Ce n'était pas qu'il détestait la douleur, au contraire il adorait la ressentir ou la provoquer à quelqu'un. Mais là, putain ce qu'il avait mal. Sa cage thoracique devait sans doute être ouverte en deux à l'heure qu'il était. Sans doute. Patron ne voulait pas vérifier. Il avait les yeux fermés. De douleur. Il s'était fait avoir comme un bleu.
...
Dans un des bordels les plus branchés de Paris (oui oui, c'est possible). Il était resté, longtemps, beaucoup trop longtemps, et il avait vu des hommes en blanc pas très nets foncer dans sa direction. Question discrétion, on repassera. Il allait s'évaporer dans les airs pour retrouver le corps de Mathieu, la meilleure technique de fuite de tous les temps, quand un des hommes arriva par derrière et lui cogna les omoplates avec son coude. Cela le ralentit un peu mais ses pieds commençaient déjà à disparaître. Jusqu'à ce qu'un homme le prit par le col et lui enfonça une aiguille aussi grosse que celle d'une péridurale dans son thorax. Le Patron avait eu l'impression que ses poumons étaient écrasés dans un camion benne... et bordel il ne pouvait plus retrouver Mathieu !
Mathieu. Mathieu... Viens me sauver putain. Ils m'ont séparé de toi... ILS M'ONT SEPARE DE TOI !
...
Non. Pas encore. Par pitié. Le Patron se mit à trembler et, pour la première fois, des larmes lui montèrent aux yeux. Des larmes qu'il ravala rageusement. Hors de question de pleurer comme une pucelle, surtout devant ces hommes en blancs qui le surveillent, dans cet immeuble pourri, alors qu'il était attaché sur une chaise.
"Tu crois qu'ils ne vont pas tarder à arriver ?
- Bien sûr, ils feraient n'importe quoi pour récupérer leurs personnalités."
Ils parlaient de Mathieu et de Sally. L'égo du Patron en prit un coup : il n'était qu'un appât. Un appât au milieu d'un piège construit pour Mathieu. Putain.
"Il faut qu'on fasse gaffe, fit un des hommes en sortant un pistolet. On n'a pas intérêt à se faire avoir comme la dernière fois.
- Vous pensez que c'est la gamine qui a pu faire sortir le Patient 001 ?
- Allez savoir. De toute façon, qui serait assez tordu pour la sortir, elle aussi ? Quoiqu'il en soit, il faut surveiller les doubles. Ils sont dangereux."
Dangereux ? Vous vous foutez de moi ? La personnalité la plus dangereuse ici, c'est moi et vous me tenez prisonnier...
Les menottes qu'il a aux poignets lui font mal, beaucoup plus que toutes les menottes qu'il n'ait jamais essayé de sa vie. Ils lui ont même attaché les chevilles sur les pieds de la chaise en acier, et lui ont bâillonné la bouche. Pour l'empêcher d'hurler. Le produit qu'ils lui ont injecté dans la poitrine le brûlait encore. Le déchirait. Et, sans comprendre comment, il savait que cela faisait la même chose à Mathieu.
...
Mathieu avait du mal à respirer, mais il avait envie de courir. De courir vite et loin. De courir vers le Patron. Il savait où il devait aller, mais il ne savait pas où cela le mènerait. Vers un piège peut-être. Con. Il était con. Laisser le Patron sortir. Mettre de nouvelle vidéo sur internet. Bien sûr que le Docteur Frédéric les avait retrouvé. Ne pas paniquer. Ne pas paniquer.
Je ne veux pas y retourner.
Mais il n'allait pas laisser le Patron non plus.
Sally le regardait, inquiète. Attendant un mot de lui. N'importe quoi.
"En danger. Je dois partir, souffla-t-il.
- T'as besoin de mon aide. Je viens avec toi.
- Non... Trop dangereux...
- Aussi illogique que cela puisse paraître, si j'ai peur en situation normale, je foncerais tête baissée dans ce genre de danger. Mathieu... Je t'ai promis qu'on se battrait pour ne plus les perdre. Elles... elles sont mon unique raison de me battre... Et toi aussi... Alors arrête de te foutre de ma gueule. Je te suis.
- Moi aussi, fit Miss. Vous allez avoir besoin de quelqu'un qui garde la tête froide non ?
- Je... Je peux aider ? fit le Geek, dont toute l'attitude prouvait pourtant qu'il ne voulait pas s'embarquer dans cette histoire.
- Laisse, dit Miss. Le Hippie est contre la violence, il te surveillera. Et toi Panda ?
- J'arrive, dit-il, déterminé.
- Je viens moi aussi ? demanda Deedee.
- Ouais, dit Miss. Ouais... tu viens.
- Merci les gars, fit Mathieu, le souffle court, sincèrement touché."
Il ouvrit la porte de l'appartement, alors que cela faisait des semaines qu'il n'était pas sorti de chez lui, et se mit à courir, comme aimanté. Prendre les transports en commun aurait peut-être été plus rapide, mais il était incapable de rester en place à attendre un train alors que sa personnalité appelait à l'aide à l'intérieur de lui-même.
Presque à l'aveugle, il traversa la moitié de Paris, suivit par ses amis... pour finir devant un immeuble délabré.
"Il est là ? demanda Sally.
- Ouais. Il est là.
- Je suppose qu'il y a des gens qui le surveillent à l'intérieur, fit Miss. Il faut...
- Aaaargh, fit Mathieu en s'agenouillant par-terre, la main contre sa poitrine. Ca... Ca brûle ! J'ai l'impression qu'ils lui foutent un produit pour l'empêcher de revenir... Pour... Pour l'arracher de moi...
- Je sais, fit Miss en le relevant avec l'aide de Sally. Ils l'ont testé et perfectionné sur DeeDee et moi pendant l'asile. Je ne pensais pas que ça leur resservirait un jour...
- Tu...
- On y pensera plus tard. Panda, tu restes avec Mathieu et tu veilles sur lui. Sally, Deedee, vous entrez et...
- Non, fit Mathieu, je viens avec vous."
Sally et Deedee étaient déjà entrées dans l'immeuble. Mathieu ne vit pas que cette dernière avait pris un potelets de trottoir avec elle.
"Je ne vais pas vous laisser toutes seules...
- Ecoute, fit Miss en prenant Mathieu par le col. Tu vas rester ici, c'est plus... raisonnable.
- Mais vous allez vous faire massacrer !
- Je t'assure que non.
- Mais vous...
- ECOUTE-MOI !"
Mathieu plongea ses yeux dans ceux de Miss et vit... Il vit que ses yeux étaient devenus différents de ceux de Sally. Les pupilles étaient dilatées, et les iris d'un vert foncé bouteille.
"Tu ne veux pas savoir ce qu'il va se passer dans cet immeuble. Je t'assure.
- Hein ? Mais je...
- Laisse-nous. On va le récupérer, ton Patron."
Puis elle partit dans l'immeuble.
