Je ne me réveillai que quelques heures plus tard, pourtant parfaitement reposée. Legolas n'était plus là, sans doute parti rêvasser ailleurs ; un froid clair de lune baignait le camp dont les occupants dormaient dans un calme plat. Je baissai les yeux sur mes liens, m'interrogeant sur la capacité qu'une lame aurait à trancher une corde elfique. Elle était nulle excepté si la lame avait été elle-même forgée par les Elfes.
Je sursautai à cette pensée. Elendil ! L'épée d'Aragorn était elfique, bien sûr ! Seulement… seulement il ne s'en séparait jamais. Dommage.
Je pesai le pour et le contre. Si je m'enfuyais pieds et poings liés, je n'irai pas loin ; si je tentais de m'emparer de l'épée du Rôdeur, je n'irai nulle part. Quant à partir à cheval, je n'y songeais même pas.
Résignée à passer la moitié de la nuit à ramper, je me dirigeai, le plus silencieusement possible, vers les arbres de Fangorn ; eux seuls pourraient me cacher.
Au bout de dix mètres, il m'apparu qu'il était impossible de me déplacer en rampant ; d'une part le terrain était bien trop accentué, d'autre part mes avant-bras et mes genoux seraient très vite en sang.
Basculant dans une position assise, je tordis, tirai mes liens en tous sens, si bien que les paumes de mes mains s'en brûlèrent. Cependant mes efforts furent concluants puisque les liens devirent plus lâches, de sorte qu'il me devint possible de me lever et d'écarter les chevilles d'environ cinq centimètres. Grisée par ma victoire, je m'emparai d'un bâton pour m'aider et sautillai jusqu'à l'orée du bois.
La progression était laborieuse et épuisante, mais cependant je continuai jusqu'à l'aube, ne m'arrêtant que rarement pour souffler, parce que je savais que quand Aragorn découvrirait ma fuite, il entrerait dans une colère noire.
Alors que les rayons du jour perçaient les lourds feuillages des arbres titanesques, je sentais l'angoisse comprimer mes entrailles. Sans doutes étaient-ils déjà à ma poursuite, courant, peut-être même chevauchant dans les bois, suivant sans peine mes traces.
Une crampe à l'arrière de la cuisse me cambra en arrière et je tombai à genoux. J'avançais de plus en plus lentement et mes chevilles, lacérées par la corde, étaient en sang. Sans que je ne le leur commande, mes jambes se plièrent et je me retrouvai assise contre un arbre.
La forêt était sombre, angoissante. Mes chevilles me brûlaient, je sentais mes entrailles comprimées par la peur, mon souffle désordonné. Je fermai les yeux et restai appuyée contre l'arbre, tentant de contrôler ma respiration.
Ce n'est que lorsque je commençais à me calmer que j'entendis un bruit. Oh ! Certes, c'était un bruit lointain, mais j'étais tellement sur les nerfs que je l'aurais reconnu entre mille ; un bruit de cavalcade. Je sentis mon sang se glacer dans mes veines. Eperdue de terreur, je sautai sur mes pieds et me mis à fuir, sautillant, trébuchant, courant de toute mon âme.
Les claquements des sabots se rapprochaient horriblement vite, résonnant dans mes oreilles et me rendant sourde à tout autre son. Un cri retentit soudain, terriblement proche de moi, et je devinai qu'ils m'avaient aperçue ; réunissant mes dernières forces, je cheminai du plus vite que je le pouvais.
Je devais avoir l'air pathétique à sautiller ainsi en m'appuyant sur un bâton, mais Aragorn me terrifiait. Cet homme de bien m'inspirait cent fois plus de crainte que les plus cruels de ceux que j'avais rencontrés.
Les cavaliers me talonnaient à présent, et j'eus soudain peur qu'ils me tuent. Je pus d'ailleurs observer cette théorie de plus près lorsque que je me retrouvaient à genoux, la lame de l'épée d'Aragorn contre ma carotide ; une sueur glacée coula le long de mon dos.
Gimli et Legolas restaient en retrait, immobiles, et je sentis que tout allait se jouer entre le Rôdeur et moi ; ce qui n'était pas pour me rassurer.
-Si vous bougez, je vous jure que je vous tue, murmura-t-il.
J'aperçu Legolas froncer les sourcils, cependant il ne souleva pas d'objection.
Aragorn plia un genou pour être à ma hauteur. Une fureur froide flambait dans ses pupilles.
-Vous n'avez aucun honneur, me dit-il, son regard vrillant le mien.
-Tout le monde ne sait pas roi, répliquai-je froidement. Tout le monde ne naît pas en sachant qu'il vaut quelque chose. Vous avez une patrie, des amis pour lesquels vous battre. Je ne me bat que pour la liberté, parce que je n'ai rien d'autre ; et l'honneur, et bien… ce n'est qu'une illusion.
Je vis qu'il était stupéfait, et ajoutai tant que mon assurance était encore intacte :
-Acceptez que l'on puisse avoir des valeurs différentes des vôtres, sans pour autant être un ennemi.
Il eut un rictus :
-Vous n'en avez aucune.
-Au moins vous aurez la conscience tranquille dans ce cas.
Nous nous observâmes longtemps avant que, finalement, il ne range son épée. Je poussai un tremblant soupir de soulagement.
-Tuez-la donc Aragorn, l'exhorta le nain, elle ne fera que nous encombrer durant le voyage !
Je lui lançai un regard noir, ainsi que Legolas –mon seul « allié ».
-Il n'en est pas question, refusa le Rôdeur, c'est à Théoden du Rohan de décider de son sort.
-Aragorn a raison.
Une voix venait de retentir parmi les arbres, et soudain une pure lumière blanche nous aveugla.
Pendant quelques instants, nous ne vîmes plus rien qu'une blancheur éclatante qui semblait irradier la forêt entière. Puis, les rayons lumineux parurent se regrouper en un seul point et former une silhouette. L'homme semblait revêtu de lumière, ses apparats d'une blancheur telle qu'elle semblait la pureté incarnée.
-Gandalf… murmura Aragorn, presque les larmes aux yeux.
Le magicien eut un sourire, un des sourires dont il avait seul le secret, un sourire tellement rassurant sans être aveuglant, tellement magique et pourtant tellement humain.
-Je suis Gandalf le Blanc, annonça-t-il, et je reviens vers vous.
L'homme, l'elfe et le nain semblaient éperdus de joie et de d'admiration ; le magicien venait de leur insuffler une bouffée d'espoir et de vie.
-Meriadoc et Peregrïn sont en sécurité avec un vieil ami ; en revanche, vous devez, nous devons nous rendre chez Théoden Du Rohan.
Tous acquiescèrent ; je sentis mes entrailles se liquéfier. Dire que je n'étais pas en très bon termes avec les Rohirrim était un énorme euphémisme : à vrai dire Eomer fils d'Eomund avait juré de me tuer. Pourquoi tant de haine, me direz-vous ? Eh bien, ce n'était pas de ma faute. Enfin, ce n'était pas entièrement de ma faute. La rivalité entre mes ancêtres et ceux d'Eomer était très ancienne et très profonde, si bien que je n'en connaissais pas les origines – et qu'elles m'importaient peu. Ce qui n'avait rien arrangé, c'était une mission que Saroumane m'avait confiée il y a quelques mois, qui m'avait entre autres conduite à collaborer avec Grima Snaketongue, le même qui avait bannit Eomer, et aboutit à une sanglante bataille avec les Rohirrim, au cours de laquelle nombre d'hommes avaient été tués. Si Aragorn décidait de remettre ma vie entre les mains de mon pire ennemi, je ne donnais pas cher de ma peau.
Alors que ces désagréables pensées tourbillonnaient dans ma tête, je perçu le regard du magicien posé sur moi ; cependant il resta muet, et je compris qu'il réservait son jugement.
-Je propose d'accorder un moment de repos à vos bêtes, dit-il, puis nous partirons vers Meduseld.
Tous, Aragorn en particulier – et à mon grand soulagement – semblaient m'avoir oubliée. Je m'écartai donc légèrement du groupe et m'assis contre un gros rocher gris qui me paraissait fort accueillant. Installée, je tentai d'examiner mes chevilles.
Le frottement de la corde avait mis les chairs à vif, et le bas de mon pantalon était trempé de sang ; des morceaux de tissus s'étaient collés dans les blessures. J'essayai d'en retirer un et je grimaçai de douleur.
Je sentis soudain une main se poser sur mon genou et sursautai violemment, avant de m'apercevoir que ce n'était que Legolas. Les elfes avaient ce don de se déplacer dans le plus grand silence. Sans me regarder, il sortit son couteau et trancha les liens.
Même si je n'en ressentis pas les conséquences immédiatement, je poussai un soupir de soulagement. Il leva les yeux vers moi, presque amusé et pourtant si grave. Je le regardai alors s'agenouiller et examiner mes blessures. Je n'osai protester lorsqu'il commença à retirer un à un les morceaux de tissus incrustés dans les chairs, aussi me contentai-je de serrer les dents ; ce ne fut que quand il arracha le dernier d'un coup sec que je ne pus retenir un gémissement de douleur.
Il leva ses yeux magnifiques vers moi et nous échangeâmes un long regard, puis il versa un étrange liquide brumeux, que je devinai désinfectant, sur mes plaies, avant de les enrouler soigneusement de bandages.
-Cette essence naturelle aidera les chairs à cicatriser et les empêchera se coller au tissu, murmura-t-il.
-Merci.
Aucun de nous deux ne remarqua le regard soupçonneux que nous lançait Aragorn.
-Bon, calcula Gandalf, fronçant les sourcils, Gimli, vous allez monter avec Aragorn, ainsi notre… invitée pourra chevaucher avec Legolas.
Le nain grommela des paroles incompréhensibles et rejoignit le Rôdeur. Je me sentis soudain soulevée dans les airs et me retrouvai en selle, aux côtés du prince de Mirkwood. Cela avait l'air de ne lui avoir posé aucune difficulté que de me soulever comme une plume. Flatteur pour chacun de nous deux.
En quelques instants, par je ne sais quel raccourci prodigieux, nous avions quitté Fangorn et galopions dans les plaines du Rohan. Legolas et moi-même montions à cru, moi installée devant lui. D'une de ses mains il tenait les rênes, de l'autre il m'avait enserré la taille – un peu inutile mais fort agréable.
Le voyage fut beaucoup plus agréable qu'il aurait pu être. Les chevaux maintenaient une allure spectaculaire, guidés par Gripoil, et quant à moi j'étais plaquée contre Legolas, sentant sa poitrine se soulever et s'abaisser au même rythme que la mienne.
