Chapitre 6 : boire quelque chose
Je me précipitai dans ma chambre. Je n'avais plus cours de la journée –le gros avantage de l'université, c'était ses journées peu remplies-, et je ne voulais voir personne. Je me couchai sur mon lit pour réfléchir. Aussitôt, un visage apparut dans mes pensées. Edward. Edward Cullen. Je repassais en boucle son intonation amicale lorsqu'il avait prononcé son nom. Et je me dépêchais de chasser son virement de comportement. Qui était-il ? Pourquoi est-ce qu'il m'intéressait autant ? Pourquoi ne voulait-il pas de compagnie ? Viendrait-il réellement dans ma chambre ce soir pour travailler cette dissertation d'économie ?
Cette pensée me fit redevenir l'élève studieuse que j'étais avant que mes hormones ne prennent le dessus. Je me levais, je grignotais rapidement un biscuit et m'accoudais au bureau de pin blanc. J'essayais de lire le premier chapitre de mon livre de cours, celui consacré à Keynes et ces fameuses politiques de relance. Mais mon cerveau ne voulait pas se concentrer sur ce sujet. Je divaguais cette fois ci sur le ténébreux Alec. Penser à lui me fis frissonner, il m'avait fait un drôle d'effet. Son regard m'avait envoûtée, et je savais que je le trouvais attirant. Mais je ne voulais pas penser cela. Steph m'avait prévenu, et je l'avais moi-même ressenti, il n'était pas…sain. Et pourtant, j'avais envie de parler avec lui. J'avais envie d'entendre sa douce voix. Mais je savais que c'était injuste, il avait donné un coup de pied à Alizée, je ne devais pas lui parler. Ses deux compères, Démétri et Jane m'avaient fait moins d'effet. Le seul son qu'ils avaient émis était leur rire, et cela m'avait largement suffit. Je ne voulais pas les fréquenter. Mais Alec, c'était différent. Ou bien c'était juste un sale type et j'essayais de me persuader du contraire. Je me mordis la lèvre pour me ramener dans ma chambre. Je me perdis dans la contemplation des murs, ce qui était toujours mieux que de penser à mes amis -ou ennemis ?- de Dartmouth.
***
-Hey ma Bella ! En pleine réflexion ? C'est le beau gosse qui te travaille comme ça ?
Steph était rentrée comme une furie dans la chambre. J'avais sursauté et je m'étais cogné le genou contre le bureau. Je me retins de crier de douleur, cela passerait. Puis je réalisais qu'elle m'avait posé une question.
-Non je réfléchissais à ma dissertation d'éco.
Pas vraiment vrai, pas vraiment faux, je m'en tirais comme je pouvais. Mais ma langue ne pouvait plus s'arrêter et je m'entendis murmurer, comme pour moi même :
-Et il s'appelle Edward Cullen.
Steph, qui se faisait un chocolat dans la partie cuisine leva brusquement sa tête vers moi. Elle me sourit tendrement et chuchota :
-Tu es déjà sous le charme toi.
Je rougis et bégayais :
-Pas…pas du tout !
Mais c'était trop tard. J'avais prononcé son nom comme si je le vénérais. Steph n'allait pas me lâcher. Autant la prévenir :
-Il va venir ce soir dans la chambre pour…
Steph éclata de rire. Je n'avais pas eu le temps de finir ma phrase et déjà elle enchaînait en français :
Oh Oui Edward je t'aime viens dans ma chambre avec des croissants.
Je ne pus m'empêcher de lui sourire. Heureusement que j'avais quelques notions de français.
-Pourquoi des croissants ?
-C'est typiquement français…
Effectivement, mes neurones étaient réellement au plus bas niveau. Il fallait vraiment que je me plonge dans de l'économie si je ne voulais pas passer pour une cruche quand il arriverait.
-Bref, on a une dissertation d'économie à faire en binôme et je me suis retrouvée PAR HASARD avec lui.
Steph repartit de son rire cristallin. Ce son était tellement agréable comparé au rire d'Alec, Jane et Démétri que je fus contente qu'elle se moque de moi. Elle me faisait oublier mes mésaventures grâce à sa bonne humeur. Et comme d'habitude, sa gaieté n'allait pas sans des désavantages certains :
-Mais bien sûr Bella. PAR HASARD. Tu veux bien m'expliquer comment tu as fait pour que, PAR HASARD, tu te retrouves avec lui ?
Je rougis une fois de plus. Mes explications allaient être lamentables, pour la bonne raisons que je n'avais pas d'explications.
-Je me suis assise à côté de lui sans le faire exprès et…
Cette fois ci, elle me fit les gros yeux et secoua la tête.
-Je ne crois pas que tu ne l'aies pas fait exprès, tu n'aurais pas pu le louper !
Je contemplais mes chaussures. Elle ne me croyait pas alors que c'était la vérité. Je n'allais quand même pas lui mentir pour qu'elle me croie-le comble !-.
-J'étais concentrée sur mes gestes pour ne rien faire renverser car je suis maladroite. Et donc quand j'ai cessé de faire attention, je me suis rendu compte que j'étais assise à côté de lui. Je te le promets Steph.
Elle me sourit gentiment et acquiesça. La torture était finie pour ce soir. Elle allait s'asseoir sur son lit lorsqu'on tapa délicatement à la porte. Elle me cria alors –j'aurais très bien entendu si elle avait chuchoté, mais pas celui qui était derrière la porte- :
-J'ai des devoirs à faire avec Rose, je te laisse pour la soirée.
Puis elle rajouta en français mais toujours aussi fort Amuse toi bien ma Bella, d'un ton qui était tout sauf innocent. Puis elle ouvrit la porte, se retrouva face à lui, ne lui décocha même pas un regard –comment pouvait-elle ne pas le regarder ?- et s'en alla vers la chambre de Rose. Il l'avait esquivée sans parler et sans non plus la remarquer. Puis il me regarda et demanda d'un ton neutre:
- Est ce que je peux entrer ?
Je me mordis la langue pour m'empêcher de lui répondre « non je comptais travailler dans le couloir » et je murmurais :
-Entre.
J'avais l'impression d'avoir fait une déclaration d'amour en même temps que j'avais prononcé ce « entre ». Ma voix était une invitation à tout autre chose que le travail. Je me maudis mais ne dis rien d'autre, il semblait n'avoir rien remarqué. Enfin, il semblait ne rien remarquer du tout, son visage était fermé et n'exprimait aucune émotion. Ce n'était plus de la haine, mais de l'indifférence. Je me demandais ce que je préférais. Je lui désignais le bureau, et je m'assis à côté de lui. Nous pouvions commencer à travailler.
***
C'était très étrange de travailler avec Edward. Son expression était la plupart du temps vide. Il répondait à mes questions d'économie, prenait des notes avec son écriture tout droit sortie du 19ème siècle –elle me faisait par moment penser à celle de Jane Austen, en plus appliquée-, et finalement, on avançait tant bien que mal notre dissertation. Il était réellement plus doué que moi, ce qui ne m'étonnait même pas. Son intelligence supérieure allait de pair avec sa suprématie physique. Mais il m'était impossible de le dérider, d'évoquer autre chose que l'économie et le cours du professeur Dago.
A un seul moment, j'essayais maladroitement d'engager la conversation. Prétextant qu'on devrait bien se revoir pour finir la dissertation –il était près de 22h, et j'étais fatiguée- je lui demandais s'il logeait sur le campus.
-Non j'ai une maison pas très loin.
Etonnant pour un étudiant, mais je cachais mon ahurissement et je répliquais l'air blasé :
-Une maison ?
Il me sourit, mais ce n'étaient que ses lèvres qui bougeaient. Ses yeux restaient morts.
-Je suis en colocation.
Là par contre, je ne pus empêcher ma stupeur de sortir :
-Toi ? En colocation ?
Les mots étaient sortis tous seuls de ma bouche, et j'espérais ne pas l'avoir vexé. Cette fois ci, ses yeux rigolèrent aussi. Au moins, il semblait savoir qu'il était asocial.
-Avec mes deux frères oui.
Je stockais mentalement l'information dans ma tête pour Alizée, Steph, et pourquoi pas Rose : Edward avait des frères… Je profitais de ce moment de détente pour lui poser une question qui me turlupinait :
-Comment savais-tu où je logeais ?
Il haussa les épaules et détourna la tête. J'essayais de déchiffrer son comportement pour découvrir ses secrets, mais, n'y arrivant pas, la discussion s'arrêta là.
J'étais particulièrement tendue. Tout au long de la soirée, j'avais été autant stressée par sa présence qu'il avait été insensible à la mienne. J'avais eu du mal à me concentrer et à penser à autre chose que son bras posé sur mon insignifiant bureau. Je passais négligemment la main dans les cheveux, pour les remettre en arrière. Instantanément, je vis les muscles de son bras se crisper, ses doigts se refermèrent sur une prise invisible. Il semblait souffrir à nouveau. Je le dévisageais, son air était tout sauf indifférent cette fois ci. Je me plongeai dans ses yeux, tentant en vain de décrypter son attitude. Ses yeux ambrés étaient révulsés, et des éclairs noirs zébraient de temps à autre ses prunelles. Son corps semblait tendu à l'extrême, comme s'il s'empêchait de me frapper. Cette évidence me fit reculer brusquement. Je repoussais mon siège le plus loin de lui, c'est-à-dire contre la fenêtre, à deux mètres seulement d'Edward et de ses pulsions.
Je repris mon souffle et comptais jusqu'à 3 pour reprendre mes esprits. Assez bizarrement, je n'avais pas peur. Je savais au fond de moi qu'il ne me ferait pas de mal. Cependant, j'avais vu de la violence dans ses yeux, dans sa posture. Je réussis à articuler :
-J'ai fait quelque chose de mal ?
Il rigola jaune. Un rire forcé qui me détendit tout de même. Mais il ne dit rien.
-Tu n'as pas l'air d'aller bien. Si tu veux on peut faire une pause.
Cette fois ci il répondit, d'un ton calme mais assuré :
-La dissertation n'a absolument rien à voir avec mon état.
Il m'avait avoué qu'il n'était pas dans son état normal. C'était déjà une victoire pour moi, j'allais peut être en savoir plus sur lui. Je réitérais ma question :
-Est ce que c'est de ma faute ?
Il soupira.
-C'est plutôt de la mienne.
Je sentais ses défenses s'affaiblir, ça y est, il allait redevenir amical, j'en étais sûre. Si j'avais su comme je me trompais alors… J'essayais donc de détendre l'atmosphère :
-Tu veux boire quelque chose ?
J'aurais pu tout imaginer, sauf ce qui arriva réellement à ce moment là. Il fut à mes côtés en moins de temps qu'il faut pour cligner de l'œil, sa main gauche tenant fermement mon poignet droite et son autre me main me broyant l'épaule gauche. Il me faisait mal, mais je ne ressentais pas la souffrance. Mon corps était tétanisé par la peur, et ma douleur physique n'était absolument rien comparée à la frayeur qu'il m'inspirait. Je ne hurlais pas cependant, je savais que ça ne servirait à rien. Sa tête était penchée en avant, comme s'il était attiré par mon corps. Ses yeux virèrent au noir profond, avec quelques reflets dorés. Il ne portait donc pas de lentilles, ses prunelles changeaient naturellement de couleur. Etonnant comme dans des moments critiques, on pouvait se focaliser sur des détails insignifiants.
Au fond de ses sombres iris, je lus une immense tristesse. Il était déchiré. Qu'est ce qui pouvait faire autant souffrir un homme pareil ? Je soutins son regard sans ciller. Deux aspects d'Edward se battaient devant moi. Je voyais d'un côté la haine et la violence, de l'autre le calme et la raison. Terrorisée, j'espérais que la deuxième partie l'emporte. Mais il était le seul capable de faire pencher la balance. Je ne pouvais qu'attendre en essayant de penser à autre chose que ma douleur à l'épaule. Son visage s'approcha doucement du mien. Voulait-il me mettre un coup, ou voulait-il m'embrasser ? Dans le doute je fermais les yeux, mieux valait ne pas voir ce qui allait arriver. Je humais son odeur si agréable. Je me délectais de cette proximité autant que je redoutais un acte violent de sa part. Je l'entendis reprendre son souffle et ouvrir la bouche, comme s'il allait parler. Son haleine fraiche afflua délicatement à mes narines. Il murmura brusquement :
-Ne redis jamais une chose pareille.
Puis il partit. Comme ça pfiout ! J'ouvris les yeux et il n'était plus là. Plus aucune trace de ses affaires. Seule restait son odeur. J'inhalais à plein poumons, consciente que cela ne durerait pas. J'étais incapable de deviner son parfum, mais il sentait bon. Quelle étrange soirée. Je ne comprenais rien chez Edward. Qu'avais-je fait pour déclencher sa colère ? Pourquoi réagissait-il comme ça en ma présence ? Qu'est ce qui l'avait choqué dans mon innocente question ? 'Tu veux boire quelque chose ?'. J'avais beau tourner cette phrase dans tous les sens, sa signification secrète m'échappait. Etait-il vraiment violent ? Peut être avait-il juste voulu m'impressionner…Hélas ce n'était qu'une vaine tentative de me rassurer moi-même. Il avait perdu le contrôle lorsque j'avais secoué mes cheveux, et lorsque je lui avais proposé à boire. Je ne voyais pas le rapport. Cependant, les similitudes avec Alec et son coup de pied à Alizée le premier jour me frappèrent de plein fouet. Ces deux là se ressemblaient et m'attiraient…
