"Bon c'est pas tout ça les mecs mais si j'allais me balader à Lille moi ?"

Mathieu sortit du cadre avant de lancer un "couper!" ridicule. La caméra s'éteignit et Mathieu partit, toujours dans son costume de clown, prenant une clope au passage avant de courir dans l'escalier pour fumer dans la cour. Sans un regard envers la personne qui était avec lui dans le salon.

Cet épisode avait été trop dur à tourner. Vraiment. Son estomac était noué à chaque seconde, mais il ne pouvait pas le montrer. Bien sûr que non. Il ne devait pas.

Il avait déjà décalé d'une semaine son épisode, soi-disant à cause d'un problème technique, mais la vérité était qu'il ne voulait pas le faire. Il avait même l'espace d'un instant songer à arrêter "Salut Les Geeks".

Il faisait bon dehors, et le soleil réchauffa le crâne de notre YouTuber qui gagnait de plus en plus en capillarité. Ce serait limite agréable de sortir un transat et de s'y allonger... mais Mathieu n'avait pas de place, et encore moins le droit de s'installer dans la cour pour bronzer. Il avait essayé une fois, mais les voisins n'étaient pas d'accord. Pour les faire chier, Mathieu avait alors mis de la musique et s'était promené dans la cour en maillot de bain. Seul un seau d'eau l'avait calmé. Jeté du haut d'une fenêtre dans un éclat de rire par Sally...

Il inspira longuement sa cigarette, mais à cause de sa nervosité et des litres de café qu'il avait consommé, cela ne le calma en rien. Putain. Il ferma les yeux, pour se concentrer, et soudain les visages des cinq hommes apparurent entre ses paupières. Ce trou béant dans le cou de l'un, les chaînes pendantes sur la carotide d'un autre. Ces côtes exposées, ces cervelles explosées. Et tous ces yeux éteints. Tandis que brillaient dans la nuit des iris gris, limite blancs.

Il n'avait pas fait de cauchemars mais... il y pensait souvent. Trop souvent.

Mathieu frotta rageusement ses yeux et vit le maquillage dégouliner sur ses mains. Heureusement que c'était le dernier plan à tourner. Il n'aurait pas supporter se remaquiller en clown. Critiquer son ancien boulot, de façon un petit peu trop acerbe peut-être, lui avait fait du bien. L'avait défoulé. Lui avait permis d'oublier.

Elle aurait détesté son discours. Mais elle aurait adoré le voir déguiser en clown.


"Mathieu ?"


"Ca va gamin ?

- Bien sûr que ça va. Tu me connais.

- Justement."

Le Patron l'avait rejoint dans la cour, lui aussi une cigarette entre les lèvres. Mais il ne l'alluma pas.

"Il serait temps que tu te remues un peu gamin. Ca va faire trois semaines..."

Il ne voulait pas y repenser. Il ne voulait pas repenser à tous ces moments passés avec elle, ces moments simples, ces pauses dans le court du temps. Parfois il leur arrivait de ne rien faire à part se regarder dans les yeux. Comme ça, sans rien dire. Et rien d'autre ne comptait. Il oubliait l'émission, les personnalités... l'asile. Il était bien. Juste parce qu'ils étaient ensemble.

"Tu ne comprends pas, Patron.

- Tu as raison. Je ne comprends pas comment tu as pu... Sally... Elle, elle t'avait accepté tout entier.

- Faut croire que je ne savais pas réellement qui elle était."


"Sally... Non... C'est pas toi ça, c'est pas possible... Ca ne peut pas venir de toi... Tu ne laisses pas ce genre de choses arriver... Tu n'es pas..."


"Oh que si, tu le savais. Tu le savais et c'est pour ça que tu es devenu son ami.

- Ta gueule."

Son ami. Quand il y repensait, "ami" était un mot bien faible. Ils avaient du mal d'ailleurs à expliquer aux autres ce qu'il y avait entre eux. Il cherchait souvent avec elle comment ils pouvaient le définir, tout en écoutant des chansons débiles. Qui de nous deux...inspire l'autre...

Crétins. Ils profitaient de ce qu'ils vivaient sans vraiment se poser de question. Mais maintenant...

"C'était ton ancre. Et tu étais le sien. Et maintenant...

- TA GUEULE ! JE LE SAIS !"

Mathieu se prit la tête dans les mains. Mais ne pleura pas. Il ne pleurait que devant elle. Comme elle ne faisait que pleurer devant lui. Il était con.


"Mathieu, tu... tu n'as pas peur de moi quand même ?"


"ET QU'EST-CE QUE TU VEUX QUE JE FASSE HEIN ? ET DEPUIS QUAND TU TE MELES DE MES AFFAIRES ?

- C'est que... répondit le Patron en touchant sa poitrine.

- AH BAH OUI, ELLE T'A SAUVE LA VIE DONC MAINTENANT TU LUI DOIS UNE RECONNAISSANCE ETERNELLE !"


"Mais pourquoi ? Pourquoi es-tu comme ça ?!

- Mais si je ne le suis pas... qui est-ce qui te sauvera ?"


Ne pas pleurer. Ne pas pleurer. Le maquillage lui piquait les yeux bordel. Il se frotta avec sa manche. Mais qu'est-ce qu'il foutait avec un costume de clown sur le dos ?

"Tu finiras seul Mathieu.

- J'ai toujours été seul, grogna ce dernier."


"Je m'en vais."


"Il faut la retrouver. Tu as besoin d'elle. Et elle a besoin de toi.

- Je ne vois pas pourquoi."


Je ne te retiens pas.


"Mais...

- Je l'ai perdue, Patron. Je l'ai perdue."


"Adieu."


Partie. Elle était partie.

Et il n'avait absolument rien fait pour l'en empêcher. Après une dispute qui restait encore gravée dans sa mémoire, Sally avait pris sa valise, et était partie.

Elle ne reviendra pas, il le savait. Et si lui la cherchait, allait-elle lui pardonner ? Mathieu passa sa main dans ses cheveux. Il ne voulait pas se poser cette question. Il ne voulait pas savoir la réponse.

"Au fait merci pour m'avoir aidé pour le cadrage, marmonna-t-il en essayant de penser à autre chose.

- T'es con Mathieu, continua le Patron qui n'en avait rien à foutre des remerciements de son Créateur. Vous aurez beaucoup de mal à vivre l'un sans l'autre maintenant que vous vous êtes trouvé.

- Et depuis quand est-ce que tu sais ce qui est bon pour les autres ?

- Je le sais, c'est tout. Je vois à travers toutes les failles des hommes. C'est bien comme ça que j'ai bâti mon empire...

- C'est ça, fous-toi de ma gueule. En quoi c'est mauvais qu'elle s'en aille ? Elle était tout le temps collé à mes pattes, comme une groupie, et elle pleurait à chaque fois qu'elle faisait une connerie !"

Mathieu faisait les cent pas dans la cour, mordant dans sa cigarette tant il était énervé.

"Elle avait raison, elle était faible putain, et... j'étais toujours obligé de la soutenir... qu'est-ce qu'elle a bien pu m'apporter, elle, hein ?

- Depuis quand ça t'importe ? HEIN ? Depuis quand même tu te poses la question ? Le plus important c'est qu'il faut que ça s'arrête ! Mathieu !"

Mathieu n'eut pas le temps de réagir que Patron lui envoya une magistrale claque. Il y eut ensuite quelques minutes de silence où le jeune homme regardait le sol, un peu hagard.

"Ca faisait longtemps qu'on ne s'était pas battu, hein gamin ?

- Ouais.

- Depuis que Sally est arrivée ici en fait.

- Ouais.

- Son problème à elle, c'est peut-être qu'elle pleure trop. Mais toi, tu ne pleures pas assez.

- Elle... elle..."

Mathieu tomba à genoux par-terre, en plein milieu de la cour.

"Elle m'a abandonné putain ! Comme ça ! Alors qu'on s'était promis... on s'était promis..."

D'être toujours ensemble. Comme ça. Sans réelle raison au final.

Sans réelle raison, Mathieu avait confiance en elle. Sans réelle raison, Mathieu se confiait à elle. Sans réelle raison, Mathieu se sentait bien auprès d'elle.

Il repensa à toutes ces fois où il rentrait chez lui après une soirée, après un café chez un ami, après une convention, et qu'il s'asseyait sur son canapé en réalisant petit à petit qu'il avait peut-être dit une connerie, fait un truc ridicule, voire blesser quelqu'un sans s'en rendre compte. Parce qu'au final, il n'était qu'un gamin... Oui, un gamin. Mais avec Sally, il se sentait bien. Avec Sally, il ne se demandait pas si ce qu'il lui disait la gênait ou la blessait, si la situation était bizarre ou non. Avec Sally, il était enfin lui-même. Un... un gamin...

Il réalisa. Putain. Il n'avait pas eu peur de Sally. Il n'avait jamais eu peur d'elle. Ce jour-là, le jour où il avait découvert son... son côté sombre... il n'avait pas eu peur mais il était énervé parce que... parce qu'elle ne lui avait rien dit. Elle ne lui avait pas dit cette violence qui la dévorait de l'intérieur quand elle avait peur. Elle était inquiète par tellement de choses, elle aurait dû lui parler ! Lui, il ne lui cachait rien ! Encore moins ses larmes !

Mathieu se releva. Il ne comptait pas rester ainsi maintenant qu'il s'était fait une raison : peut-être que Sally ne lui avait rien dit, mais il n'allait pas lui en vouloir pour toujours. Non car... il avait besoin d'elle.

"On s'est réveillé gamin ?

- Ouais. Il est hors de question qu'une amitié pareille se finisse ainsi.

- On est d'accord. Tu vas faire quoi alors ?

- Je vais la chercher."


Le Patron marcha dans les rues sombres de Paris, le pistolet dans son pantalon se collant à sa cuisse, ce qui avait le don de l'énerver. Il détestait se balader avec une arme comme s'il n'avait pas d'autres moyens de se défendre, mais maintenant il n'avait pas le choix. Il ne pouvait pas s'empêcher de sortir malgré ce qui s'était passé. Ces types avaient peut-être détruit un peu de son estime de soi, mais il ne pouvait résister à l'appel des bordels, qui d'ailleurs le réconfortaient beaucoup plus que de rester à l'abri dans l'appartement de Mathieu. Bon okay, c'est vrai qu'il était resté cloitré dans sa chambre pendant trois jours après l'incident, traumatisé d'avoir eu la sensation d'être une coquille vide. Mais trois jours sans sexe eurent raison de lui, et au quatrième jour il partit, retrouvant Tatiana. Quand il revint, Mathieu lui donna un pistolet avec l'ordre de le garder à chaque fois qu'il sortait. Son égo avait dû être quand même sérieusement touché pour qu'il accepte... Enfin, il arriva dans son bordel préféré. Il n'y était pas vraiment client, il était plus que ça, et il était sûr que personne ne le trahirait ici aussi il y revenait beaucoup plus souvent que d'habitude bien qu'il n'aimait pas vraiment revoir toujours les mêmes têtes. Les filles pensaient qu'il commençait à s'attacher à elles, mais si elles savaient...

Son coeur (ou du moins ce qui pouvait y ressemblait) rata un battement en voyant une silhouette qu'il connaissait bien assise sur la marche devant la porte de l'établissement. Ce n'était qu'une ombre dont seuls les cheveux était éclairés par la lumière tamisée de l'enseigne. Elle avait mis sa tête sur ses mains, ses coudes appuyés sur ses genoux pliés. Regardant dans le vide. Des jambes minces se dessinaient dans sa pénombre, son fin débardeur sur son dos recourbé laissait entrevoir les traits de ses vertèbres. Et dans le silence de la nuit, la Patron entendit.. des pleurs ?

Miss était en train de pleurer ? Non, c'était impossible. Il s'approcha un peu plus de la silhouette et lui tapota doucement l'épaule. Elle tourna la tête vers lui, et le Patron vit ses yeux verts rougis de larmes. Merde. Elle essuya rageusement son visage et le regarda, mais cette fois, pour la première fois peut-être, sans colère.

"Tiens Patron, justement c'était toi que je cherchais.

- Ca va Miss ? Tu... Tu as l'air...

- Oui je... je vais bien...

- Vous allez rentrer les filles et toi ? Tu sais Mathieu il... il vous cherche...

- C'est de notre faute... Enfin, c'est de la faute à Sally. Ne t'inquiète pas, tout va s'arranger.

- Tu crois ?

- Ouais. Mais... ce sera sans moi.

- Qu'est-ce que tu veux dire ?

- Ecoute, il ne me reste pas beaucoup de temps. J'aimerai juste que tu me rendes un service.

- Comment ça il ne te reste...

- Ta gueule. Est-ce que tu ferais ça pour moi oui ou non ?"

Le Patron regarda Miss droit dans les yeux et... il rêvait ou est-ce qu'il l'avait vu rougir pendant quelques secondes ? Et là, dans le vert de ses iris, il voyait. Il voyait que Miss était prête à abandonner sa confiance en elle au profit de quelqu'un d'autre. Il voyait que Miss avait confiance en lui. Ce qui était foutrement ironique quand on y réfléchissait : le Patron était bien la dernière personne en qui il fallait avoir confiance. Oh bien sûr, il ne vous fera jamais de mal. Mais il ne vous fera jamais de bien non plus. Il voyait tout même à travers ses lunettes de soleil, c'était d'ailleurs pour ça qu'il les portait : car dès qu'on croisait son regard, on se sentait... nu. Le Patron découvrait la moindre de vos failles avec lesquelles il jouait, la moindre de vos forces qu'il exploitait. Il savait quels étaient vos démons enfouis qu'il prenait un malin plaisir à faire rejaillir. En explosion.

Néanmoins, il prit doucement la main de Miss qui la serra très fort, et ils entrèrent tous les deux dans le bâtiment.


Le lendemain matin, le Patron se réveilla un sourire aux lèvres. Cette nuit avait été la plus incroyable des nuits qu'il n'avait jamais vécue. C'était comme danser, avec une partenaire de toujours, le tango pour la première fois sans un seul faux pas, alors qu'ils n'avaient fait qu'improviser. Synchronisés par leurs simples regards. Ca avait été génial. Le Patron retira sa main derrière sa tête pour la poser à sa droite, mais ses doigts se perdirent sur un tas de cheveux froids. Son sang se glaça et il se tourna. L'espace droit de son lit était vide. Enfin, presque vide.

Il n'y gisait qu'une perruque violette.


Hé hé hé ! Oui je sais, ça faisait longtemps. Un peu trop même. Je suis désolée, mais je voulais prendre le temps de bien écrire ce chapitre (qui est un des plus longs d'ailleurs il me semble)...
Je voulais surtout que Mathieu ne passe pas pour le bâtard de l'histoire. Le plus important n'est pas la raison de la dispute, mais ce qui en découle. Alors... que va-t-il se passer ? (ohoh leasing de ouf!)

J'espère en tous cas que ce chapitre vous a plu :)