A dater de ce jour, le petit Sam vint souvent à Cul-de-Sac, même sans son père. Ce dernier en effet ne venait entretenir le jardin qu'une fois par semaine. Sam venait beaucoup plus fréquemment, prenant très à coeur la mission qui lui avait été confiée. Un jour tout de même il posa à Bilbon la question qui le turlupinait depuis un certain temps :
- Pourquoi un chêne, Monsieur Bilbon ?
A la vérité, c'était le hasard qui en avait décidé. C'était machinalement que Bilbon avait un jour ramassé ce gland, comme on cueille un brin d'herbe que l'on se met à mâchonner sans y penser. C'était en le voyant au creux de sa paume que l'idée lui était venue de le garder en souvenir de toutes ses aventures. Mais si ç'avait été une faîne, une noisette ou une graine de pissenlit, sur le coup ç'aurait été du pareil au même. Aujourd'hui toutefois, il se disait qu'en fait ce ne pouvait pas être un hasard... le destin avait dû s'en mêler. Aussi ce fut sans réfléchir qu'il répondit à l'enfant :
- Parce que, mon petit Sam, un chêne est aussi grand et solide que l'amitié.
Il ignorait totalement, bien sûr, et le petit hobbit de même, qu'un jour Sam Gamegie devenu adulte ferait preuve lui aussi, envers un certain Frodon Sacquet, d'une constance et d'une amitié aussi solide et forte qu'un grand chêne.
Les yeux dans le vague, un sourire rêveur aux lèvres, Bilbon paraissait soudain très loin de là, plongé dans ses souvenirs, et l'enfant n'avait pas osé demander davantage de précisions. Ce fut lui cependant qui le premier découvrit que ses efforts avaient porté leurs fruits : un matin, lâchant son arrosoir il poussa un cri de joie et, rayonnant, se précipita à l'intérieur de la maison dans laquelle Bilbon faisait la vaisselle du petit déjeuner.
- Monsieur Bilbon ! Monsieur Bilbon ! Venez voir ! Venez voir !
Le garçon sautillait sur place, surexcité à l'extrême, sans se rendre compte qu'il avait laissé des traces de terre dans toute la maison.
- Qu'y a-t-il, Sam ?
- Venez voir ! répéta le petit hobbit, dont les yeux brillaient tant et plus.
Intrigué, Bilbon le suivit dans le jardin. L'enfant dansait sur place tandis qu'il s'accroupissait devant une minuscule petite pousse verte émergeant du sol.
- Il sort de terre, Monsieur Bilbon ! Il commence à pousser !
D'émotion, Bilbon tomba à genoux.
- Oui... murmura t-il.
Il regarda le petit garçon. Durant un instant, tous deux échangèrent un regard dans lequel brillait le même émoi et la même joie.
- Viens, Sam, dit enfin Bilbon en se relevant et en époussetant ses genoux plein de terre. Il faut fêter ça.
Ce fut un beau goûter improvisé ! Bilbon rit de bon coeur avec son petit invité, plus heureux qu'il ne l'avait encore jamais été depuis son retour en Comté.
Cependant, Sam ne recevait pas que des gâteaux ou des friandises lorsqu'il venait à Cul-de-Sac. Bilbon avait décidé de mettre son projet à exécution et d'enseigner à l'enfant à lire et à écrire. Il voulait faire cela pour lui.
Après leurs leçons l'élève était récompensé par des histoires, dont il ne lassait jamais. D'autant que Bilbon n'avait pas menti, il en connaissait, des histoires, oh là là ! Et surtout, il en connaissait que personne d'autre ne racontait ! Bilbon évoquait des contrées lointaines et mystérieuses, une ville toute en bois bâtie au milieu d'un grand lac (Sam n'arrivait pas à imaginer un tel prodige), il parlait de trolls, de nains et de trésors gardés par un terrible dragon... Mais les histoires préférées du petit hobbit étaient celles qui parlaient des elfes. Bilbon racontait, l'enfant l'écoutait, émerveillé, évoquer un grand roi dont le palais se trouvait au centre d'une immense forêt pleine de pièges et de dangers. Un palais souterrain dans lequel les racines des grands arbres se trouvant à la surface tenaient lieu de piliers, de draperies et mêmes de cloisons... Il narrait les exploits d'un jeune guerrier à l'agilité prodigieuse et aux flèches magiques qui ne manquaient jamais, jamais, jamais leur cible, et puis aussi d'un grand seigneur vivant dans une vallée merveilleuse, un être affable, courtois, cultivé, qui accueillait les voyageurs avec une amabilité sans pareille. Bouche bée, Sam buvait les paroles de Bilbon et croyait entendre le chant de l'eau dans la vallée cachée, le sifflement des flèches et le murmure du vent dans les grands arbres de la forêt...
Ainsi, les matinées passaient vite et de manière très agréable. Bilbon pensait bien faire et ne se doutait pas que l'Ancien lui reprocherait un jour d'avoir appris les lettres à son fils, tout en admettant que l'intention était bonne.
Tant que Sam était dans les parages, Bilbon se trouvait mieux et sentait même un peu de son ancien courage lui revenir. Il avait beaucoup négligé son intérieur auparavant, tout lui étant corvée. A présent il tenait son trou bien propre et bien en ordre, pour quand le petit hobbit venait prendre ses leçons en grignotant les gâteaux qu'il cuisait exprès pour lui. Comme il mangeait assez volontiers en sa compagnie, il avait repris un peu de poids.
Mais dès que le soir tombait, le malheureux voyait toutes ses hantises lui revenir tandis que le poids inexorable de sa solitude l'écrasait. Et dès qu'il cédait au sommeil, son cauchemar revenait le torturer. Toujours le même. Le temps qui passait ne lui ôtait rien de son pouvoir dévastateur et Bilbon continuait à s'éveiller en hurlant, nuit après nuit. Rien ne paraissait pouvoir rompre ce cercle infernal.
Vinrent ensuite les hallucinations : le hobbit se levait parfois d'un bon, même au milieu de la nuit, persuadé d'avoir entendu frapper à la porte. Il se précipitait, le coeur battant, se demandant si par hasard... mais il ne trouvait jamais personne devant l'entrée.
- Tu es en train de devenir fou, mon pauvre Bilbon ! se dit-il un matin. Fou à enfermer !
Il s'était éveillé deux fois cette nui-là. La première, comme toujours, en hurlant comme un forcené en proie à son cauchemar habituel. Assis dans son lit, le coeur tambourinant furieusement entre ses côtes, il s'était pris la tête à deux mains en gémissant :
- Assez... assez ! Je n'en peux plus !
Il avait, comme toujours, mis des heures à se rendormir et quand enfin il y était parvenu, il s'était éveillé en sursaut, croyant comme toujours avoir entendu quelqu'un cogner à sa porte. Sauf que cette fois, épuisé tant physiquement que moralement, il ne s'était pas donné la peine d'aller voir. Et toujours revenait la même évidence :
- Il faut que je fasse quelque chose. Il faut que ça cesse !
Un jour, au moment où Sam prenait congé et que Bilbon sentait la solitude se refermer sur lui pareille à une eau froide et paralysante, la solution lui apparut brusquement, limpide dans son évidente simplicité. Il se souvint du même coup de ce qu'il s'était dit le jour où il avait décidé d'apprendre à lire et à écrire à Sam Gamegie : il voulait avoir quelqu'un de confiance à qui léguer Cul-de-Sac à sa mort. Tout allait de pair. Bilbon Sacquet avait de très nombreux cousins et petits cousins à travers toute la Comté. Maints d'entre eux avaient tant d'enfants qu'ils avaient parfois peine à les élever. Pourquoi ne pas adopter l'un d'entre eux ? Et puis, comme il en était là de ses réflexions Bilbon se souvint de Drogon et Primula, qui s'étaient noyés l'année précédente. Ils avaient laissé un orphelin, Frodon. Bilbon se souvenait de lui comme d'un garçon doux et rêveur, affable. Il avait été recueilli par son oncle, Rorimac Brandebouc, lequel avait lui-même une véritable nichée d'enfants, neveux, cousins et serait sans doute soulagé d'avoir une bouche en moins à nourrir.
Bilbon eut bientôt pris son parti : dès qu'il aurait pris son déjeuner, il s'habillerait convenablement et s'en irait rendre visite à Rorimac pour lui parler de son projet. Si son épouse et lui-même donnaient leur accord de principe, il reviendrait régulièrement en visite et ferait plus ample connaissance avec l'enfant. Il ne voulait pas le forcer ! Si Frodon était heureux là où il était et préférait y rester, il n'était pas question de l'obliger à déménager. Il allait de soi, de toute manière, que cette question ne se règlerait pas en un jour. Il fallait laisser les choses aller à leur rythme. Il n'est de toute façon pas dans la nature des hobbits de se précipiter. Quoi qu'il en soit, heureux de la décision qu'il venait de prendre, Bilbon mangea avec un peu plus d'appétit que de coutume en réfléchissant à toutes les dispositions qu'il devrait prendre si son projet se concrétisait et quels changements cela apporterait dans son existence.
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Bilbon s'agitait fiévreusement dans son sommeil, en proie à la terreur de plus en plus vive qui précédait toujours le cauchemar récurrent qui le torturait nuit après nuit. Pourtant, le cri qui s'éleva, perçant, brisant le silence nocturne, n'était pas le sien. Le hobbit ouvrit tout grand les yeux et se redressa automatiquement sur un coude. Seul le silence l'environnait.
Bilbon rejeta cependant ses draps, se leva, ralluma sa chandelle et se hâta vers la chambre voisine. Dès qu'il eut poussé la porte il entendit des pleurs d'enfant.
- Chut, chut ! dit-il en venant s'asseoir au chevet de Frodon. C'est fini, allons !
- Oncle Bilbon...
Lorsqu'il l'avait adopté, quelques mois plus tôt, Bilbon avait demandé au petit garçon de l'appeler son oncle. "Cousin" était si impersonnel... tous les hobbits sont plus ou moins cousins ! Frodon avait volontiers accepté : privé de parents, il avait soif d'affection et de liens familiaux aussi étroits que possible.
- Je suis là, Frodon, dit Bilbon en posant une main rassurante sur l'épaule de l'enfant. Je suis là, tout va bien.
- J'ai rêvé de Papa et Maman...
- Je sais, mon petit.
- Je veux qu'ils reviennent ! sanglota Frodon dans son oreiller. Ils me manquent tellement, oncle Bilbon !
- Je sais, répéta le hobbit avec douceur. Nous voudrions tous voir revenir ceux que nous aimions et qui nous ont quittés. Malheureusement, c'est impossible.
Les pleurs de l'enfant redoublèrent.
- Je préfèrerais te dire le contraire, dit Bilbon, mais ce serait un gros mensonge.
- Votre papa et votre maman sont morts aussi, oncle Bilbon ?
- Oui, Frodon. Et des amis, aussi. Des amis très chers. Moi aussi je rêve d'eux, tu sais.
La petite frimousse maculée de larmes se tourna brusquement vers lui, une interrogation, un espoir naissant dans les yeux bleus :
- Hugon se moquait de moi parce que je faisais des cauchemars... commença-t-il.
Hugon était l'un de ses nombreux cousins, l'un des enfants de son oncle Rorimac.
- Il disait que je n'étais qu'un bébé qui pleure la nuit...
- Il avait tort, Frodon. C'est quand on a beaucoup de chagrin qu'on fait des cauchemars. Il n'y a pas de quoi en avoir honte.
Il parla longuement, cette nuit-là. Peut-être même en révéla t-il beaucoup plus qu'il ne l'aurait jamais cru mais, peu à peu, bercé par sa voix et rassuré par sa présence, Frodon se rendormit.
Bilbon alors regagna sa propre chambre et se recoucha. Pauvre, pauvre petit. Rorimac avait prévenu Bilbon : bien que la mort de ses parents remonte à presque un an, Frodon faisait encore régulièrement des cauchemars. Quand il ne rêvait pas de la fin tragique de son père et de sa mère, il rêvait que c'était lui qui se noyait.
- Nous faisons une belle paire ! soupira Bilbon en cherchant une position confortable.
Il fermait à peine les yeux lorsqu'il entendit s'ouvrir la porte de sa chambre.
- Oncle Bilbon ?
- Qu'y a-t-il, Frodon ? demanda t-il en se redressant.
- Oncle Bilbon, j'ai peur.
- Peur de quoi, mon petit ?
- De faire encore des mauvais rêves... Je pourrais dormir avec vous ?
Bilbon n'hésita qu'un instant : il connaissait mieux que personne la peur qui vous étreint à l'idée de voir revenir un rêve particulièrement terrifiant et éprouvant ! Il se poussa de côté tout en soulevant les draps :
- Viens, dit-il.
Frodon ne se le fit pas dire deux fois et accourut, soulagé.
Cette nuit-là, l'oncle et le neveu dormirent tous deux d'un sommeil réparateur et sans rêve. Cette nuit- là, chacun recouvra enfin la paix de l'esprit. Peut-être parce que même dans leur sommeil chacun sentait la présence de l'autre à ses côtés. Peut-être parce que cette proximité momentanée et rassurante leur fit prendre vraiment conscience qu'ils n'étaient plus seuls au monde, ni l'un ni l'autre, et que la vie continuait.
En tous les cas, bien que par la suite chacun dorme dans son propre lit, ni Bilbon ni Frodon ne firent plus aucun cauchemar.
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L'épilogue étant très court, je le posterai dès demain. Bisous !
