Chapitre 7 : Victor

La lune était pleine ce soir là, et la nuit était douce. Je me sentais sereine, comme complète. C'était peut être dû à la présence d'Edward. Je me baladais dans le campus avec lui, main dans la main. Comme si nous étions intimes. La clarté de l'astre nocturne illuminait le corps à demi-nu de mon compagnon. Pourquoi n'avait-il rien pour cacher son torse ? Sa beauté, exposée ainsi aux yeux de tous, me semblait presque obscène et décalée. Le contraste entre la nuit, si sombre, et Edward, si pâle et rayonnant sous la lune, était saisissant. Dieu qu'il était beau. J'arrêtais de marcher, il s'arrêta instantanément lui aussi. Je voulais parler, mais aucun son ne s'échappa de ma bouche. Je voulais lui dire qu'il était beau, qu'il n'avait pas à avoir peur, qu'il ne me ferait pas de mal, que je voulais le connaître, le comprendre…Tout ce qui sortit de ma bouche fut « tu veux boire quelque chose ? ». Et aussitôt Edward changeait : il devenait violent, il hurlait comme s'il ne pouvait contenir sa douleur. J'avais envie de le prendre dans mes bras, de lui dire que j'étais avec lui, que sa souffrance passerait. Mais il ne me touchait déjà plus et il s'éloignait en courant à une vitesse surhumaine. J'entendais en fond sonore le rire d'Alec, Jane et Démétri qui couvrait sa fuite désespérée.

Je me réveillais en haletant. Je transpirais. J'avais eu la frousse de ma vie avec ce cauchemar. Enfin au début ça allait. Me promener avec Edward relèverait plutôt du rêve. Mais la suite était horrible. Pourquoi avait-il réagi comme ça ? Je contemplais mon réveil lumineux : 5h45. J'avais encore 1h15 avant de pouvoir me lever. Mais il m'était impossible de me rendormir. Il fallait que je m'occupe, sinon Edward reviendrait hanter mes pensées. Je me maudis d'être à ce point pathétique. Il n'avait pas été agréable avec moi, il avait faillit me frapper (ou pire…je ne savais pas ce qui avait traversé son esprit), et moi je rêvais de lui. C'était grotesque. Cependant, la proximité que l'on avait eue ce soir là avait déclenché des sentiments contradictoires que j'avais du mal à expliquer. J'avais eu peur, mais mon corps avait désiré Edward, avait espéré qu'il s'approche encore un peu plus. C'était étonnant et imprévu.

Je chassais Edward de mes pensées, car cela ne réussirait pas à me refroidir. Et je me retrouvais immédiatement à imaginer Alec. Lui avait été gentleman. Je soupirais. Ils étaient aussi semblables qu'opposés. Edward évitait tout contact avec moi, mais je savais qu'il luttait contre quelque chose. Il cachait sa véritable identité. Et au souvenir de son ton suave lorsqu'il avait prononcé son prénom –j'en frémis une fois de plus dans mon lit, d'un long frisson qui remonta ma colonne vertébrale pour mourir dans mon coup-, je savais qu'il était bon au fond de lui. Alec, c'était l'opposé. Il se montrait courtois, mais il avait frappé Alizée, et faisait partie de cette étrange société, la Strength & Blood. Il était du mauvais côté.

J'allumais mon ordinateur portable, que j'avais payé grâce à mes économies de l'été. J'avais travaillé deux mois à la bibliothèque municipale de Phoenix. Le job était plaisant : je rangeais les livres, je gérais les retours… J'étais dans mon milieu, et j'étais payée pour ça. Je ne pouvais rêver mieux. Je lançais Mozilla et tapais « Strength & Blood ». J'étais décidée à en savoir plus sur ses étudiants.

Les premiers résultats étaient infructueux. C'était le BDE de Dartmouth qui informait les étudiants de l'existence de cette association. La description était succincte « Strength & Blood : seuls ceux qui seront contactés pourront connaître les membres et leurs avantages. » Ca ne m'avançait pas du tout, je n'apprenais rien de neuf. Au fur et à mesure que je parcourais les pages évoquant cette société, le contenu devenait plus sombre. Je tombais sur des blogs d'élèves de Dartmouth qui se plaignaient que leur meilleure amie, leur copain, leur délégué avait subitement changé lorsqu'il ou elle avait intégré la S&B. Souvent, ce n'étaient que les initiales qui apparaissaient, voire des périphrases, comme pour éviter de nommer l'association. Comme pour éviter d'être repéré. Comme s'ils avaient à craindre quelque chose.

Je frissonnais assise à mon bureau, et ce n'était cette fois ci pas dû à l'excitation. Mes pieds nus étaient gelés. Mon petit pyjama n'était pas très chaud, et ce que je découvrais ne me rassurait pas. Il était 6h45. J'avais passé une heure sur ces blogs. J'allais éteindre mon ordinateur lorsqu'un dernier lien retint mon attention : « Aidez-moi à retrouver Victor, victime de la Strength & Blood ». Je cliquais et me retrouvais sur le blog d'une fille de Dartmouth. Son blog était constitué d'un seul et unique article, qui contenait la photo d'un joli garçon châtain en tee-shirt gris, et un avis de recherche. Cet article datait de l'an passé. L'avis déclarait : « Victor s'était rapproché des membres de l'association de Dartmouth et il a disparu le WE dernier. Si vous l'apercevez, contactez nous au… » suivi d'un numéro de téléphone et d'une adresse mail. Ceux là n'avaient pas peur des remontrances de la S&B, ils affichaient clairement leurs coordonnées. Rien n'indiquait que le garçon avait été retrouvé ou non.

J'étais dubitative. J'éteins mon ordinateur, consciente que Steph n'allait pas tarder à se réveiller. Je me mis debout, me retournai, et ne pus retenir un cri perçant :

-Aaaaaaaaaaah !

Steph se tenait derrière moi, et je ne l'avais pas vue. Dans ma panique, je butais contre mon tabouret et tombais à terre. Stephenie m'aida à me relever, mais ne me souriait pas.

-Tu cherchais quoi sur internet ?

Son ton suspicieux me laissait croire qu'elle avait vu mes recherches. Je n'avais de toute façon pas envie de lui mentir.

-Des renseignements sur la Strength & Blood.

-Je t'ai dit de ne pas t'en approcher.

Autant j'adorais Steph, autant là elle m'énervait. Qui était-elle pour oser me diriger comme ça ?

-Ils m'ont parlé, j'ai bien le droit de savoir à qui j'ai affaire. De toute façon, tu ne peux pas contrôler mes relations.

J'avais été puérile en rajoutant ma dernière phrase. Mais ça m'horripilait qu'elle veuille me contrôler. Cependant, je me rendis compte que je l'avais blessée. Elle voulait juste me protéger, je le savais. Mais dans ce cas il fallait qu'elle me dise ce qu'elle savait sur eux. Son regard était voilé de larmes maintenant. Zut. Bella, la reine de la diplomatie !

- Excuse-moi Steph, mais tu ne peux pas m'empêcher de me renseigner.

Elle ne répondit pas tout de suite. Quand elle reprit la parole, son ton était neutre, même si je lisais la tristesse dans ses yeux.

-Victor était mon copain.

Victor…le garçon du blog. Celui qui avait disparu l'an passé. Rien dans le comportement de Steph ne pouvait laisser croire qu'elle avait perdu un être cher.

-Vous l'avez retrouvé ?

Je connaissais la réponse puisque je n'avais jamais aperçu ce garçon près de Steph. Ses yeux se fermèrent. Elle semblait loin, très loin de notre petite chambre. Son visage n'exprimait rien, mais je savais qu'elle devait apercevoir Victor derrière ses paupières closes. Elle ouvrit doucement la bouche, et murmura comme si ses lèvres refusaient de parler :

-Mort.

Je m'approchais d'elle doucement, en faisant attention à ne pas trébucher sur le tabouret qui était encore entre nous. Je la serrais dans mes bras, il me semble que les amies font ça généralement. Je ne pouvais pas dire le fameux « je suis désolée ». Ce n'était pas assez puissant pour lui dire la tristesse que je ressentais. Je m'en voulais d'avoir blessé Steph comme ça. Elle ne le méritait pas. Elle était toujours gaie et souriante, et je l'avais faite souffrir. Je me détestais. Elle pleura un instant puis ses larmes s'arrêtèrent. J'aurais aimé savoir de quoi était mort Victor, si ça avait un lien avec la S&B. Mais ce n'était pas le moment, et j'étais tout de même plus peinée que curieuse. Ce fut Steph qui parla :

-Il avait refusé de faire partie de la S&B. On lui avait dit ce que c'était, et il avait décliné. Il n'a jamais voulu me dire ce qu'ils faisaient dans cette société, pour me protéger soi disant. Et puis une semaine après, il est mort. On ne refuse pas la S&B apparemment…

Je la laissais parler. Le silence s'étira dans la chambre, pesant malgré le soutien que j'offrais à mon amie. Je me sentais affreusement mal, j'avais l'impression d'avoir ouvert une vanne qui aurait due rester fermée. Pauvre Stephenie. Lorsqu'elle rompit le silence, je sursautai presque.

-On l'a vidé de son sang.

J'avais l'impression d'avoir reçu un coup de poing. Je ne lui avais rien demandé, et elle m'avait donné le détail que je ne voulais pas entendre. Cependant, entre « Strength & Blood » et « vidé de son sang », le lien était facile, trop facile. Sang.

Je détestais tout ce qui avait affaire au sang. Les piqures, les prises de sang, les dons du sang... D'abord, ça sent mauvais. Une odeur cuivrée qui parfois me donne la nausée. Et ensuite, je tombe dans les pommes à la vue du sang. Je pense que physiquement, je suis quelqu'un de faible. Enfin là, elle avait juste évoqué le sang, je n'avais aucune raison de me sentir mal. Et pourtant, ma tête tournait. Je lâchais Steph pour rejoindre mon lit et je m'y laissais tomber comme un poids mort. Je me massais les tempes à deux mains. Ce que venait de me révéler Steph me laissait perplexe. Je la croyais sans hésiter. Je savais qu'elle disait la vérité. Maintenant je savais qu'Alec, Démétri et Jane étaient dangereux. J'avais une sorte de preuve. Ce qui ne m'empêchait pas de considérer Alec comme différents des autres. J'étais faible. Je ne devais pas me laisser impressionner par sa beauté et sa fausse gentillesse.

-Et la S&B a été accusée ?

-Non, on a rien pu prouver. Il n'y avait aucune…aucun indice sur le corps, et il avait été abandonné dans un bois pas loin d'ici. Affaire classée.

Je soufflais. Je n'avais jamais frôlé la mort d'aussi près. Mes grands-parents étaient morts avant ma naissance. Je n'avais jamais eu à faire le deuil de quelqu'un. J'ignorais ce que c'était de perdre un ami proche. Mais la douleur de Steph me perçait douloureusement le cœur. Je voyais qu'elle ne s'en était pas remise. Et que sa tristesse était maintenant teintée de colère.

-Tu veux te venger ?

Elle secoua la tête et soupira de désespoir.

-Ils sont trop puissants pour moi. Je les déteste juste. Et j'ai peur qu'ils s'en prennent à mes amis. Toi y compris ma Bella.

Je lui souris. Je ne pouvais pas lui promettre de ne pas les approcher car j'avais l'impression d'attirer les trois qui étaient dans ma classe. Mais j'essaierais de toute mon âme de ne pas les fréquenter.

***

Avec cette discussion, nous étions toutes les deux en retards pour nos cours respectifs. Je me demandais quand est ce que j'arriverais à l'heure à un amphi… Cependant, une belle surprise nous attendait dehors. Le soleil rayonnait ! Et pour le coup, ça nous remonta le moral. L'ambiance lourde de la chambre s'était évaporée, et laissait place à une sorte de soulagement. En plein jour, avec notre peau caressée par les rayons tièdes du soleil, la S&B paraissait beaucoup moins effrayante, tellement moins réelle. Steph, après un bon capuccino, avait retrouvé sa joie de vivre habituelle. J'étais admirative de son courage et de sa force. Nous nous sommes séparées devant mon bâtiment. Je soupirais en y rentrant, je n'avais pas envie de faire face à Alec. Je ne savais toujours pas quoi penser à son sujet.

Heureusement –ou hélas-, je n'eus pas à me soucier de la S&B ce matin là. Alec, Jane et Démétri étaient absents. Edward Cullen manquait aussi à l'appel. Cela confirmait mes soupçons, ils étaient liés. Je ne savais pas pourquoi, ni comment, mais Edward était en quelque sorte comme un membre de la Strength & Blood. Je pus me concentrer sur mon cours de littérature anglaise. Mais j'étais triste et inquiète car Edward n'était pas là. Pouvait-il lui arriver quelque chose comme à Victor ? Je réprimais un frisson. J'espérais qu'Edward était sauf. C'était bête, je le connaissais à peine, je n'aurais pas dû m'inquiéter pour lui. Hélas, j'avais l'impression qu'il était trop tard, et que je me souciais bien trop de son sort.

Alizée se tenait à mes côtés. Je l'appréciais car elle était parfois aussi silencieuse que moi. Elle était également solitaire, et ne m'embêtait pas avec une tonne de questions. Cependant parfois, elle semblait vraiment ailleurs. Après ma discussion avec Steph ce matin, j'avais peur pour tout le monde. J'espérais qu'Alizée ne me cachait pas un aussi gros secret. Cependant, ça ne devait pas être ma journée, car elle me demanda de but en blanc :

-Celui qui m'a frappé, tu lui as déjà parlé ?

J'acquiesçai d'un signe de tête.

-Et tu comptes le fréquenter.

Ce n'était pas une question. Plutôt une affirmation, comme si elle savait. J'essayais de la détromper, même si je sentais qu'au fond de moi, je ne voulais pas repousser Alec :

-Non non je te promets ! Il me fait trop peur. Et il t'a fait mal je te rappelle.

Ce fut à son tour d'acquiescer, mais je sentais qu'elle n'était pas convaincue.

-Essayes de lui résister Bella, s'il te plaît.

Après Steph, c'était à son tour de me mettre en garde contre la S&B. Pourquoi mes amies étaient-elles toutes mystérieuses ? Son ton si suppliant, comme Steph, me laissait croire qu'elle aussi savait des choses. Bizarrement, l'inquiétude d'Alizée me touchait plus que celle de Steph. Peut être car avec elle, je me sentais plus vulnérable, et qu'Alec l'avait frappée. Elle avait raison, je ne devais plus m'approcher d'Alec, Jane, et Démétri. C'était facile à dire lorsqu'ils n'étaient pas là.

A part ça, la journée se déroula normalement. C'est-à-dire sans altercation, sans personnes bizarres, mais aussi sans un grand intérêt. Le midi, je déjeunais avec Steph, Alizée et Rose au restaurant universitaire. L'après midi, lors du TD d'économie, je me sentis très seule. Alizée ne suivait pas cette option, et la seule fois où j'avais eu ce cours, Edward était mon voisin. Ceci dit, je compris enfin les théories de Keynes. L'absence d'Edward avait du bon.

Le soir, je rentrais tristement dans ma chambre. Demain je devais absolument voir Edward pour qu'on finisse cette dissertation d'économie.