5. Chômage
Erwin Samedan était expert criminalistique de son état. Il avait un diplôme correct et des évaluations annuelles pas trop moches. Il n'était pas trop excentrique, avait un ou deux costumes pour les entretiens d'embauche et se tenait informé des nouveautés de son métier. Bref, son CV tout à fait honorable aurait dû lui permettre de retrouver du travail dans n'importe quelle police du pays.
Ça, c'était la théorie.
En pratique, la mention d'une certaine agence de renseignement pourrie jusqu'à la moelle en tant que précédent employeur pour une durée de douze ans et demi refroidissait l'ardeur de tous les recruteurs à dix Etats à la ronde.
Et si, pour une raison X ou Y, l'un d'eux acceptait gracieusement de donner une chance à son dossier, alors il consulterait invariablement toutes les informations rendues publiques lors du Shieldgate, ou Hydragate, lesquelles lui apprendraient que son supérieur direct était fidèle à Pierce et non à Fury (ce qui, sur un plan de curiosité personnelle, expliquait beaucoup de choses sur la disparition des preuves dans la série de meurtres d'agents en Europe l'année précédente). Et bien qu'Erwin lui-même n'eût eu aucune idée de la survie d'Hydra avant de l'apprendre avec le reste du monde par le journal télévisé dans sa chambre d'hôtel à Rio, il ne pouvait que comprendre la suspicion quant à son allégeance.
Oui, il la comprenait. Il la partagerait même. Découvrir que l'homme sur l'épaule duquel il avait pleuré si souvent travaillait en fait pour la domination du monde avait fait tourner tous ses capteurs de confiance au rouge clignotant avec une alarme braillarde.
Mais sur un tableau plus pragmatique, il détestait les recruteurs pour être consciencieux, il détestait son supérieur pour être un agent double, il détestait toutes les têtes d'Hydra des derniers quatre-vingts ans pour avoir pérennisé leur organisation, il détestait le Captain et la Veuve Noire pour avoir tout déversé sur internet et pour l'avoir mis au chômage en premier lieu. Sûr, eux n'avaient pas besoin de payer leurs factures, les mensualités sur l'hypothèque de leur maison, les frais d'université de leurs enfants et l'opération du cœur de leur mère. Erwin était d'ailleurs quasiment positif sur le fait qu'ils étaient tous deux orphelins.
Donc oui, malgré tout ce qu'il pouvait comprendre et compatir, il avait besoin d'argent, de ce fait il avait besoin d'un travail, et son précédent employeur, la face publique ou la face maléfique tout pareil, s'était assuré qu'il ne pourrait pas. Voilà déjà sept mois qu'il recevait refus sur refus, il n'était plus le récipiendaire des prestations du chômage et ses économies comme son optimisme quant à l'avenir touchaient gentiment le fond.
Erwin commençait à envisager d'autres options. Revendre la maison, envoyer ses enfants chez son ex-femme en Nouvelle-Zélande, changer drastiquement de carrière (vendeur dans une station-service ? opérateur dans une centrale d'appel ?), tant qu'à jeter sa fierté par la fenêtre, il pouvait tout aussi bien s'exiler dans un pays d'Amérique du Sud et vivre le restant de ses jours de petits boulots pourris.
Il soupira longuement, profondément, désespérément, devant son bureau recouvert des formulaires de l'agence pour le chômage, des copies de son dossier, des offres d'emploi de différentes polices et entreprises privées, des brouillons de ses lettres motivations, des relevés bancaires et des factures. Par la fenêtre entrouverte, il entendit le bruit du moteur indiquant que ses fils étaient rentrés (il pria pour que leur voiture, vieille de sept ans déjà, ne les lâchât pas avant qu'il eût trouvé une solution), puis le grincement des gonds de la porte d'entrée.
Ses fils allaient lui demander s'il y avait eu un développement aujourd'hui. Il allait leur répondre non.
Ils seraient déçus et inquiets et il se sentirait misérable.
