2. Choisir son camp

Lorsque le dernier mot du discours de Rogers s'effaça de l'air ambiant, la pièce retint son souffle pendant encore un instant.

Victoire Reis balaya la petite cafétéria du regard. Ses collègues firent de même. Elle n'était pas certaine d'y croire. Ni à ce que venait d'affirmer Rogers, ni au fait que tout le monde semblait considérer sérieusement cette idée absurde, ni à ce qu'elle voyait pourtant de ses propres yeux. Ils étaient au fraking service formation & développement et les personnes avec qui elle travaillait depuis sept ans bientôt se regardaient comme si n'importe qui pouvait sortir une arme de sous sa chemise et l'utiliser.

Nick, professeur de langues, fût le premier à bouger en posant violemment sa tasse de café sur le comptoir.

« J'me casse, » lâcha-t-il, juste avant de courir vers l'ascenseur.

Magali, responsable des formations obligatoires d'introduction, le suivit sans un mot. Neal, instructeur de tir, sortit son pistolet de son étui, captant toute l'attention.

« Je suis avec Rogers, » déclara-t-il simplement en vérifiant le chargeur.

Il y eut une détonation et Neal s'effondra, une balle dans le crâne.

Victoire cria. Pas à cause du coup de feu. Pas à cause du sang. Pas parce qu'un de ses collègues était mort. Non, elle cria parce qu'un ami venait de descendre un ami sans aucune hésitation. Parce que cinq minutes auparavant, ils se demandaient encore des nouvelles de leur famille respective. Parce que, non, ça ne pouvait pas être en train d'arriver.

« Hail Hydra, » souffla Mitch, au-dessus du cadavre de l'instructeur de tir.

La formule fut reprise par Shannon, gestionnaire, qui fit apparaître une arme de poing dans ses mains, et par Bill, responsable des formations informatiques, qui se plaça devant l'une des deux portes.

« D'autres volontaires pour rejoindre le Cap' ? » fit sarcastiquement Mitch avec un mouvement équivoque de son pistolet.

Victoire se surprit à ne pas réfléchir. La seule chose qui lui traversa l'esprit fut frak, ça arrive vraiment, frak frak frak frak, et elle extirpait discrètement son taser de son sac, toujours posé quelque part dans son immédiate proximité, pour le coller contre le cou de Mitch, qui lui tournait à moitié le dos, et presser la détente.

Le corps de son collègue se convulsa avant de tomber au sol. Victoire savoura la vision avec une satisfaction malsaine et une envie de vomir prenante. Mais ce bâtard qui lui faisait toujours goûter des pâtisseries exotiques venait de tuer Neal, alors elle se pardonna ses sentiments confus et pas très orthodoxes.

Heureusement pour sa survie, Reto, instructeur de vol, avait distrait Shannon en lui lançant la machine à café au visage et essayait à présent de la désarmer. Une demi-douzaine d'autres employés f&d étaient encore pétrifiés à divers endroits de leur salle de pause, mais Victoire ne les attendit pas. Son taser désormais inutile, elle courut jusqu'à la bouilloire encore fumante et renversa son contenu sur Bill lorsqu'il essaya de la maîtriser. L'homme hurla mais ne lâcha pas prise, lui faucha les jambes, lui tordit le bras dans le dos, lui cogna la tête contre le mur… avant d'être éloigné d'elle par un violent coup de chaise de Reto.

Elle s'adossa au mur, luttant contre un martèlement pire que sa gueule de bois la plus extrême dans son crâne pour reprendre lentement et douloureusement ses esprits

« Frak… souffla-t-elle faiblement.

- A qui le dis-tu, répondit l'instructeur de vol. Je viens de défoncer Shannon et Bill pour une comptable…

- 'suis pas comptable. 'suis responsable du budget.

- Aujourd'hui, on est soldats. »

Et Reto lui tendit un pistolet. Victoire l'attrapa sans hésiter plus d'une demi-seconde. Sa vision n'était pas encore stable, elle avait déjà mal partout et elle ne savait pas vraiment tirer, mais elle supposait que des circonstances exceptionnelles demandaient des actions exceptionnelles.

Et puis elle n'avait jamais aimé les octopodes.