Chapitre 8 : Soirée vampires

Nous étions donc vendredi. Le dernier jour de cours de ma première semaine à Dartmouth. J'étais éreintée par tous ces mystères. Ceci dit, le soleil rayonnait encore dehors, et je ne pouvais que m'en réjouir. Je m'habillais légèrement, troquant mes manches longues pour un débardeur bleu. C'était plaisant de se promener sur le campus par ce temps là. Pour la première fois, je découvrais que les pelouses étaient accueillantes, que les chemins en gravier étincelaient sous les rayons du soleil et que les bâtiments étaient accueillants. Les plus distingués étaient d'un blanc éclatant qui faisait ressortir la magnificence de leur architecture. Les plus classiques étaient quant-à eux en briques rouges avec de jolies fenêtres aux contours clairs. Avais-je vraiment raté tout ça lors de mes premiers jours ? Il me semblait que oui, absorbée dans mes pensées et la tête baissée je ne m'étais aperçue de rien. Cette découverte me mit du baume au cœur. Dartmouth était un campus magnifique, je me sentais pour la première fois fière d'être ici. Cette journée s'annonçait bien.

Hélas, ma joie fut de courte durée. Edward n'était pas en cours. La nouvelle m'assomma comme un coup de massue. Il ne se montra pas à 8 heures pour le cours de littérature anglaise, ni ensuite au cours de littérature française. Alizée, toujours fidèle à mes côtés, avait remarqué mon inquiétude:

-Cesse de te torturer, il a le droit de ne pas venir en cours !

J'étais sceptique sur le droit de ne pas aller en cours. Mais ce n'est pas ce qui me troublait le plus. J'avais l'impression que tout le monde lisait en moi comme dans un livre ouvert, pour tout ce qui avait trait à Edward. Rageant. Je n'aimais pas qu'on s'occupe de moi, et encore moins qu'on me déchiffre. Enfin Alizée ne me dérangea pas plus que ça et je lui en fus reconnaissante. Steph aurait été infernale à sa place, et je souris en pensant à son comportement si énergique.

J'avais un dernier espoir en arrivant l'après midi au TD d'économie. Mais la place attenante à la mienne resta sans occupant. Bizarrement, je ressentais un grand vide au niveau du cœur, comme si Edward me manquait. Il ne pouvait pas avoir disparu comme ça ! Alec et ses compères n'étaient pas là non plus. Je ne m'inquiétais pas pour eux, j'étais juste soulagée de ne pas devoir faire des efforts pour les éviter. J'espérais que leur absence se prolonge au maximum, pour ne pas inquiéter mes amies. J'aurais aimé qu'ils ne reviennent plus, alors que je désirais ardemment le retour d'Edward. J'avais une seule raison de souhaiter son retour qui n'était pas pathétique : je m'inquiétais pour la dissertation d'économie. Il avait tous nos brouillons, j'étais incapable de la rédiger sans lui.

J'étais un peu désemparée en quittant la salle de TD. Je ne savais pas quoi faire, mais de toute façon, je ne pouvais rien faire. Je me sentais impuissante et faible. Je rentrais tête baissée à ma résidence. Je ne m'aperçus pas que le temps avait changé et que le ciel était maintenant rempli de nuages. Il faisait sombre pour 18h, et c'est cela qui me fit lever la tête. A ce moment là, Edward apparut devant moi, comme par magie. Je me retins de ne pas crier.

-Tu m'as fait peur. Comment tu fais ça ?

Il haussa les épaules. Il semblait fatigué, de gros cernes s'étalaient sous ses yeux noirs. Aie. S'ils étaient si sombres, il allait être grincheux. Et effectivement, il grogna :

-Désolé.

Et c'est tout. Il ne répondait comme d'habitude pas à mes questions. Je le détaillais de la tête aux pieds. Son T-shirt légèrement moulant me laissait apercevoir pour la première fois ses bras musclés et permettait de deviner facilement le contour de ses pectoraux. Au cas où j'aurais eu un doute, je savais maintenant qu'Edward était bien foutu. J'avoue, je n'en avais jamais douté… Cette fascination physique ne dura qu'une milliseconde, et immédiatement après j'éprouvais plutôt une sorte de rancœur contre lui. Comme si j'étais déçue qu'il m'ait abandonnée toute la journée. Je savais qu'il ne me devait absolument rien, nous n'étions pas liés. Je n'étais même pas son amie. Cependant, je ne pus m'empêcher de lui dire sur un ton de reproche :

-Tu n'étais pas là aujourd'hui !

Son air demeura lointain et impénétrable. Il m'était impossible de savoir ce qu'il pensait de moi à ce moment là.

-Ca n'aurait pas dû te déranger.

Il avait énoncé cette phrase comme pour lui-même. Ce n'était qu'une évidence pour lui. Pour moi beaucoup moins. Mais je ne pouvais pas lui révéler à quel point je tenais à lui, à sa présence. A quel point je voulais le connaître. Je lui mentis à peine :

-Et la dissertation d'économie ? Si tu n'étais pas revenu maintenant on n'aurait pas pu la rendre lundi !

Il haussa une fois de plus les épaules. J'eus envie de le gifler. Cela aurait été un bon prétexte pour toucher sa peau adamantine. Je ravalais mes fantasmes. J'étais peinée qu'il ne s'intéresse pas le moins du monde à moi. Alors que moi, je me préoccupai de lui, plus que je ne le souhaitais.

-Je suis là maintenant, le problème ne se pose pas.

Il avait raison, mais c'était hors de question que je le lui avoue. Je préférais lui demander :

-Alors on va travailler ?

Il eu un mouvement de recul. Allait-il réagir ainsi à chaque fois que je lui demandais quelque chose ? La violence ou la fuite semblaient être ses deux traits de comportements prédominants. Je vis ses pommettes se creuser comme s'il avait des soucis. Puis il ouvrit les paumes de ses mains en un geste d'excuse.

-Pas ce soir justement. J'ai des choses à faire. Dimanche soir c'est bon ?

-Tu dois faire quoi ?

C'était sorti tout seul. Edward était tellement mystérieux que j'oubliais ma retenue. Un besoin impérieux me poussait à lui poser des questions. Et comme d'habitude, il se déroba :

-Il vaut mieux que tu ne sois pas au courant. A dimanche.

Et comme il était arrivé, il partit. Il était fatigant. Déjà, il ne m'avait pas laissé le choix de la date. Ensuite, il ne venait pas en cours mais il trainait quand même sur le campus pour me parler. Enfin, il ne répondait pas à mes questions. Il m'avait énervée, et pour une fois, ce fut moi qui rentrais violemment dans notre chambre.

Steph sursauta mais ne posa pas de question. Je me préparais un chocolat chaud et m'affalais sur mon lit. Je ne me rendis pas compte que je somnolais. A 20heures, Steph me demanda si je voulais manger. Je grignotais un peu de salade.

-Tu viens avec moi Bella ?

-Tu vas où ?

-Salle commune. Soirée vampires ce soir ! T'as déjà vu Entretien avec un vampire ?

Mon cerveau se remettait à fonctionner lentement.

-Le bouquin d'Anne Rice ?

-Oui. Enfin il y a surtout Brad Pitt et Tom Cruise qui jouent dans le film !

Connaissant Steph, elle allait baver toute la soirée devant les deux acteurs. Et puis elle me sortirait les répliques françaises d'Armand* en allant se coucher. J'en rigolais presque d'avance. Je n'avais rien d'autre à faire, je la suivis.

La salle commune est une grande salle remplie de canapés et de fauteuils. Ils font tous face à une grande télé, généreusement prêtée par l'université. Il y a aussi quelques tables, et dans un coin des distributeurs de boissons et de nourriture. Tout ça créée une ambiance plutôt chaleureuse et amicale, surtout qu'il y a toujours quelques étudiants qui y trainent. Ce soir, c'était bondé. Comme quoi, les vampires, ça a du succès. Nous repérâmes rapidement Rose, Mike, Julie et Anaïs. Je me retrouvais calée entre Mike, qui mettait discrètement son bras en haut de mon dos, et Rose, qui me méprisait. Super soirée en perspective…

Quelqu'un lança le DVD.

Je m'étais attendue à apprécier ce film, car j'avais lu le livre facilement. Hélas, je me sentis mal dés le début. Ce n'était pas une maladie, ou la fatigue. Non, c'était une étrange sensation qui me nouait le ventre, et qui m'inquiétait. La pâleur et la beauté des acteurs de ce film me rappelaient trop certaines de mes nouvelles connaissances. En beaucoup moins attirants tout de même. Ce n'était sûrement qu'une coïncidence, mais qui me troubla profondément. Lorsque Lestat* se mit à rire, lorsqu'il déclara qu'il allait laisser à Louis* le choix que lui n'avait jamais eu, je ne pus m'empêcher de penser à Alec. A son rire si effrayant. Je frissonnais. Mike se méprit, et m'entoura de son bras. Je le repoussais gentiment. J'espérais ne pas le vexer, mais ce n'était vraiment pas le moment. Je n'avais pas peur, j'étais…déconcertée.

Quelques minutes plus tard, lorsque Lestat* mordit ce jeune aristocrate, mon sang ne fit qu'un tour. Les paroles de Steph me revenaient en tête 'vidé de son sang'. Ces quelques mots tourbillonnaient dans mon crâne, ils valsaient avec l'image de Victor que j'avais vue sur le blog, avec le visage d'Edward et le rire d'Alec. J'eus un haut le cœur. Mike me demanda si tout allait bien. Que pouvais-je bien lui répondre. Je regardais Steph. Elle était aussi pâle que moi. Impossible de savoir si c'était pour une raison externe ou si, comme moi, elle avait l'imagination trop développée. Car il était évident que je me trompais. Cependant, je ne pouvais plus regarder ce film. Je me levais brusquement, entraînant avec moi des murmures de protestation. Je chuchotais à Steph que je sortais me promener et m'enfuis vite de cette salle.

L'air frais me faisait du bien. Je respirais beaucoup mieux ici, sur une allée du campus, que dans cette salle bondée qui m'oppressait. Le nuit était d'un noir d'encre, on n'apercevait ni la lune ni les étoiles. Les nuages et la légère bise annonçaient clairement un orage. J'entendais au loin les premiers coups de tonnerre. Mais je ne voulais pas rentrer, j'avais besoin de réfléchir.

Ce pouvait-il qu'ils soient… Non, je ne pouvais dire ce mot. Je me gourais complètement, c'était évident. Ils sortaient en plein jour alors que les vampires craignent le soleil. Une petite voix dans ma tête me souffla qu'ils n'étaient pas venu en cours depuis qu'il faisait beau. Ca ne changeait en rien le fait qu'ils puissent sortir les autres jours. Ca ne collait pas.

Par contre, ils étaient pâles, rapides, forts et froids. Ma proximité –voulue ou non- avec Edward me l'avait révélé, et je me doutais que les trois membres de la S&B étaient similaires. Un peu maigre comme indice. N'importe qui pouvait être albinos, faire de la musculation et du jogging. Oui mais son corps était si froid… Et je me rappelais que son bras était anormalement dur. Et qu'il avait la manie d'apparaître ou de disparaître à une vitesse incroyable. Malgré tout, je ne pouvais pas être convaincue.

Un frisson me parcouru l'échine. J'étais encore en débardeur, et c'était insuffisant pour ce soir là. Je me décidai à rentrer pour poursuivre mes recherches sur internet. A ce moment là, une voix, que je trouvais mélodieuse malgré moi, me cloua sur place.


*Armand,* Lestat et *Louis sont des personnages du livre Entretien avec un vampire écrit par Anne Rice sorti en 1976

Je remercie Arte qui m'a donné l'idée d'une soirée vampires !