Chapitre 3 : Premier aperçu

Le lendemain, je dus affronter mon premier jour de cours. Pour fêter ça, le temps était maussade. Je soupirais à la fenêtre en voyant les arbres pliés sous la force du vent. En plus, il allait falloir affronter la pluie. Je mis mon K-Way bleu et sortis dans la tourmente. Je réussis, non sans mal, à ne pas arriver en retard en cours. Je commençais la journée par littérature francophone. L'enseignante, une française proche de la retraite nommée Mme Dupont, nous présenta rapidement le programme de l'année. Elle était soporifique et je décidais d'étudier plutôt mes camarades. J'étais à l'avant-dernier rang et je voyais quasiment toute la promotion. Certains étaient encore tous seuls, mais la plupart s'étaient trouvé des amis. Avec qui allais-je bien pouvoir m'entendre ? La plupart des étudiants étaient quelconques, et je n'arrivais pas à me faire une opinion.

Mais un petit groupe retint immédiatement mon attention. Ils étaient trois. Deux jeunes hommes et une fille. Les deux garçons avaient des cheveux noirs de jais qui contrastaient avec la pâleur de leur peau. L'un avait les cheveux courts et l'autre les avait mi-long. Dans les deux cas, ça les rendait ténébreux et mystérieux. La fille était blonde et son corps androgyne. Cela ne l'empêchait pas d'être aussi inquiétante que ses acolytes. Les trois semblaient allier beauté, force et pouvoir. Ils étaient hautains, sectaires et autoritaires.

Une fille aux cheveux châtains et courts, assise deux rang derrières eux, fit tomber son stylo à leurs pieds. Ils ne firent pas le moindre geste pour le ramasser. Je vis la pauvre fille essayer par tous les moyens d'attirer leur attention mais ils ne réagissaient pas. Ils snobaient tout le monde, comme s'ils ne voulaient pas appartenir au même monde que nous. Je notais que les garçons avaient des traits marqués qui les rendaient beaux. Mais j'espérais que ce n'était pas l'un d'entre eux que Steph et Rose avaient repéré. Je me retournai alors pour voir le dernier rang. Là, je compris que les deux d'en bas étaient peut-être beaux, mais n'étaient absolument rien comparé à ce garçon qui me fixait. Je repris vite ma position initiale, les yeux penchés sur ma feuille vierge. Je me sentis rougir, juste car il me regardait. J'étais ridicule.

Mais mon Dieu, qu'est ce qu'il était beau ! C'était de lui dont parlait Rose. Aucun doute n'était possible. J'avais l'impression d'avoir aperçu un ange, un dieu, un apollon. Les mots me manquaient. Je me l'imaginais mentalement. J'avais à peine eut le temps de voir son visage si parfait. Sa peau était plus pâle que la mienne. Je me demandais d'ailleurs comment c'était possible. J'aurais pu dire que son teint était blafard, mais cela aurait eu une connotation bien trop péjorative. Aucun adjectif négatif ne pouvait s'associer avec cet homme. Il était juste plus blanc que la normale, et cela accentuait ses traits fins et harmonieux.

Ses cheveux étaient bruns avec des reflets cuivrés et dorés. Ils dansaient de manière déstructurée sur son crâne, comme si tout ordre était impossible. Cependant, ce style semblait être étudié, car je ne pense pas qu'il serait sorti décoiffé. Ca semblait surnaturel, et j'étais fascinée. J'essayais de m'imaginer la texture des ses cheveux. Etaient-ils aussi doux que ce qu'ils paraissaient ? Je n'avais pas réussi à capter la couleur de ses yeux, car je l'avais regardé à peine une seconde. Mais ils étaient douloureusement expressifs, comme s'il souffrait. J'étais sûre qu'il endurait une sorte de supplice personnel. Ses yeux perçants, son expression dure, sa bouche à demi ouverte en un rictus de douleur : tout en lui rappelait la souffrance. Avait-il lui aussi du mal à se comporter en société ? En tout cas, ça n'entachait pas sa beauté. Non, rien ne pouvait étioler son charme. Sa vulnérabilité ne le rendait que plus désirable. J'avais noté qu'il était seul, tout comme moi. Nous n'avions pas d'autre point commun. Il était habillé de manière sobre mais classe. Impossible de deviner la marque de ses habits, mais ça devait coûter cher. Je me retournais une fois de plus.

Soit il me dévisageait encore, soit j'étais dans l'axe de sa vision. En tout cas, c'était particulièrement désagréable de sentir son regard posé sur moi. Surtout que je ne pouvais par conséquent pas l'observer plus en détails. Lors de la demi-seconde où je m'étais retournée, je m'étais concentrée sur ses yeux. Ils étaient noirs, et semblaient me jeter des éclairs. Sa bouche était cette fois ci crispée. Il ne voulait pas être approché. Sa souffrance, son masque de douleur ne servait qu'à repousser les autres êtres humains. Ca m'étonnait. Je comprenais qu'on ne réussisse pas à être sociable puisque c'était mon cas. Mais je ne comprenais pas que l'on puisse vouloir terrifier les autres pour vouloir être seul. Enfin, moi je n'avais pas peur de lui, j'étais intriguée. D'abord par sa beauté hors du commun. Rose avait raison, je me damnerais pour un être pareil. Je n'avais jamais remarqué quelqu'un pour sa beauté. Chez lui, c'était douloureusement immanquable. Il me renvoyait ma propre insignifiance. Au moins, cette heure de cours n'avait pas servi à rien : je décidai de prendre plus soin de mon apparence.

J'étais ensuite intriguée par son caractère. J'avais une envie irrésistible de le connaître. Je sentais qu'il était bien plus qu'un simple adonis suffisant. J'avais le sentiment qu'il cachait sa personnalité, sa vraie nature. Je le démasquerai. Je me demandais si mon intérêt pour ce beau jeune homme était strictement dû aux hormones où s'il y avait autre chose sous cette fascination. Décidant que j'avais assez perdu de temps, je me consacrais à contrecœur au cours soporifique. Je dus faire appel à toute ma volonté pour ne plus me retourner durant l'heure suivante.

Je fus cependant très attentive à l'occupant du dernier rang lorsque notre enseignante déclara que le cours était fini. Je me retournais le plus rapidement possible mais il avait déjà disparu. Je m'en doutais un peu car je sentais qu'il ne voulait pas avoir de relation avec quiconque dans cet amphithéâtre. Mais sa rapidité m'avait étonnée. Mme Dupont avait à peine eut le temps de finir sa phrase que ma tête était déjà tournée vers l'endroit où il aurait dû encore se trouver. Comment avait-il pu partir aussi vite ?

Malheureusement, je fus vite détournée de mes -agréables- pensées par un léger incident. Le premier groupe que j'avais remarqué s'était fait interpeler par la fille aux cheveux châtains qui avait fait tomber son stylo :

-Excusez-moi mais mon stylo est à vos pieds, l'un de vous peut me le rendre ?

Elle avait dit cela gentiment, rien ne laissait transparaître dans sa voix qu'elle avait passé deux heures à tenter de récupérer ce stylo en vain. Les trois autres rangeaient leurs affaires doucement. Ils ne la regardaient pas, et pas un ne répondit. Dégoûtée, la fille s'approcha et se baissa pour le récupérer. Elle était au sens propre dans les pieds d'un des garçons. Il était grand et fort, tout comme son acolyte. Ses cheveux courts mettaient agréablement son visage en valeur. Sauf qu'il était rempli de haine et que sa bouche formait un rictus hideux. Je le vis très clairement décocher un coup de pied dans la mâchoire de la fille et j'entendis trop nettement sa voix la menacer :

-Attends que l'on soit parti pour oser t'approcher de ce stylo. Actuellement ta seule présence pourrit notre espace. Ca me donne envie de vomir alors casse toi.

La fille se tenait le visage à deux mains. Je voyais qu'elle luttait pour retenir ses larmes. Je l'admirais car si quelqu'un m'avait parlé avec une telle haine j'aurais craqué. En tout cas elle s'éloigna. Personne à part moi ne semblait avoir été témoin de cette scène. Je ne pouvais pas laisser la fille toute seule, ça me déchirait le cœur. Je suis solitaire, mais pas égoïste. Je la rejoins.

-Ca va ?

Elle me dévisagea. Elle avait de jolis yeux bleus noyés dans les larmes. Le bas de son visage était rouge. La pauvre, elle avait encore moins de chance que moi.

-A ton avis ?

Effectivement ma question n'était pas intelligente. D'un coup je me rappelai pourquoi je n'allais jamais vers les gens. Je n'étais pas douée pour cela, c'est tout. Je ne sais pas quelle mouche m'avait piquée, pourquoi j'étais venue lui parler. Je m'éloignai. Elle me retint par le bras.

-Désolée je suis un peu brusque mais j'ai mes raisons non ?

Je hochai la tête. Si on m'avait foutu un coup de pied en pleine tête, je ne le prendrai pas bien non plus.

-J'ai vu ce qu'il t'a fait. C'est dégueulasse.

Ce fut à son tour de hocher la tête.

-Je pensais qu'il était juste prétentieux, pas violent.

J'acquiesçais. Il n'y avait rien d'autre à dire, ce garçon était à éviter.

-Je m'appelle Bella et toi ?
-Alizée.

Ce prénom était charmant, tout comme son visage (si on omettait la marque rouge sur sa joue gauche). Son agresseur et ses acolytes passèrent devant nous et me reluquèrent de la tête au pied. Les deux garçons étaient imposants. La fille était effectivement plus petite, moins musclée, mais elle paraissait aussi puissante que ses amis. Et son visage, encadré par ses longs cheveux blonds et lisses n'était pas plus accueillant. C'était particulièrement désagréable, mais je soutins leur regard. Je n'allais pas me laisser marcher sur les pieds par trois gamins exécrables.

-Ils sont partis, tu peux aller récupérer ton stylo.

Et c'est comme ça que je me fis ma première amie dans ma promotion.