Dear Rabbit
Chapitre 2
« Dear rabbit, my claws are getting weak chasing you.
The snow fiels wouldn't seem so big, if you knew
That this blood on my teeth, it's far beyond dry (...) »* -''I know I'm a wolf'', Young Eretics.
L'air humide et glacé brûlant sa trachée le réveillait petit à petit. Toussotements et gémissements prenaient frénétiquement son corps de convulsions, et bientôt coups de ferraille et de poings résonnaient dans la pièce caverneuse.
Voulant hurler, un mince filet de sang jaillit du fond de sa gorge, venant éclabousser son plastron tremblant, précédant des morceaux sûrs et fétides : de la bile verdâtre fumante, et de gras gazouillis envahirent l'endroit poisseux.
Une sale odeur de rat crevé émanait d'un sac en tissu dans un recoin détaché de l'univers cauchemardesque, mais la tortue meurtrie n'en prêta pas longtemps attention, se préoccupant d'avantage à sa survie sur le par-terre sale et poreux.
Se noyer de sa vomissure et de son sang n'est pas chose agréable ; tentant de respirer, les sens en panique, Raphaël sentit une force le redresser, l'aidant à extirper ces liquides meurtriers de son faible corps en sueur et tressautant.
Lentement, il revint à lui, et son regard convulsé laissa place à des yeux de terreur. Redevenu muet, plutôt bouche bée, il vit deux fragments de diamants turquoises perdus au milieu d'un amas de chair le toiser, méprisant mais attentif.
Et tout lui revint. La chute, puis le bruit de deux corps qui se percutent, s'entrechoquent, et le son écœurant des os qui craquent et du sang qui coule. Il se rappelle avoir prié, avoir imploré son ami de mettre fin à son rire hystérique qui le terrifiait lui, et sa conscience. Un rire pareil à des milliers de billes dévalant un escalier de marbre : cristallin. Mais la folie amplifia, puis, plus rien. Ils avaient certainement heurté un trottoir semé de mégots et de traces de pas perdus ici et là sur le par terre fendillé par son vécu. Oui, ils ont sûrement été secourus, ils sont en vie. Ou pas.
Et cette même vie lui rappela d'avaler l'air : ce qu'il fit. Mais trop gourmand ou impatient, il se perdit dans des sons incertains, gazouillements, et l'appel de son nom. Une larme de douleur, et il perdit connaissance. Panique. Encore et encore, et pour toujours.
Et au monstre aux yeux luisants de dire : « - N'aie plus peur, tu es en sécurité avec moi. ».
Un nuage de silence envahit la pièce, épais et persistant. Il amplifiait, s'imprégnait de l'atmosphère électrique qui s'y promenait et, comme un coup de vent, fut brusquement chassé par des sons métalliques et des bourrasques d'un courant d'air à la fois chaud et humide. L'environnement s'alourdit, et une ombre se releva.
Le monstre de carapace et de chair s'était dépêché de resserrer les liens rouillés de son ex meilleur ami et, haletant, n'ayant pas le temps de reprendre ses esprits, se précipita vers le sac en toile tâché afin d'étaler son contenu sur la seule plate-forme se trouvant dans la sombre pièce : un piètre amas de bois et de babioles collées et clouées vulgairement les unes aux autres pour former un tout presque aussi solide qu'une table en chêne.
Lentement, sans un bruit, il empoigna au hasard une forme lisse et anguleuse, et sortit sa trouvaille du tissu usé afin de la contempler avec fierté sur sa table improvisée.
Il s'empara d'un scalpel, le même qu'il trouva dans la poche avant de la chemise de sa chose de chair, et s'appliqua. Alors, il coupa, saigna, gratta, déchira et arracha, recommença sur une autre victime, encore, encore et encore, afin d'acquérir la bonne technique.
Apaisé, il se laissa glisser à coté de son ami endormi, et laissa Morphée s'emparer de son corps et de ses songes, l'instrument qu'il avait à la main fracassant l'ambiance de mort d'un bruit pur par le choc qu'il émit en se noyant dans une marre rouge et épaisse.
Au sol, des bustes jonchaient le par-terre repeint de flaques brunes visqueuses. Des êtres soigneusement décapités, des enfants privés de membres, des seins bombés et meurtris de mères de famille, des troncs faisandés et des intestins froids et inertes aux relents poisseux exposés aux rats fiévreux et aux blattes trop curieuses. Tous déchus d'infimes parties de peau. Des éclairs dessinés à même la chair, dévoilant des muscles pulpeux.
Avant de refermer ses paupières fatiguées, ses yeux injectés de sang regardèrent une dernière fois la tortue endormie. Le meurtrier caressa délicatement le poignet attaché, un doux sourire aux lèvres, et le déposa sur sa marque encore brûlante de son sang : un magnifique éclair sculpté à même son plastron devenu ocre. Le regard fixe, Raphaël se demandait dans quelle sorte de folie son ami avait sombré.
*Traduction : « Cher lièvre, mes jambes sont fatiguées de te pourchasser
Les champs enneigés ne te sembleraient pas si grands, si tu savais
Que ce sang sur mes dents, est sec depuis longtemps (...) »
