Une chaleur atroce, la sensation étrange de se sentir frissonner au milieu de cette fournaise. Une lumière insupportable, même les yeux fermés. Un bruit. Boum. Puis le noir à nouveau, et le silence. Le froid. Elle qui n'a jamais froid se surprend à grelotter. Le contraste sans doute. Elle entrouvrit les yeux, pour rencontrer ceux d'un inconnu à l'air étrangement familier. Il lui sourit.
« N'aie pas peur, tu ne risques plus rien, Luna. Reste calme, je m'occupe de tout. »
Il lui posa une couverture sur les épaules, et ses tremblements cessèrent. Elle se sentait étrangement rassurée. Comme si elle avait connu cet homme depuis des années. Depuis toujours, même. Elle sourit, et encore endormie, referma les yeux.
Lorsqu'elle les rouvrit, elle n'était plus dehors. Elle était au chaud, sous des couvertures. Revêtue non plus de sa robe mais d'une chemise de nuit. Voilà qui était étrange... Elle ouvrit les yeux et se redressa. Elle connaissait cette chambre. Et pour cause, elle y avait dormi il y a peu. Hans, il l'aurait rattrapée ? La panique l'envahit un instant, et elle essaya de se souvenir des évènements de la veille au soir, mais après la chaleur intense, seule lui revenait la voix de cet homme. Qui n'était pas Hans, elle aurait pu le jurer. Hésitante, elle se leva et fit un pas hors du lit. Puis deux. Bon, apparemment, elle tenait sur ses jambes, c'était un début. Elle posa la main sur la poignée de la porte, qui coulissa sans problème. Elle n'était pas prisonnière, cette fois ? Elle poussa doucement la porte, pour découvrir un homme qui tourna la tête et sourit en la voyant.
« Bonjour. Bien dormi ? »
Elle éluda la question et s'avança. Pieds nus, dans sa chemise de nuit blanche et flottante, elle se sentait désagréablement… Fragile.
« Qui… Qui êtes vous ? »
Il lui sourit encore et se leva.
« Tu n'as pas de raison d'avoir peur, je ne te ferai pas de mal. Hans s'est mal comporté avec toi la dernière fois, je me trompe ? »
Elle recula. S'il était l'ami de Hans, aucune chance qu'il soit le sien, merci bien !
« Je… Je m'en vais. Je dois y aller. On m'attend » mentit-elle.
L'homme se rapprocha.
« Oh, ma petite Luna, tu n'as rien à craindre. Hans n'a pas respecté mes consignes, il t'a retenue contre ton gré, et il a été puni pour ça. Personne, tu m'entends, personne n'a le droit de t'enfermer. Pas toi. Nous sommes pareils, tous les deux, tu vois ? Nous sommes libres. »
Elle s'arrêta, et resta là, immobile, en chemise de nuit, à le regarder. Quelque chose dans les yeux de cet homme lui rappelait quelque chose. Dans leur forme, et dans sa façon de sourire aussi. Il se rapprocha.
« Tu vois, ça fait longtemps qu'on se connait, toi et moi… Enfin, que je te connais. Je t'ai cherchée longtemps, tu sais ? »
Il se rapprocha encore et lui prit la main. Elle ne réagit pas, toute à ses réflexions. Son menton aussi lui disait quelque chose… Soudain, l'image lui revint. Son propre visage. Cet homme… Il lui ressemblait. Il s'accroupit devant elle.
« Je m'appelle Crow. Luna… Je suis ton père. »
Les yeux de la jeune fille s'agrandirent, et ce qu'elle refusait d'admettre défila devant elle. Le roi, avec lequel elle n'avait rien en commun. Qui ne venait jamais la voir, ou presque. La réponse de sa mère lorsqu'elle lui avait demandé pourquoi : « c'est à cause d'une erreur que j'ai fait il y a longtemps… »
Elle avait toujours su. Toujours su qu'elle n'était pas comme lui. Elle se retourna vers l'homme qui se redressa lentement.
« Mais… Comment ? »
Elle savait comment les enfants étaient faits, merci bien, elle n'avait plus six ans. Sauf qu'elle voyait mal sa mère, si à cheval sur l'étiquette, tromper son père… Non, il n'était pas son père. Il n'empêche. Comment est-ce que la douce Elsa avait pu trahir un serment ? Elle avait dû l'aimer beaucoup. En repensant à sa mère, elle se rendit compte que celle-ci lui manquait. Et elle aurait bien voulu lui poser la question… Elle releva la tête et redemanda :
« Comment ? »
Il lui sourit.
« J'ai connu ta mère juste avant son mariage. C'a été court, mais les plus beaux moments de ma vie. Puis du jour au lendemain, elle m'a rejeté et a épousé le roi, mais elle t'attendait déjà. Ma délicieuse enfant des neiges… » fit-il en lui caressant la joue avec un sourire qui la fit frissonner, et qu'elle s'empressa d'oublier.
Puis le visage de son père se fit plus dur.
« Ils ne nous comprennent pas, et ils ne pourront jamais nous comprendre. Même elle a baissé les bras, elle a décidé de laisser les simples mortels nous martyriser. Mais la vérité, c'est que nous sommes nés vainqueurs. Nous devrions reprendre ce qui nous a été promis. Tu es ma fille, et tu mérites le meilleur. Viens, j'ai des choses à te montrer… »
Docile, elle le suivit vers une pièce à l'arrière de la chaumière, où brillait une douce lumière dorée. Il ouvrit un rideau et la lumière se fit plus forte. Rayonnante. Là brillait un miroir. Luna regarda son reflet, puis son père.
« Tu…
Non, Luna, regarde encore. Regarde toi. »
Elle croisa à nouveau son propre regard effrayé dans le miroir. Ses cheveux blonds épars sur ses épaules, emmélés comme jamais après toutes ses aventures.
« Regarde, Luna. Regarde comme tu es belle. »
Il croisa son regard dans le miroir.
« Luna, je veux que tu comprennes. Le monde n'est pas fait pour des gens comme nous. Il nous rejette à la moindre erreur, au moindre petit doute. Mais nous ne sommes pas là pour les servir et nous adapter. Nous ne sommes pas des monstres, et nous devons le leur prouver. Tu es d'accord avec moi ? »
La jeune fille opina doucement. Crow effleura lentement du bot du doigt le miroir, d'un doigt soudain pourvu de griffes de corbeau. La jeune fille ne s'en aperçut pas, tandis que des éclats de miroir minuscules, arrachés par la griffe, l'entouraient lentement.
« Les humains, les humains normaux… Ils nous détestent. »
Luna repensa à Alice, à Anna.
« Pas tous » elle fit d'une petite voix.
Crow la regarda d'un œil désolé. Il effleura à nouveau le miroir. Les morceaux, presque invisibles, accélérèrent et l'un d'eux atteint son but. La jeune fille se frotta l'œil. Il lui semblait qu'une poussière y était entrée.
« Oh, si, ma petite. Ils sont tous pareils. Ils nous font croire qu'ils nous acceptent tels que nous sommes et un jour, ils se dévoilent. Ils nous mentent. »
Luna resta silencieuse. Une sensation étrange montait en elle, comme si la glace de ses pouvoirs grimpait le long de son corps
« Alors, petite ? Me rejoindras-tu ? »
Les yeux mi-clos, Luna sentit la glace monter lentement encore un peu, envahir son cœur.
Elle revit Anna, les yeux pleins de terreur en découvrant Alice. Repensa à sa mère qui lui avait menti. Son « père » qui ne venait jamais. Julien, surtout, qui l'avait traitée de monstre. Les hommes lui avaient volé sa vie. Elle ne se prosternerait plus devant personne.
Elle releva la tête.
« Oui » dit-elle simplement.
