On the Other Side
Chapitre 7 : Seule parmi eux
J'étais accoudée sur les remparts de la tour qui tenait lieu d'infirmerie lorsque plusieurs paladins, leurs robes blanches tachées de sang, passèrent à côté de moi d'un pas rapide et se mirent à descendre les escaliers. Je perçus des bribes de murmures préoccupés :
-Des blessés coincés sous les décombres… Impossible de les sortir de là… Tout un rempart écroulé… Plus d'une nuit qu'ils sont là-dessous…
La culpabilité s'abattant sur moi me donna l'impression que mes entrailles venaient de se changer en plomb c'était presque comme si c'était moi qui avait porté cette bombe jusqu'au cœur des remparts du Gouffre.
Puis l'angoisse me frappa comme un poing dans la figure : le rempart qui avait explosé était le nôtre, celui des archers elfes. Haldir ! Mue par la terreur, je dévalais les escaliers et me jetai sur les paladins :
-Avez-vous vu le seigneur Haldir de la Lòrien ?
Ils hochèrent la tête de droite à gauche en me regardant comme si j'étais folle je les bousculai et me mis à descendre les escaliers si vite quez mes pieds touchaient à peine les marches. Je traversai Fort le Cor à toute vitesse sautant parfois des volées entières de marches, fendant les groupes de paladins en les projetant à terre, provoquant des cris de surprise ou de colère partout où je passai mais c'est à peine si je les entendais.
Enfin je débouchai en trombes dans la cour où des centaines de femmes et d'enfants, aidés par les hommes qui tenaient encore debout, tentaient de déblayer, pierre par pierre, l'immense amas de roches, seul reste du rempart explosé.
Je me précipitai et me mis à déblayer caillasse sur caillasse, la peur de perdre mon seul parent et la fureur d'en être responsable décuplant mes forces. Mon bras me lançait douloureusement à chaque roche que je soulevai, rapidement mon visage ruissela de sueur, où était-ce de larmes ? Ceux qui déblayaient près de moi s'étaient écartés, effrayés par ma rage.
Cependant, un cri retentissant de l'autre côté de l'éboulis m'arrêta dans mon labeur.
-Venez vite ! Celui-là est en train de mourir !
Je fis le tour du tas de roches en courant, les entrailles nouées.
-Haldir… fis-je d'une voix étranglée.
Je n'avais même pas eu la force de crier. Haldir était étendu sur le sol, ses jambes écrasées par les pierres, ses yeux fermés, son visage et ses cheveux maculés de boue et de sang. Je me précipitai et m'agenouillai à ses côtés, les larmes brouillant ma vue.
-Haldir, parle-moi… Je t'en supplie, parle-moi…
-Il ne respire plus ! s'affola le paladin à côté de moi.
-Non ! hurlai-je d'une voix suraigüe, et je me mis à secouer son corps inerte, m'étouffant de larmes.
-Tu dois vivre ! S'il te plaît, tu dois vivre !
Je ne voyais plus rien je sentis qu'on me tirait en arrière et que quelqu'un me serrai contre lui. Je me débattis en pleurant, il résista. J'enfouis mon visage dans le creux de son cou et pleurait tout mon soûl, accrochée à sa tunique, le cœur transpercé par la douleur et l'injustice. Je n'avais retrouvé un père que pour le perdre à nouveau. Fatalement, la solitude m'écrasa et me désespéra.
Je détournai la tête et regardai son corps qu'on emmenait, les sanglots secouant encore ma poitrine. Legolas prit mon menton entre son pouce et son index et tourna doucement ma tête pour que je lui fisse face. Il m'embrassa tendrement, goûtant les larmes salées sur mes lèvres.
-Il est en paix, maintenant, murmura-t-il.
-Il m'a abandonnée… répondis-je d'une voix faible.
-Moi, je ne t'abandonnerai pas.
Je sondai ses yeux bleus ils étaient purs et sincères.
-Si, tu m'abandonneras. Un jour, tu découvriras tout ce que je suis, tout ce que j'ai fait, et tu me laisseras. Haldir était ma famille, je sais que même sans me pardonner, il m'aurait toujours aimée. Mais toi tu me haïras…
Il essuya une larme sur ma joue, mais ne dit rien. Je sentais que mes mots l'avaient troublé. A une autre, il aurait promis que tout ce qu'elle pouvait avoir fait ne changerait jamais son amour pour elle mais à moi, il ne pouvait pas parce que j'étais un peu, encore, toujours, de l'autre côté.
-Ne me dis rien alors, murmura-t-il finalement. Laisse-moi t'aimer encore un peu si ensuite je dois te haïr pour toujours. Laisse-nous encore un peu de temps.
Je plongeai mes mains dans ses cheveux et l'embrassai avec le désespoir de savoir que notre « nous » était condamné que mon « nous » avec Haldir était mort et que sans doute jamais n'aurais-je d'autre « nous ».
Nous arrivâmes en Isengard trois jours plus tard.
Le fief de Saroumane n'était plus que ruines. Nous pataugeâmes dans des flaques d'eau et de boue pour arriver au pied de la tour.
-Il y a un magicien là-haut qui doit être maté, Gandalf, s'exclama une grosse voix derrière nous.
Je me retournai vivement et ne pus m'empêcher de couiner de surprise à la vue de l'espèce d'arbre immense et plus ou moins anthropomorphique qui venait de parler.
-Mais que… mais que… bredouillai-je, mais l'arbre a parlé !
-Je suis un Ent, elfe indigne ! gronda l'arbre.
Mon air déconfit à cet instant devait être fort amusant parce que Legolas et Gimli éclatèrent de rire et restèrent plusieurs minutes à s'esclaffer en se tenant les côtes mon humiliation fut cependant abrégée par l'arrivée de deux semi-hommes qui, fumant la pipe d'un air décontracté tout à fait déplacé en des temps si sombres, célébrèrent gaiement leurs retrouvailles avec leurs compagnons. Jusqu'à ce qu'ils m'aperçoivent.
Je pus presque voir leurs tignasses se dresser sur leurs têtes lorsqu'ils s'exclamèrent :
-Une sorcière !
Je soupirai tandis que Gimli haussait les sourcils, intrigué.
-Allons bon, ce boulet, une sorcière ? Elle ne sait même pas ce qu'est un Ent !
Ce à quoi l'arbre s'empressa d'acquiescer, mais Legolas avait froncé les sourcils, comme s'il s'interrogeait sur la question.
-Elle a des cheveux de feu ! s'exclama un des semi-hommes d'une voix suraigüe. C'est une sorcière !
-Qu'est-ce que c'est que cette histoire, encore ? grommela Aragorn avec son entrain habituel lorsqu'il s'agissait de moi.
-Des légendes hobbits, intervint Gandalf. Pour les Petites Gens, ceux aux cheveux roux sont les rejetons des volcans et des fournaises, serviteurs du mal. Mais Azetriel n'est pas une sorcière, ajouta-t-il a destination des semi-hommes, c'est une elfe et notre alliée.
« Enfin un peu de reconnaissance, » pensai-je, mais je jugeai que ma situation était encore un peu trop délicate pour faire de l'ironie d'autant que Legolas me regardait toujours d'un air suspicieux.
-Bon, que fait-on du vrai magicien ? grogna l'arbre.
-Laissons-le, ordonna Mithrandir, il n'a plus aucun pouvoir.
Damned. Moi qui pensais aller récupérer un peu de matériel dans la tour, tintin. La poudre, notamment, et quelques fioles du pétrole puisé dans les profondeurs d'Isengard quelques parchemins, une éprouvette par-ci par-là… d'un autre côté, si Legolas et les autres ne tombaient pas sur les réserves de poudre, c'était mieux. Mais il fallait que je les récupère.
Nous n'arrivâmes à Meduseld que tard dans la soirée, épuisés et découragés par la perspective de trouver le château en ruine cependant des hérauts nous avaient précédés et la salle des fêtes avait été réaménagée pour offrir un somptueux banquet en l'honneur des morts au combat et de notre victoire.
Au vin d'honneur en mémoire des soldats tombés succédèrent plusieurs toasts, plus ou moins sans raison autre que de se griser pour oublier l'horreur de la bataille, encore trop présente dans les esprits. Le vin de Gondor était approprié à cet usage, et les visages ne mirent guère longtemps à s'égayer. On en oubliait même de me regarder d'un œil méfiant et un Rohirrim alla jusqu'à m'offrir un verre en riant grassement à ses propres plaisanteries grivoises.
Aragorn se faisait draguer par une anorexique blonde tellement pâle qu'elle avait l'air transparente ce qui avait l'air de gentiment le gonfler. Eût-t-il été d'un naturel moins grognon et lunatique, je lui aurais donné une grande claque sur l'épaule en clamant que c'était le revers de la médaille. Mais, malgré les quelques pintes que j'avais descendues en compagnie des deux semi-hommes - ceci dans l'unique but de les convaincre de mon amitié -, je parvins à m'abstenir de tout sarcasme. Je n'aimais pas Aragorn mais il me le rendait trop bien.
-Serais-tu soûle, ma demoiselle ?, susurra Legolas à mon oreille.
Je souris largement en embrassant ses lèvres elles avaient le goût sucré du vin.
-Hypocrite…
Il m'emmena danser, valser entre les grandes tablées de soldats qui riaient et plaisantaient en nous regardant passer de leurs yeux silencieusement envieux. Nous bougions doucement et pourtant il me semblait que c'était toute la salle qui tournoyait autour de nous. La fièvre ambiante redescendait doucement et les convives désertaient peu à peu du pas chancelant des noceurs mais pour nous, la nuit était longue encore.
-Où est ma hache, bon sang ? s'énerva Gimli.
Une heure qu'il retournait la suite qu'on avait attribuée à notre compagnie, à la recherche de sa hache en acier de la Moria, forgée par son douzième cousin du côté de sa belle-mère, gnagnagna. Une hache, quoi. C'est fou ce qu'un si petit paquet de nerf pouvait faire comme dégâts. Là, d'ailleurs, il était en train de retourner les sacs de tout le monde, comme si une besace en toile pouvait contenir une hache et comme si on allait lui cacher sa hache exprès le sac de Legolas, ma sacoche… Ma sacoche ?
-Touchez pas ! hurlai-je en me précipitant sur lui.
-Pourquoi ? demanda le nain d'un air soupçonneux. C'est vous qui avez ma hache ? Vous la cachez là-dedans ?
Je lui pris la besace.
-Bien sûr que non, je ne pourrais même pas la soulever votre bon dieu de hache ! La confiance, ça vous parle un peu ?
-Pas avec vous en tout cas, dit alors Aragorn en s'approchant, exprimant ainsi tout haut la pensée du nain qui faisait la moue.
-Qu'est-ce que c'est là-dedans ?, ajouta-t-il. Pourquoi ne peut-on pas voir ?
-Parce que vous venez d'exprimer clairement que vous n'êtes ni mon allié ni mon ami, répondis-je d'une voix glaciale.
Nous nous toisâmes plusieurs instants.
-Qu'est-ce que c'est ?
Son visage, sa voix, son regard étaient plus durs que jamais.
-Qu'est-ce qu'il faudra que je fasse pour que vous me respectiez ? m'énervai-je. Pour que monsieur le grand héros arrête de me voir comme une sous-merde ? J'ai failli me faire tuer en me battant à vos côtés, ça vous suffit pas ?
-Commencez par être honnête avec nous, par exemple !
Je cillai il m'arracha la sacoche des mains.
-Qu'est-ce que c'est ? répéta-t-il, les traits déformés par la fureur.
Je n'eus pas le courage de répondre, soutenir son regard m'étant déjà torture. D'un geste rageur, il déchira le sac de toile et répandit son contenu sur le sol. Je jetai un regard furtif à Legolas et lus dans ses yeux la peur de comprendre la culpabilité et la honte m'écrasèrent.
-De la poudre noire… murmura Gandalf.
Il leva la tête vers moi et je sus qu'il avait compris. Dirigeant son bâton vers le petit amont de poudre, il projeta une seule étincelle une formidable explosion déchira le silence et le sol de pierre vola en fumée lorsqu'elle se dissipa, la douleur dans les yeux de Legolas me transperça.
-C'est vous qui avez conçu cet artefact, constata Gandalf. C'est vous qui l'avez donné aux armées de Saroumane. Vous êtes responsable du désastre du Gouffre de Helm. Vous êtes responsable de la mort d'Haldir.
Face à face avec mes erreurs, écrasée par leur poids, transpercée par la douleur, je baissai les yeux. Sans mot dire, Aragorn – ce dernier à grand peine - Gimli et Gandalf quittèrent la salle seul resta Legolas.
-Pourquoi ? murmura-t-il, et on sentait la blessure dans sa voix. Pourquoi tu ne m'as rien dit ?
Je levai la tête et rencontrai son regard.
-Parce que ce dont je suis responsable aujourd'hui, tu m'en aurais accusée si je te l'avais dit parce que je serai toujours un peu, pour vous, pour toi, de l'autre côté.
Il me fixa longtemps, comme s'il évaluait doucement la distance qui nous séparait à présent, cette frontière invisible que nous avions voulu ignorer mais qui ne disparaîtrait jamais parce que la volonté même de la détruire nous manquait. Puis il tourna le dos et s'en fut sans un mot.
J'étais agenouillée à côté du lit où reposait la dépouille d'Haldir et je pleurai tout mon soûl je laissai les larmes ruisseler sur mes joues sans retenue, mes poings resserrés de toutes mes forces sur le linceul de ma dernière famille. Je laissai mes épaules se convulser au rythme de mes sanglots silencieux. Je laissai les larmes m'étrangler, n'aspirant qu'une grande goulée d'air par moment dans une inspiration rauque. Je laissai ma culpabilité et ma douleur couler doucement hors de moi, qu'il n'en reste à la fin qu'un goût salé sur mes lèvres.
-Qu'est-ce que tu fais là ?
-Je vais ramener son corps chez lui.
-Je pourrais t'en empêcher.
Je fis volte-face.
-Non, Legolas, tu ne peux pas. Tu ne sais toujours pas ce dont je suis capable ?
Sa langue effleura mes lèvres salées, ses doigts caressèrent ma poitrine secouée par ma respiration saccadée.
-Je viens avec toi.
Je l'embrassai avec violence, mordis ses lèvres jusqu'au sang, le serrai de toutes mes forces. Il me haïssait trop, je l'aimais trop, ou il m'aimait trop, pour cette indifférence glaciale qui eût été d'usage. On ne pouvait pas s'empêcher d'être mais d'autres allaient s'en charger pour nous.
Le groupe se scinda le lendemain, lorsque Gandalf et l'un des semi-hommes partirent à Minas Tirith au triple galop, éloignant de nous l'œil de Sauron que Pippin avait attiré en regardant dans le palantìr. Aragorn et Gimli restaient, attendant l'appel du Gondor pour rassembler les armées de l'Ouest Legolas et moi, nous partîmes pour la Lòrien, pour remettre le corps de Haldir à ses semblables et pour, suivant les mots d'Aragorn, « laisser les miens disposer de ma misérable existence ». S'il avait su.
Lothlorièn
Les Eldars étaient venus de toute la Terre du Milieu pour assister aux funérailles d'Haldir. Il y avait non seulement les nobles familles de la Lòrien et de Rivendell mais aussi des représentants des races au sang sombre, venus de l'Est et bien sûr, il y avait la famille royale de Mirkwood. La famille de Legolas, quoi.
Je m'étais isolée près du cercueil de mon parent et regardai tous ces êtres défiler devant moi, le port droit et le regard impassible, seul un faible signe de tête montrant leur condoléance. Impossible de savoir qui était vraiment touché par la mort d'Haldir, sinon Galadriel et moi-même. Mais mon deuil était déjà fait, et devoir le revivre m'était une torture alors je m'efforçais de faire comme si de rien n'était. Je me distrayais en détaillant les autres Elfes.
Ceux de la Lòrien et de Fondcombe étaient les pires grands, minces, androgynes, le port altier, le regard droit et perçant, le visage un peu trop beau et céruléen pour être humain, ils semblaient respirer la perfection. Ceux de Mirkwood étaient pareils, avec, cependant, le sourire plus facile et plus narquois et dans l'œil une étincelle de malice et de vie qu'on ne voyait pas chez les autres ils avaient néanmoins l'attitude princière de leur rang, fière et presque méprisante. Les Elfes de l'Est, enfin, étaient pour ma plus grande consternation ceux qui me ressemblaient le plus ils avaient le regard sombre, l'air farouche et presque sauvage, l'apparat sobre et la présence discrète. Tendus comme les cordes de leurs arcs, ils semblaient être à l'affût, sans cesse sur le qui-vive, ce qui pouvait se comprendre au vu des regards que leurs lançaient les autres Elfes. Et moi, Azetriel fille bâtarde d'Azechion, les yeux noirs et les cheveux roux flamboyant, la peau tannée et brûlée par le soleil, les mains calleuses, guerrière et paria, je faisais majestueusement tache dans le décor. Mais j'étais une des seules à n'avoir pas l'air d'avoir un balai coincé dans le cul.
J'étais montée, ce soir là, en haut de la grande tour de cristal qui avait été les quartiers de mon père au temps jadis aujourd'hui abandonnée, dite même maudite, j'en disposais à ma guise. Perchée sur le rebord du toit, je regardais brûler au loin sur les sommets enneigés les feux d'alarmes de l'Ouest depuis la veille, les brasiers s'étaient allumés sur les hauteurs, répandant en Terre du Milieu l'appel au secours du Gondor. Legolas partirait à l'aube rejoindre Aragorn et les armées du Rohan sur les hauts plateaux, avant de descendre jusqu'en Gondor. Et moi ?
