Ni une ni deux, Elsa attrapa sa sœur par le bras.
« Tu te sens de marcher jusqu'à ce qu'on sorte du village ? »
Celle-ci hocha la tête et elles se mirent en route le plus vite possible étant donné leur état. Sortir à 8 mois et demi de grossesse toutes seules sans prévenir personne n'était peut-être pas si intelligent, finalement... Arrivées à l'entrée du village, Elsa attendit qu'elles se soient un peu éloignées avant de rabaisser son capuchon.
« Elsa, qu'est-ce que tu fais ?
- On est pressées, oui ou non ?
- Oui, bien sur que oui, mais…
-Alors on y va. Y a pas plus rapide que ça, pour rejoindre le château. Tu dois être au chaud le plus vite possible.»
Elle gela la route de la pente qui leur faisait face, et fabriqua en un tour de main une sorte de luge. Elle tira sa sœur dessus, et Anna manqua tomber.

"Eh ! Attention !

- Oups ! Pardon" fit sa soeur en rougissant, avant de revenir à sa luge. Laquelle commença à dévaler la colline, de plus en plus vite, à toute allure. Lorsqu'ils approchèrent du bas, Anna paniquée, fit remarquer à Elsa que la pente était bientôt terminée, qu'ils fonçaient droit vers une colline, et qu'ils allaient s'écraser dans le décor. Sa seule réponse fut « T'inquiète pas, je gère la situation ! »
Anna se cramponna fermement à sa soeur. Mais POURQUOI est-ce qu'elle avait accepté de la suivre sur ce truc ? Et puis, c'était elle la casse cou, d'habitude ! Elle n'avait pas l'intention de mourir ce jour là ! Elle ferma les yeux en voyant la butte approcher à une vitesse affolante. Oh non, non, non...
Mais comme Elsa l'avait prévu, la colline, associée à leur élan, les lança dans les airs, d'où elles retombèrent à quelques centimètres de la porte du palais, au milieu de centaines de brisures de luge qu'Elsa fit disparaître avant qu'ils ne les blessent, et d'une grosse pile de neige qui amortit la chute.

Un peu chancelantes, les deux sœurs se relevèrent, se regardèrent, et éclatèrent de rire. La situation les rattrapa dès qu'Anna eut une nouvelle contraction, mais cela leur fit quand même un bien fou, un peu de complicité dans tout ce bazar.
Elsa amena sa sœur aux servantes qui la prirent tout de suite pour l'emmener dans sa chambre en attendant le médecin. Elle aurait bien voulu assister sa sœur, l'accompagner dans ce moment spécial, mais elle se sentait très mal, au bord de l'évanouissement. Sa crise de fou rire l'avait encore affaiblie, elle avait des contractions et l'impression étrange que le monde était en train de rétrécir dangereusement. Il valait donc mieux qu'elle aille se coucher. Elle avança en chancelant vers sa chambre, sans que personne ne la retienne, tous occupés qu'ils étaient avec sa soeur. Tant mieux. Il fallait qu'elle... S'allonge... Elle retira son manteau à l'aveuglette et se sentit au bord de la nausée. Le sol tanguait sous ses pieds, les fenêtres se gondolaient. Elle tomba assise sur son lit. Vaincue, elle laissa sa tête aller sur l'oreiller. Le monde se changea en une sorte de toupie virevoltant à toute allure, avant de devenir complètement noir.

Puis bleu. Puis jaune. Elsa avait l'impression d'être Alice découvrant le pays des merveilles. D'ailleurs, un lapin avec une montre courrait autour d'elle en croassant . Un lapin qui croasse ? Le lapin disparut, elle se retourna et vit un corbeau. Un immense corbeau noir, qui la fixait de ses grands yeux rouges. Menaçants, les yeux. Elle frissonna malgré elle, et recula. Mais derrière elle, son pied ne rencontra que le vide. Elle était coincée ! Le corbeau s'avança en clopinant, et la fixa d'un air interrogateur, comme s'il était surpris qu'elle ait peu de lui. Puis il ouvrit son bec, et croassa.

« J'ai posé ma marque sur toi, jeune reine. Tu crois pouvoir m'échapper ?"

Il s'avança encore, et la jeune femme vacilla au bord du précipice dans une nouvelle tentative inconsciente de s'éloigner de lui.

"Notre fille sera la plus puissante des enchanteresses. Et elle sera à moi, à moi tu m'entends ? »

Puis le décor jaune vira au rouge sang, et se remit à tourner comme une toupie. La lune apparut, blanche sur le fond rougeoyant, apaisante. Elle souffla, se détendit. Puis une douleur la traversa, intense, intransigeante, et elle se réveilla.

Une douleur immense qui partait de son dos pour descendre jusqu'à son bassin. Elle cria sans pouvoir s'en empêcher. Il lui semblait que ses os étaient en train de se rompre, un par un. Elle tenta de reprendre ses esprits. Le bébé. Il arrivait, et vu la douleur, il ne tarderait plus. Elle avait dû commencer à accoucher avant son évanouissement. Toujours est-il qu'elle avait mal, très mal, et qu'elle était toute seule, complètement seule. Elle appela, appela, de toute la force de ses poumons, mais personne ne répondit. Ils devaient tous être autour d'Anna, et quelque part ça la rassurait. Mais elle était toute seule, il lui fallait QUELQU'UN, n'importe qui ! Une nouvelle contraction la plia en deux.
Elle saignait. Est-ce que c'était normal ? Bon sang, qu'est-ce que ça faisait mal ! Elle avait l'impression qu'un rouleau compresseur écrasait son dos. Alors elle fit ce que son corps lui conseillait : elle poussa. De toutes ses forces. Ca dura un moment, un quart d'heure, une demi heure, elle n'en savait rien. Elle savait juste qu'elle était toute seule, qu'elle avait mal, peur, et qu'elle poussait.
Au bout d'un temps, elle sentit quelque chose entre ses jambes. Elle poussa encore une fois, puis tira, et sortit un bébé. Un bébé. Elle avait beau s'y attendre, ça lui fit drôle de tenir dans ses bras cette petite chose toute rouge… Un bébé. Son bébé. Elle était Maman !

Elle allait se laisser aller à l'émerveillement, quand l'enfant battit des bras. Qui se changèrent, l'espace d'une fraction de seconde, en ailes. Noires. De corbeau. Puis il se mit à pleurer, et elle le serra doucement contre elle, s'efforçant à ne pas songer à ce qui venait d'arriver. Cependant, elle devait vérifier quelque chose, d'abord. Alors, elle regarda. Une petite fille. Son cauchemar lui revint à l'esprit de plein fouet, lui coupant presque le souffle. Il savait. Elle serra le bébé plus fort contre son coeur. Sa fille était en danger.