CHAPITRE IV : Choisir son chemin

Legolas n'avait pas menti ; au petit matin, je fus réveillée par un immense brouhaha au-dehors, caractéristique d'un départ imminent. Alors, ils partaient. Ils allaient se piéger d'eux-mêmes au Gouffre de Helm, s'enfermer dans une forteresse où toute retraite leur serait coupée et dont Saroumane n'aurait aucun mal à venir à bout.

Car il y avait quelque chose que je n'avais pas dit à Legolas, un détail que je ne lui avais pas révélé à propos de mes activités en Isengard. Eux qui partaient se terrer derrière ces épais murs qu'ils croyaient invicibles, ils ignoraient que Saroumane et moi nous avions inventé, au terme de longues recherches, une arme capable de réduire ces murs à néant : la poudre.

Suffisamment de cette merveilleuse poudre noire provoquerait une formidable explosion qui ferait voler en éclat les murs de la forteresse.

Pourquoi ne l'avais-je pas dit à Legolas ? Pourquoi ne l'avais-je pas prévenu qu'en allant au Gouffre ils couraient à leur perte ? Parce que je n'avais pas choisi mon camp. Je n'avais pas décidé à qui je prêterais allégeance, aux côtés de qui je combattrais, pour qui je donnerais ma vie.

C'est vrai, je me voyais mal affronter Aragorn ou Legolas, mais en même temps j'étais toujours leur prisonnière ; ce n'était pas très logique de me considérer leur alliée. Pour ce qui était d'Eomer, j'étais sûre qu'il n'était pas mon allié, mais il se pouvait bien que je sois un jour amenée à combattre à ses côtés. Je ne savais plus où je devais aller.

L'arrivée d'Aragorn interrompit mes réflexions.

-Vous ne venez pas avec nous, annonça-t-il de but en blanc. Eomer souhaite « que vous vous en sortiez par vos propres moyens où que vous y restiez ».

-C'est charmant, grimaçai-je. Et vous le laissez faire ?

-Vous n'êtes plus sous ma responsabilité, me dit-il le regard vide, ce n'est pas à moi de décider.

-Ce n'est jamais à vous de décider, soupirai-je amèrement. Ce n'est pas de votre faute, vous ne pouvez rien faire, vous n'y êtes pour rien… Allez donc au Gouffre de Helm, seigneur Aragorn, mais dites quand même une chose à Eomer ; dites lui qu'il court à sa perte.

Il haussa un sourcil.

-Je lui dirai. Adieu Azetriel, et bonne chance.

-A vous aussi.

Je le regardai partir avec sa conscience tranquille de guerrier, me demandant comment un homme abandonnant une femme dans un cachot peut oser lui souhaiter bonne chance avec une telle innocence. Quel culot.

Personne d'autre ne prit la peine de venir me faire ses adieux ; à la réflexion cette attitude n'est pas très étonnante de la part des gens qui vous condamnent à mort, mais ce n'est jamais très plaisant.

J'écoutai donc, seule, Meduseld se vider peu à peu, jusqu'à ce qu'un silence des plus plats s'installât, un silence que je ne pouvais percevoir autrement que le calme avant la tempête ; bientôt les barbes viendraient saccager tous les villages du Rohan, et ils ne se priveraient certainement pas de piller son château. Finalement, il était fort possible que j'aie bientôt un peu de compagnie.

J'attendis toute la journée, somnolant sans jamais m'assoupir, une interrogation trottant dans ma tête : qu'est-ce qui allait me tuer en premier, la faim ou les barbares ? Etrangement, je ne m'en préoccupait pas tellement.

A vrai dire, je souffrais de ne pas savoir ce qu'il advenait en ce moment même de mes « compagnons » – en particulier de Legolas, mais je ne me le serais jamais avoué. Il me semblait que leur quête était devenue ma quête, leur destin mon destin, et un vide pesant envahissait à présent mon corps ; j'avais l'impression qu'ils avaient emporté une partie de moi.

J'étais totalement coupée du temps. Ma cellule était aussi sombre et froide à midi qu'à minuit, et seul ma faim grandissante et mon espoir s'amenuisant me rappelaient le temps qui s'écoulait.

Je me réveillai en sursaut le lendemain – je suppose que c'était plus ou moins le matin – mon estomac criant famine ; mais ce n'était pas ce qui m'alarmait le plus. Du dehors, étouffés par l'épaisseur des murailles, me parvenaient des cris bestiaux, des fracas métalliques, des crépitements de flammes ; les barbares avaient fini par venir.

Me redressant, je tendis l'oreille : un choc sourd suivi d'un craquement sonore m'indiquèrent qu'ils venaient de défoncer la porte au bélier. Bientôt je perçus des bruits de cavalcade sur le sol de pierre et des fracas d'armes et d'objets brisés.

Deux hommes barbus en armures clinquantes déboulèrent finalement du couloir et passèrent en courant devant ma cellule, avant de se stopper et de revenir sur leurs pas ; ils me fixèrent stupéfaits.

-Il reste quand même quelqu'un ici, dit l'un.

-Ouais, tuons-la, renchérit l'autre.

-Attends ! raisonna le premier. Si elle est au cachot, c'est qu'elle n'est pas avec eux ; si elle n'est pas avec eux, c'est qu'elle avec nous.

Cette logique implacable semblait un peu trop compliquée pour le deuxième barbare, qui grogna :

-Elle a des airs d'elfe. Tuons-la.

Je décidai de jouer ma dernière carte.

-Saroumane le Blanc est mon maître, commençai-je. On m'a faite prisonnière alors que, tout comme vous, je combattais pour lui.

Ces paroles eurent apparemment quelque impact sur le premier barbare, puisqu'il ordonna à son camarade :

-C'est bon, libérons-la.

Sur ces bonnes paroles, il abattit violemment sa hache sur la serrure qui vola en éclat ; radical mais efficace. Quelques instants plus tard, je respirais l'air extérieur avec délectation.

Les barbares avaient tout ravagé. On voyait s'élever au-dessus de la ligne d'horizon d'épaisses fumée noires, s'échappant des vestiges fumants des villages. Le château de Meduseld était en ruines, son toit en cendres, ses écuries en cendres. Je priai en silence pour que les habitants aient eu le temps de s'enfuir.

Et soudain un terrible doute me saisit : si Saroumane avait prévu que Théoden se réfugierait au Gouffre de Helm, emmenant avec lui son peuple, pourquoi n'aurait-il pas prévu une embuscade sur le chemin ?

Je savais qu'ils étaient accompagnés des rohirrims et qu'Aragorn, Gimli et Legolas étaient d'excellents guerriers, mais pourtant le doute m'étraignait le cœur ; j'avais besoin de savoir. Sautant sur un cheval qui avait échappé aux flammes, je faussai compagnie aux barbares et pris la route du Gouffre.

J'étais environ à mi-chemin lorsque j'arrivai sur les affreux vestiges d'un champ de bataille. Tout autour de moi gisaient des cadavres d'Orcs et de Wargs, de chevaux et d'hommes ; j'avais vu juste. Ils étaient tombés dans une embuscade.

J'errai parmi leurs dépouilles, portant quelque part leurs morts sur ma conscience, et priant pour ne pas trouver celui de Legolas. Au bout d'une demi-heure, je dus constater avec soulagement qu'il n'y était pas. Je remontai alors à cheval, et là je m'aperçus que j'étais face à un choix.

Où allai-je ? Pour une fois c'était à moi de décider, je n'étais ni contrainte, ni prisonnière, ni sous les ordres de qui que ce soit ; j'étais libre de choisir mon chemin. Mais quel chemin choisir ?

Je pouvais faire demi-tour et m'enfoncer dans les plaines du Rohan, rejoindre les barbares et Saroumane ou me réfugier à Mirkwood ; mais je savais que je serais alors incapable de regarder en face le père de Legolas.

Ou je pouvais continuer vers le Gouffre de Helm et me joindre à la grande bataille qui y ferait rage, influencer un peu le devenir de la Terre du Milieu, ma terre. Je ne l'avais jamais encore envisagé comme cela, mais c'était ici chez moi, ma patrie, et son avenir était mon avenir, son combat mon combat. Et même si cela signifiait me jeter dans les bras de ceux qui m'avaient abandonnée à une mort quasi-certaine, je sentais que c'était mon destin.

Eperonnant ma monture, je partis au galop vers ce destin que je revendiquais.

J'arrivai en vue de la forteresse à la tombée de la nuit. Mon corps s'était engourdi et je ne ressentais plus ni la fatigue ni la faim ; seule la conviction profonde que c'était à cet endroit même que je devais être m'étreignait.

Je m'avançai jusqu'aux lourdes portes de bois, que l'on m'ouvrit sans difficultés ; les visages des gardes paraissaient tendus, pas une femme ni un enfant n'errait dans les rues. Je me rendis compte que mon arrivée risquait fort de ne pas passer inaperçue.

Je m'enfonçai néanmoins dans la forteresse, ne croisant presque personne jusqu'à la grande salle où je me doutai que les grosses têtes seraient réunies. Comme entrée discrète…

Je sautai à bas de ma monture et, prenant mon courage à deux mains, poussai les portes.