Tirant toujours sur sa pipe, froide depuis longtemps, Bilbon revint tout doucement à la réalité et à la fête qui battait son plein autour de lui.

Oui, Frodon lui avait apporté la paix de l'esprit. Sa présence innocente l'avait obligé à focaliser son esprit sur le présent et à reléguer le passé tout au fond de sa mémoire. Oh bien sûr, mille et mille fois il avait raconté ses aventures passées à Frodon et à Sam Gamegie. Et à bien d'autres petits hobbits car au fil des années il s'était acquis une réputation de conteur bien établie. Et même s'il y avait certaines choses qu'il n'avait encore jamais révélé à personne, il savait, bien sûr, que ses récits si souvent répétés contribuaient à sa "mauvaise" réputation. Eh oui. En partant comme il l'avait fait, par un si lointain matin de printemps, à la suite d'une compagnie de nains (personnages oh combien peu recommandables selon les hobbits) et d'un magicien qui lui-même inspirait beaucoup de méfiance aux habitants de la Comté (bien qu'ils aiment tous ses feux d'artifice), Bilbon avait perdu toute respectabilité. Il n'était plus dans la norme. Il avait franchi une ligne invisible qui le mettait définitivement à part, sinon à l'écart. Non pas qu'il s'en soucie beaucoup. Il ne reniait rien et se trouvait bien tel qu'il était.

Tout au contraire, même : Frodon était adulte, il n'avait plus besoin de lui et Bilbon, de plus en plus, ressassait le passé. Les souvenirs, les impressions, les regrets que durant des années il avait repoussé tout au fond de son esprit lui revenaient ces derniers temps avec une force accrue. Il ne faisait plus de cauchemar, heureusement, mais son coeur désormais aspirait à autre chose. Au fond, son long périple vers l'est, autrefois, avait été la chose la plus extraordinaire qui lui soit jamais arrivée. Si les horreurs de la guerre lui avaient autrefois donné envie de rentrer chez lui et de retrouver la paix, à présent qu'il ne se sentait plus aucune responsabilité c'était tout le contraire : il étouffait dans cette existence trop tranquille et rêvait de nouvelles aventures.

Les yeux dans le vague, Bilbon caressait machinalement, au fond de sa poche, l'anneau qui ne l'avait plus jamais quitté depuis le jour où il l'avait trouvé. Certaines choses vous changent à jamais, que vous le vouliez ou non. Les hobbits sont des êtres casaniers et paisibles qui n'aiment que les choses qui durent... les choses immuables... Mais Bilbon avait réalisé déjà depuis quelques temps que s'il avait été ainsi autrefois, cela faisait des années qu'en réalité il attendait, espérait secrètement qu'il se passe à nouveau quelque chose. Comme cela n'était jamais arrivé, il avait décidé de forcer la main au destin et de partir à la rencontre des événements. Et cette fois, il ne reviendrait pas.

Dans l'après-midi, avant que le magicien n'arrive Bilbon s'était rendu une dernière fois dans son jardin. Son chêne avait bien grandi, c'était à présent un jeune arbre vigoureux qui excédait presque la taille d'un être humain. Eh oui… Bilbon avait beau avoir toujours su qu'il ne le verrait jamais au faîte de sa taille et de sa majesté, il avait éprouvé un petit pincement au cœur en songeant qu'il le voyait pour la dernière fois. Mais il le laissait entre de bonnes mains : Frodon savait quel prix, quelle importance son oncle attachait à cet arbre et il savait aussi pourquoi. Il en prendrait soin, assisté de Sam Gamegie qui depuis plusieurs années déjà entretenait seul le jardin du vieux hobbit. Caressant l'écorce de la main, Bilbon avait fait ses adieux à son arbre presque de la même manière dont il aurait pris congé d'un ami. Et au fond, c'était bien ainsi qu'il le considérait.

Le vieillard détacha son esprit du soupçon de nostalgie qui menaçait de s'insinuer en lui et songea au nouveau voyage qui l'attendait, dès ce soir. Tout était prêt et la route l'attendait. Bilbon sourit, tout en continuant à jouer sans fin avec l'anneau, au fond de sa poche.

FIN