En un instant, Luna fut dans la cabane, comme si elle ne l'avait jamais quittée. Aussi froide, aussi vide, aussi triste qu'auparavant. Sauf qu'avant, elle ne s'en rendait pas compte… La porte grinça et la jeune fille se précipita vers ses cubes, auxquels elle jeta un vague coup d'œil avant de les éparpiller : ils formaient le mot « liberté ». Ironique, quand on y pense… Elle s'était rarement sentie aussi prisonnière qu'à ce moment là.
La porte s'ouvrit en grand, laissant entrer un courant d'air glacé dans la chaumière qu'elle fit mine de n'avoir pas remarqué. Le corbeau entra, s'ébroua et reprit forme humaine. Le cœur battant si fort qu'elle craignait qu'il l'entende, elle se composa un visage calme et froid, et fit face à son père.
« Tout s'est déroulé comme vous le vouliez, père ? » demanda-t-elle, restant toujours accroupie. Il ne l'avait pas encore autorisée à se lever.
Son père la regarda fixement une seconde, comme s'il la redécouvrait. Elle n'osait pas bouger, tétanisée par la peur, tandis qu'il l'examinait lentement. Songeur, il la fixa un moment, qui lui parut une éternité, puis la lâcha des yeux en lui faisant signe de se relever, et se mit à arpenter la cabane. C'était bon signe non ? Elle avait passé le test... Il lui sourit, de ce sourire menaçant qu'il avait toujours, et revint vers elle.
« Ma fille, tout bien réfléchi, je voudrais que tu surveilles la maison encore quelques jours. Je viens de réaliser qu'il me manquait un élément crucial pour notre plan…. »
Soulagée, la jeune fille hocha la tête. Elle n'aurait pu espérer mieux… Le sourire de son père s'élargit, tandis que sa fille faisait de son mieux pour garder à l'intérieur le torrent de sentiments contradictoires qui l'habitaient et ne demandaient qu'à sortir. Mais, semblant ne rien voir, son père se redressa et se retransforma d'un geste, avant de s'envoler par la fenêtre sans autre forme de procès.
Il ne fallut à la jeune fille que quelques secondes pour se décider. Elle se leva et fit face au grand mur qui l'avait transportée la fois précédente, et avait perdu son éclat. Sans hésiter, elle traversa, sans apercevoir l'oiseau qui, du coin de la vitre, l'observait…
De l'autre coté, Luna n'en croyait pas ses yeux. Le paysage n'avait plus rien en commun avec le paysage brûlant qu'elle avait côtoyé. Le sol gelé à ses pieds était dur et sec comme après un hiver glacial, et le vent soufflait en rafale, couvrant le ciel de gros nuages noirs qui rendaient l'obscurité autour encore plus alarmante. Là, elle réalisa que la chaleur du Soleil ne la guiderait pas cette fois.
Plantée au milieu de ce désert de neige, la jeune fille réfléchit. La Lune avait dit que ses filles la guideraient… Qui étaient les filles de la Lune ? La réponse s'imposa d'elle-même : les étoiles. Elle leva le nez en l'air pour faire face aux gros nuages noirs qui masquaient l'horizon et un élan de désespoir s'abattit sur elle. Comment la guideraient-elles si elle ne les voyait pas ? Sa cape tourbillonnait autour d'elle et la giflait dans la tempête qu'elle avait elle-même provoquée, et qu'elle ne pouvait pas arrêter sous peine de voir son père rappliquer dans les cinq minutes. Le bout de tissu marine flottant fit germer une idée dans son esprit… Une idée folle. Dans la tempête, elle serait ballottée, malmenée par les vents, et elle avait encore moins de chances de trouver que sous forme humaine. Mais une fois en haut… Elle ferma les yeux, et l'instant suivant, c'était un oiseau qui se tenait dans l'air glacé. La force de la tempête la surprit, et l'emporta d'un coup. Elle se débattit, sortit du courant d'air pour retomber dans un autre encore plus puissant. Tourbillonnant parmi les nuages, elle battait des ailes frénétiquement, mais elle ne savait plus où elle devait aller, où était le haut, le bas ? Perdue dans un océan de nuages gris et noirs, fouettée par les vents, elle se battit comme un tigre pendant ce qui lui sembla une éternité, avant de finir par se rendre compte qu'il n'y avait plus de vent. Ni de pluie, ni de nuages, sauf sous elle. Le silence s'était fait autour d'elle. Elle avait du mal à respirer, mais le froid ne la gênait pas, il ne l'avait jamais dérangée. Elle leva le bec vers le haut pour apercevoir une étoile plus brillante que les autres vers l'avant. Bien, plus qu'à suivre maintenant…
La corneille suivit l'étoile pendant une bonne partie de la nuit, ou du moins ce qu'elle imaginait être la nuit. Enfin, elle finit par apercevoir une lueur quasi éteinte au milieu de la tourmente qu'elle entrevoyait en bas. Parmi les nuages qui les séparaient, une lumière rouge et diffuse semblait trembloter, comme une bougie qui s'éteint. Sans perdre de temps, l'oiseau plongea dans la tourmente, qui lui sembla encore plus violente qu'à la montée. Elle se posa tant bien que mal, fut encore transportée sur quelques mètres par une bourrasque plus forte que les autres, et une silhouette de jeune fille réapparut parmi les nuages sombres et bas. Claudiquant, elle s'avança vers la lueur, puis chercha à tâtons les contours du bloc de glace. La jeune fille prit une grande inspiration, et plaqua ses paumes contre le bloc. Ses mains rougeoillèrent, et lentement, très lentement, la glace commença à fondre. Concentrée sur sa tâche, elle n'entendit même pas le vent retomber, les nuages s'effacer, la tempête s'apaiser. Le calme retomba dans la plaine, la furie de l'orage laissant place à un silence… Mortel.
« Je ne ferais pas ça, si j'étais toi. »
La jeune fille sursauta, et se retourna. Son père se tenait près d'elle, à seulement quelques mètres, et l'observait d'un air narquois. Ses mains retombèrent, et la glace cessa de fondre.
« Que… que que… quoi ? » fut tout ce qu'elle parvint à répondre. Le jeune homme sourit, et s'approcha encore.
« J'ai dit que je ne ferais pas ça à ta place. Il fait partie du plan, tu te rappelles ?
- Je… Je sais…. »
Il s'approcha encore, tout près, et commença à jouer avec une mèche de ses cheveux. Puis il planta son regard dans les yeux apeurés de sa fille.
« Oh, il me semblait bien aussi, que ce charmant petit cœur ne s'était pas remis à battre si fort tout seul… murmura-t-il. Sauf que tu vois, princesse, je ne suis pas le genre de gars à qui on peut la faire à l'envers. Alors tu vas être gentille, et on va retourner voir le miroir, d'accord ? »
La jeune fille ne répondit pas, mais secoua la tête. Elle posa sa main sur le boc de glace et la glace se remit à fondre. Crow fronça les sourcils.
« Ah, tu veux la jouer comme ça… Bien. Luna, arrête ça tout de suite. »
Elle ne l'écouta pas, et continua en silence à faire fondre la glace. Il fit un geste des épaules, pour découvrir le chargement qu'il portait sous sa cape. Une silhouette, un paquet à forme humaine. Il la fixa et découvrit la capuche du « paquet ».
« Arrête tout de suite, ou elle meurt. »
Luna étouffa un cri. Son père tenait Alice dans ses bras, dont presque tous les cheveux étaient couleur de neige. Elle regarda son père, et commençait à retirer ses mains quand le Soleil, suffisamment dégelé, prit son élan et s'envola dans un jet brûlant qui toucha son père à la cuisse. Poussant un cri animal, ce dernier se transforma en une seconde, et s'envola à tire d'aile, emportant avec lui son précieux chargement.
