Un vrai repos. Une vraie nuit. Pas une simple sieste qu'il aurait dû faire pour survivre au montage de l'épisode mais un vrai sommeil. Il avait l'impression de s'enfoncer dans son matelas, la tête se délectant du moelleux de son coussin. Il sentit alors à quel point ses membres étaient engourdis et qu'il était vraiment, vraiment... vraiment fatigué.

Il regarda son réveil qui indiquait 2h du matin, il avait encore abusé des jeux en ligne alors que Sally s'était endormie sur le canapé. Ils avaient mangé des pâtes au jambon tandis que les autres personnalités gambadaient ailleurs. Et cela pour deux raisons : d'abord, si quelqu'un repérait le visage de Mathieu (chose qui ne s'était jamais faite malgré sa célébrité), la personnalité n'avait qu'à revenir dans sa tête. Impossible à tracer, la classe. Ensuite, les personnalités NE MANGAIENT PAS. Arrêtez un peu vos fanfictions où ils font des repas de famille tous ensemble, Mathieu a un petit salaire de YouTuber, vous pensez vraiment qu'il a suffisamment de quoi payer un loyer et de la bouffe pour 4 ? Soyez logique... Non le truc le plus logique c'est que, comme l'a dit Patron, ils partagent un corps qui s'est multiplié, quand Mathieu mange, leur appétit aussi diminue. Et quand Mathieu se rase le crâne, toutes les personnalités ont le crâne rasé. LOGIQUE.

Du coup, quand ils n'en ont pas envie, les personnalités ne dorment pas. Vu que leur Créateur le fait à leur place. (Imaginez toutes les possibilités... toutes ces nuits où il faut s'occuper...bref).

Sally, elle, dormait avec les personnalités dans sa tête. Mathieu ne savait pas trop pourquoi, mais bon, elle faisait ce qu'elle voulait. Lui ne dormait jamais avec ses personnalités, en général elles allaient s'encanailler dans un bar, se baladaient dans la ville, s'allongeaient par-terre. Beaucoup pensaient que c'était parce qu'il n'avait pas envie de penser à ses personnages en dormant. Mais Mathieu n'osait pas dire que c'était pour les laisser libre de faire ce qu'elles voulaient. Il avait confiance en elles. Même en Patron. Bien sûr que ce mec était un pervers sexuel à tendance satyriasique (oui je sais que vous allez chercher ce mot sur internet) et qui avait un gros penchant pour le sadomasochisme (ça, vous n'avez pas besoin d'aller chercher pas vrai ?), et qu'il pouvait se montrer violent envers les mecs qui le faisaient chier, mais jamais il ne faisait quoi que ce soit sans que ce soit consenti dans les deux sens... ou trois... ou quatre (PARCE QUE SINON C'EST VRAIMENT DEGUEULASSE BORDEL). La moitié des choses qu'il disait à l'écran était née de son esprit tordu, mais jamais réelle (heureusement). Sauf cette tension qu'il avait avec le Geek, mais ça, Mathieu préférait l'oublier.

...

Tout oublier... C'était justement la sensation qu'il avait en s'endormant. Oublier ses problèmes, ses vidéos, sa nouvelle amie, ses personnalités, son séjour à l'asile. Oublier son nom. Juste s'endormir. La lune était haute dans le ciel, Mathieu aurait pu la voir à travers les nuages s'il n'avait pas fermé les volets. Et s'il ne s'était pas endormi. Dans un sommeil sans rêves. Juste arrêter de penser. Arrêter de réfléchir. Arrêter d'avoir faim, froid. Peur.

Il entendit un gros boum étouffé. Comme si quelqu'un venait de défoncer la porte d'entrée. Suivit d'un bruit de casse. Mathieu ouvrit un oeil. Puis l'autre. Tout était flou, limite noir et blanc. Il vit la porte s'ouvrir, et comme une espèce de courant d'air chaud traversa sa chambre. Puis il faisait froid. Mathieu commença à trembler. Et enfin il vit net. Et il eut envie de crier, mais son cri mourut dans sa gorge. C'était le Docteur Frédéric. Il les avait retrouvés.

Le docteur empoigna Mathieu par le col de son pyjama.

"Et bien alors espèce d'ordure, tu pensais que tu nous échapperais ? Mais on te surveille. On te surveillera toujours. Tu crois vraiment qu'on va te laisser libre comme l'air alors que tu es malade ? TU ES MALADE MATHIEU. Malade et dangereux. Pour toi comme pour les autres. Il faut t'éliminer. IL FAUT TE DETRUIRE. IL FAUT EFFACER TON EXISTENCE."

Mathieu vit alors derrière l'épaule du Docteur un homme dont le visage lui rappelait quelque chose. Et ce pistolet... Ce pistolet... L'infirmière. Du sang sur le mur. Ca y est il s'en souvenait ! C'était l'homme qui l'avait sorti de l'asile ! Il revenait les sauver ! Pas vrai ?

Pas vrai ?

Alors pourquoi le gars visait le Geek avec ce pistolet ? Cours gamin ! Cours putain ! L'homme tira. Et Mathieu hurla de l'intérieur. Il avait l'impression qu'une partie de son âme venait de lui être arrachée. Ils existent. Ils existent. Ils font partie de lui, merde !

"Ne vous inquiétez pas, fit le Docteur."

L'homme tira sur le Hippie. Un nouveau déchirement à l'intérieur de son être.

"C'est bientôt terminé."

L'homme tira sur le Patron. Mathieu avait l'impression d'être écartelé de tous les côtés de chacune de ses cellules.

"Tout sera fini."

L'homme tira sur le Panda. Mathieu se sentait... en lambeaux. Vide. Inexistant. Non, attends. Si, quelque chose existait encore en Mathieu. Sa rage.

Il commença à se débattre de l'emprise du Docteur, remuant les bras. Le Docteur commença alors à le secouer. Si fort. Tellement fort. Mathieu devenait comme cet artiste de métro dans la dernière vidéo qu'il analysait avant... avant de...

Arrêtez ! Arrêtez !

Mathieu leva le poing et alla l'écraser sur le visage du Docteur. Mais quelqu'un l'arrêta. Il sentit que quelqu'un serrait son poignet. Fort. Si fort. Mais il ne voyait personne. Pourquoi ? Pourquoi ? C'était pourtant si réel !

"Mathieu ! Mathieu !"

Le Docteur hurlait. Hurlait son nom.

"Mathieu, écoute-moi bordel !"

La prise sur son poignet se resserra.

"Ce n'est pas réel Mathieu ! Mathieu !"

Mathieu commença alors à écouter le Docteur. A se calmer. Et à mieux entendre sa voix.

Ce n'était pas la voix du Docteur.

"Mathieu, ce n'est qu'un cauchemar !"

Mathieu ouvrit les yeux.

...

Le visage de Sally se détacha de la pénombre. Elle poussa un soupir de soulagement en le voyant réveillé et fit un signe de tête à DeeDee qui tenait son poignet. Elle lâcha et partit, les laissant seuls.

"Ca va ? demanda Sally. Je t'ai entendu hurler alors..."

Mathieu prit Sally dans ses bras et se mit à pleurer. Comme jamais. Là, contre son épaule, toujours en train de trembler. Il voulait lui parler, lui dire quelque chose, se libérer de ce qui le tenaillait depuis qu'il était arrivé dans cet appartement, mais qu'il n'avait pas osé avouer.

"J'ai peur Sally. J'ai peur qu'on retourne là-bas.

- Il n'y a pas de raison.

- Je... je ne veux pas les perdre... pas encore...

- On se battra pour. Je te le promets."

La tête de Mathieu se fit lourde contre elle, mais elle ne dit rien, ne faisait que de le serrer dans ses bras, ses mains sur son dos. Plusieurs dizaines de minutes passèrent, et elle déposa doucement le Mathieu endormi sur le lit.

Quand au matin il se réveilla, des souvenirs brumeux de son cauchemar encore présents dans ses pensées, il découvrit Sally allongée à côté de lui. Elle dormait paisiblement, et c'était plutôt rassurant. Il entendit alors la porte s'ouvrir et vit... la tête du Patron.

"Ben alors gamin ? On fait des choses pas très catholiques derrière mon dos ?

- Pa...

- Dégage, connard, fit une voix plus féminine, qui murmurait."

Miss poussa le Patron et entra dans la chambre, accompagnée de DeeDee qui fit un petit coucou à notre YouTuber préféré avant de passer ses bras sous la tête et les jambes de Sally. Et aussi petite que DeeDee semblait être, elle porta Sally avec une facilité déconcertante. Miss passa sa main sur le visage de la jeune endormie, puis fit un signe de tête à sa jumelle qui emmena sa Créatrice dans le salon.

"Hé bien vous... fit Mathieu. Vous avez l'air de... bien prendre soin d'elle.

- C'est normal Mathieu, fit Miss en fermant la porte. On est une... famille. On prend soin les uns des autres."

La porte se ferma, et Mathieu se retrouva dans l'obscurité, assis sur son lit. Il allait se rallonger, perdus dans ses pensées, quand sa porte s'entrouvrit et qu'une voix lui dit :

"Et tu en fais partie maintenant."