il le payait pour ça, bien sûr. Auparavant il le faisait lui-même mais Bilbon n'avait plus de goût pour rien. Plus de courage. Plus de volonté. Il se traînait tout le jour en redoutant la nuit et ses fantômes, apportés par le sommeil.
Pourtant, en regardant machinalement le père et le fils se mettre à l'ouvrage Bilbon finit par sourire : le petit Sam était adorable, il prenait son travail très à coeur et s'efforçait d'imiter chacun des gestes de son père. Oui, c'était un gamin adorable. C'était dommage qu'il appartienne à une famille aussi modeste. Les Gamegie ne savaient ni lire ni écrire et ne roulaient pas sur l'or. Au fond c'était une bonne action d'avoir engagé le père comme jardinier. Cela lui procurait un petit revenu. Et d'ailleurs... petit à petit, une idée commença à prendre forme dans le cerveau désoeuvré de Bilbon. Sam méritait que l'on s'intéresse à lui et de plus, cela lui procurerait à lui-même une occupation des plus salutaires. Il réfléchit encore un instant au plan qu'il venait d'échafauder et se décida au moment où il vit l'enfant courir à travers le jardin... et passer à l'emplacement où il espérait un jour voir pousser un chêne !
- Sam ! cria-t-il.
Surpris, le jeune garçon s'arrêta net et se tourna vers lui. Bilbon se hâta dans sa direction.
- Essaie de ne pas marcher à cet endroit, le gronda-t-il gentiment en désignant la petite place de terre nue. Il y a des plantations.
L'enfant loucha vers le sol (l'empreinte de son pied nu était bien visible) et releva son museau vers son interlocuteur en disant :
- Je m'excuse, Monsieur Bilbon.
Bilbon sourit et, cette fois, il n'eut pas à se forcer. Puis il ébouriffa les cheveux bouclés du garçon en disant :
- Ce n'est pas grave, Sam. Mais maintenant tu feras attention. J'ai une idée : c'est toi qui t'occuperas de cet emplacement, qui l'arroseras et qui soigneras cet arbre lorsqu'il commencera à pousser. Tu es d'accord ?
- Oui, Monsieur Bilbon. C'est quoi, comme arbre ?
- Un chêne, répondit le hobbit en souriant plus largement encore. Et un jour je te raconterai son histoire.
Il se composa une mine mélodramatique et ajouta en fronçant les sourcils :
- Mais c'est une histoire qui fait peur, tu sais... avec notamment un homme très grand, très fort, qui la nuit se change en ours et chasse les méchants orcs...
Le petit garçon ouvrit des yeux larges comme des soucoupes :
- C'est vrai ?!
- Oui mais je te raconterai tout cela plus tard. Et puis lorsque tu auras terminé de t'occuper de notre arbre, tu viendras à la maison. J'aurai quelque chose pour toi.
- Oh !
Les yeux de l'enfant brillèrent.
- Et vous me raconterez l'histoire de l'homme ours ?
- Oui.
- Vous connaissez beaucoup d'histoires ?
- Oui, beaucoup.
- Vous me les raconterez toutes ?
- Si tu veux, répondit Bilbon, qui souriait toujours et se sentait plus détendu qu'il ne l'avait été depuis longtemps.
