Chapitre 5 : Economie
Le lendemain, une fois de plus, j'arrivais presque en retard en cours. Cette fois ci c'était de la faute de Steph qui parlait beaucoup trop et j'étais partie tard de la chambre. Ce matin j'avais cours d'économie, une option facultative que j'avais choisie, et qui s'enseignait sous la forme de TD. Le professeur, M. Dago, commençait à parler lorsque je pénétrais dans la salle et je m'assis à la première place venue. Pour éviter une entrée comme le premier jour, j'étais cette fois ci très concentrée sur ce que je faisais. Tirer la chaise doucement, se décaler sur la droite, poser son sac, enlever sa veste, s'asseoir tranquillement, ouvrir son sac, sortir sa trousse, son livre et une feuille vierge. Ouf, j'avais réussi tout cela sans me faire remarquer. Ce fut seulement à ce moment là que je levais mes yeux pour regarder la classe.
Je faillis sursauter en apercevant mon voisin. Je m'étais assise à côté de Lui. Je n'avais même pas fait exprès, j'avais choisis la place la plus proche de moi. Et voilà que je me retrouvais à Le dévisager, perdue dans mes pensées. Ca m'avait tant surpris de Le voir à côté de moi que j'en avais oublié la politesse. Une petite voix dans ma tête me chuchota : 'on ne dévisage pas les gens, c'est impoli'. Cependant, il me fixait lui aussi, et je ne voyais pas pourquoi moi je m'arrêterais. Ses prunelles n'étaient plus noires, mais ambrées. Portait-il des lentilles ? Par contre, son attitude était toujours volontairement agressive, comme s'il essayait par la pensée de m'effrayer. Mais il ne me faisait pas peur :
-Salut. Je m'appelle Bella.
Au moins, cela éviterait qu'il m'appelle Isabella. Il leva un coup d'œil interrogateur, sûrement surpris que je lui parle. Le son de ma voix m'avait moi-même étonné. Je n'étais pas habituée à commencer une discussion, cela devait sonner faux. Une voix grave provenant du tableau m'interpela :
-Alors Mlle…Swan ?
D'un seul coup, je pris conscience de la classe autour de nous. Je n'étais en effet pas seule avec mon apollon. Tous les visages étaient tournés vers moi. Et j'étais sensée répondre à une question que je n'avais même pas entendue ! Je contemplais le professeur d'un air perdu. La cinquantaine, les cheveux et la moustache grisonnante, c'était le genre de personne qui avait un air érudit. Il semblait également gentil, mais je ne savais pas du tout de quoi il était en train de parler car je n'avais rien écouté du début de son cours. J'entendis mon voisin chuchoter imperceptiblement:
-Keynes.
Je ne savais pas s'il fallait lui faire confiance. Je me demandais si en trois minutes, le professeur avait déjà eut le temps de commencer son cours d'économie. Hélas, je n'avais pas le choix. Je répondis en rougissant :
-Key-keynes !
-C'est exact mademoiselle. Je pensais que vous ne suiviez pas. C'est donc bien Keynes qui, le premier, à pensé que la politique pouvait servir à équilibrer les marchés. Il a…
J'arrêtais d'écouter le babillage de l'enseignant. Je me tournais vers mon voisin. Il ne me regardait plus, et semblait captivé par le monologue du professeur. Je savais que c'était faux. Je me demandais pourquoi il ne s'intéressait plus à moi alors qu'il venait juste de m'aider. Je ne me laissais pas bluffer par sa comédie et recommençait à parler :
-Merci.
C'était le seul mot qui avait franchi mes lèvres, alors que je mourrais d'envie de lui poser une tonne de questions. Il répondit tout de même, sans oser me regarder :
-Tout le plaisir est pour moi.
Quand il eut fini sa phrase, je sentis qu'il était mécontent de lui. Il ferma les yeux, comme s'il regrettait ce qu'il avait dit. Ne voulait-il pas me parler ? Etait-il comme moi timide ou voulait-il volontairement rester seul ? Je ne savais plus quoi dire, et je n'avais même pas réussi à savoir son prénom. C'était réellement frustrant. J'étais nulle en communication. Je passais les deux heures suivantes à essayer de suivre le cours. Mais mes pensées vagabondaient toujours vers mon voisin de gauche.
Il portait aujourd'hui un jean et une chemise blanche légèrement ouverte. Il savait comment se mettre en valeur. Je regardais discrètement ses chaussures. J'avais toujours pensé que les chaussures étaient révélatrices du comportement des gens. Il avait des baskets blanches Paul Smith. Je rigolais intérieurement en voyant le petit lapin sur le côté. Ses lacets étaient impeccablement faits, et on aurait dit que ses chaussures étaient neuves. Je ne savais pas trop quoi en déduire, à part qu'il avait des moyens et qu'il prenait soin de ce qui lui appartenait.
Je regardais aussi rapidement son écriture pour faire une étude graphologique. Je ne pus m'empêcher d'ouvrir la bouche d'étonnement. Ses lettres étaient magnifiquement bien faites. Les mots qu'il écrivait semblaient aussi parfaits que leur auteur. C'était une écriture attachée qui faisait un peu vieillotte, mais qui était incroyablement belle. Etonnant pour un garçon. J'avais honte de mes pattes de mouche qui s'étalaient à côté de ses calligraphies. Il était horriblement supérieur à moi, et ça me mettait mal à l'aise.
-Mettez vous en binôme et vous rédigerez pour la semaine prochaine la dissertation suivante : La crise actuelle permet un retour en force des idées de l'économiste Keynes. Après avoir exposé les théories keynésiennes de relance et leurs applications, vous répondrez à la question suivante : Comment concilier résorption de la crise à court terme et régulation de ses déterminants structuraux à long terme ? (2)
J'avais l'impression que le professeur avait parlé chinois. J'avais juste compris qu'il fallait que je trouve quelqu'un avec qui travailler. Dans cette classe, les bureaux étaient prévus pour deux élèves. Je vis chaque étudiant parler à son voisin. Je me tournais donc une fois encore vers mon mystérieux voisin de gauche –j'allais attraper un torticolis si ça continuait-. Il soupira :
-Je suppose qu'on doit travailler ensemble alors.
Je me retins de rétorquer 'dit le si je t'ennuie' mais je ne pus que me taire. Il avait l'air si déprimé de devoir faire cet exercice avec moi que je faillis réellement lui proposer de trouver quelqu'un d'autre. J'étais décidée à lui dire de laisser tomber. Heureusement pour moi, il ne me laissa pas le temps de parler :
-Si ça te va on commence ça ce soir. Je viendrais dans ta chambre.
Et il commença à ranger rapidement ses affaires pour partir, alors que j'étais encore choquée par ses paroles. Des milliers de questions se bousculaient dans ma tête. Comment savait-il où je logeais ? Est-ce que je l'embêtais ? Il était maintenant sur le pas de la porte. Je le rejoins en courant car il était vraiment très rapide. Evidemment, je trébuchai, et la seule chose à laquelle je pus me retenir fut son bras. Je l'attrapais comme on s'agrippe à une bouée de sauvetage. Respirant un grand coup, je pris conscience de trois choses.
D'abord j'avais l'impression d'avoir reçu une décharge électrique en touchant son bras. J'avais été surprise par la froideur et la dureté de son membre (3). Aussitôt, je le lâchais et me relevais. J'avais l'impression d'avoir violé son intimité. D'avoir découvert une partie de son secret.
Ensuite, je l'avais senti se figer lorsque je l'avais malencontreusement attrapé. Comme si mon contact le révulsait. Il n'avait pas esquissé le moindre geste pour m'aider. Il m'avait juste offert son bras puissant.
Enfin, lorsque j'osais croiser son regard il semblait pour la première fois amusé par ce qu'il se passait. Ses yeux étaient écarquillés, et je ne savais pas si c'était ma maladresse ou notre premier contact qui l'avait étonné. Son corps semblait me repousser, mais son regard avait perdu son habituelle haine. Personnellement, je me sentais ridicule, mal à l'aise, mais également déconcertée et profondément attirée. Des sentiments contradictoires donc aucun ne prenait le dessus. Profitant de cet instant où le temps semblait suspendu, comme le prouvait son impressionnante immobilité, je lui posais la question qui me brûlait les lèvres depuis deux jours en murmurant :
-Dit-moi au moins comment tu t'appelles.
Ses yeux dorés plongèrent dans les miens. Son visage s'approcha doucement du mien, et je crus même voir sa main frôler mon bras. Il n'y avait plus aucune trace d'animosité lorsqu'il prononça d'une voix aimable et, j'avoue, sensuelle :
-Edward. Edward Cullen.
Sa voix m'avait transportée au loin. Ses intonations si douces semblaient êtres des caresses qui atteignaient légèrement mon visage et mon cou. Personne ne m'avait jamais fait autant d'effet. Son ténor était la plus jolie mélodie que je n'aie jamais entendue. Je sentais qu'Edward allait m'apporter son lot de première fois. Là, c'était la première fois que je gardais un air béat face à un garçon. Lorsqu'il ne prenait pas son air suffisant et dangereux, il avait l'air d'être le plus agréable des hommes. J'avais raison, la beauté n'était pas la partie la plus intéressante d'Edward Cullen.
Hélas, les meilleurs moments ont toujours une fin. Le masque se reforma, et je perdis celui qui m'avait paru sympathique l'instant d'avant. Glacial et antipathique, il se retourna violemment et partit, comme dégoûté de m'avoir parlé.
***
Encore secouée par son animosité, je retournai en chancelant à ma place pour ranger mes affaires. J'étais troublée par ce jeune homme si beau mais si dur. Je rigolai intérieurement à ma blague : son corps semblait aussi dur et froid que son caractère. Ca me gênait de devoir travailler avec lui, car il semblait n'avoir besoin de personne. J'étais à ce point là de mes pensées lorsque je fus accosté par une agréable mélodie :
-Bonjour, je m'appelle Alec.
Je regardais d'où provenait cette douce voix. Je fus surprise de voir le grand brun qui avait brutalisé Alizée le premier jour de classe. Il était habillé dans les tons sombres, et ses habits flottaient sur son corps comme une cape. Je tournais la tête tout autour de moi, et je me rendais compte qu'il ne restait plus qu'Alec, ses deux amis et moi dans la salle.
D'un geste négligent de la main, il me désigna ses camarades :
-Voici Démétri, et ma sœur Jane.
Ces prénoms avaient une résonnance particulière, une sonorité des anciens temps. Ils n'appartenaient réellement pas au même monde que moi. Je n'avais pas encore décroché un mot. Je n'avais pas envie de leur parler, ils avaient fait du mal à mon amie, et surtout, ils dégageaient une aura effrayante. Je me dépêchais de ranger mes affaires pour partir au plus vite. Ils me fixaient sans faire un mouvement. Après un moment qui me parut durer une éternité, je bouclais enfin mon sac à dos Dakine. Je me retournai et me dirigeai le plus rapidement possible vers la porte. Sentir les trois affreux derrière mon dos était désagréable, mais cela n'était rien comparé à ma surprise lorsqu'Alec se retrouva devant moi sans que je l'ai vu venir. J'essayai de l'éviter, mais il était plus rapide. Je lui tournais autour pour essayer de m'approcher de la porte, mais il m'empêchait d'avancer. Ce petit jeu semblait l'amuser. Lasse, je lui dis enfin :
-Qu'est ce que tu veux ?
Il rigola, immédiatement suivi par ses deux collègues. J'étais clouée sur place. Leur rire était doux, mais il avait l'intonation d'une menace.
-Rien du tout voyons, je veux juste faire connaissance.
Il approcha sa main de mon menton et leva mon visage. Son contact froid me fit frissonner. Ceci dit ce n'était pas désagréable. Puis il plongea ses yeux dans les miens. Je n'arrivais pas à discerner leur couleur. Noirs, rouges, dorés : les reflets valsaient dans ses yeux de braise. En tout cas, ce spectacle était magnifique, et je perdis toute mon hostilité envers lui. Ma timidité m'empêchait tout de même de lui parler. Il était beau, mais sa puissance m'effrayait.
-Alors Isabella, tu veux bien nous parler maintenant ?
Je sortis instantanément de ma léthargie. J'avais beau être perdue dans ses beaux yeux, il y a des choses que je ne supportais pas. Je me dépêchais de sortir de la salle en criant :
-Bella, je m'appelle Bella !
Apparemment surpris, Alec, Démétri et Jane me laissèrent sortir.
(2) : Comprendre la crise, Alexis Tremoulinas
(3) : je parle évidemment de son bras…
