Le demi-diable se jetait à travers d'infinis rideaux de pluie dans sa course. Il avait beau tenter de couvrir sa tête de ses frêles bras, celle-ci ruisselait à grosses gouttes sur ses tempes jusqu'à son menton où l'eau imbibait son maigre bouc. Ses talons tournèrent sur la gauche puis sur la droite, contournant une épaisse haie urticante aux fleurs nacrées. S'ouvraient devant lui ce dédale incessant végétal et aquatique. Il s'arrêtait des fois soudainement lorsqu'un éclair venait frapper, inondant d'une lumière meurtrie et trompeuse le jardin. Il reprenait alors sa course agitant sa tête dans la mesure que ses articulations lui permettaient pour se débarrasser de l'eau qui abondait ardemment dans ses longs cheveux bruns mais aussi fureter dans tous les coins le moindre mouvement.

C'était une chasse, bien évidemment. Il avait néanmoins encore bien du mal à identifier s'il était le chasseur ou la proie. A peine vue, l'ombre démoniaque avait pris ses jambes à son cou dans ce labyrinthe végétatif. L'eau et les ténèbres n'aidant pas, sa vue avait rapidement perdu sa trace. Mais, rien qu'en fermant les yeux, l'essentiel lui était apparu, autrefois occulté par l'euphorie et l'adrénaline. Son corps qui devait être le tombeau de l'Autre était désormais un caveau ouvert d'où il s'était échappé. Un vide terrifiant s'était immiscé dans son âme et se trouvait être paradoxalement bien plus pesant que l'hôte qui y habitait.

Bob s'était lancé à sa suite, ne comprenant en aucun point la situation. Etais-ce véritablement l'Autre qui s'était décidé à s'autoriser une balade nocturne ? Comment était-ce seulement possible ? Son père lui avait bien expliqué, petit, moyennant l'absence de sa mère pour une quelconque course, que la possession et l'incarnation démoniaque étaient deux choses bien distinctes. Il n'était en aucun point possédé par une force maligne, il en était la conscience. L'Autre, c'est toi, lui avait-il dit, avant que sa mère rentre en trombe et fasse tomber un déluge d'injures sur le démon qu'il ne sied en aucun point à dire devant un enfant. L'attention du petit Barnabé s'était alors raccrochée à quelques jouets qui trainaient par terre.

Le demi-diable, s'il l'était encore, se sentait violé dans son âme, malgré les trombes d'eau qui lui tombait sur le visage. Il avait appris à se méfier de l'Autre ces dernières années. Dès son plus jeune âge, il lui chuchotait à l'oreille d'ingénieuses bêtises qu'il pourrait exécuter dans le dos de sa mère. Il était toujours là les soirs solitaires où sa mère s'affaissait dans son lit, trop exténuée pour s'occuper du jeune Barnabé. L'Autre se muait alors en grand frère. Ils jouaient pendant des heures dans les faubourgs, effrayant de pauvres gamins en créant de faux monstres dans les ruelles. Un jour, à l'aide de quelques poubelles, détritus et quelques effets pyrotechniques divers, ils avaient piégé une bande d'adolescents qui avait eu le malheur de manquer de respect à leur mère. Les pauvres avaient déversés le contenu de leurs vessies voir de leurs rectums sur le pavé quand ils avaient dû faire face, bloqué dans une impasse, à un dragon rapiécé hurlant et crachant du feu. Le spectaculaire de la chose et l'absence de luminosité lunaire avaient contribué en grande partie au fonctionnement de la supercherie.

Le soir venu, l'Autre l'aidait à s'endormir en lui contant comment son père reviendrait un jour, qu'il le prendrait avec lui et le ferait roi de ce monde de mortels. Le jeune Barnabé lui laissait prendre pendant un temps le contrôle de sa main pour le border. Mais Bob, de retour à son âge, cessa cet intermède nostalgique d'un revers du bras pour éponger le mélange de pluie et de sueur sur son visage.

L'apprenti s'arrêta brusquement dans ce qui semblait être une clairière. Il faisait face à un gigantesque pin aux épines bleutées qui trônaient dans ce qui semblaient être une clairière. Sa robe était complètement trempée et il se trouvait sous la pluie aux pieds des arbres un soir d'orage. La combinaison des évènements n'était guère en sa faveur, en ajoutant un démon fugueur, cela était bien pire. La pesanteur de la pluie était néanmoins telle qu'il se sentait presque noyé. Il décida que mourir écrasé par un arbre ou électrocuté était peut-être plus souhaitable qu'être asphyxié.

A l'abri des branchages, il retrouva la densité normale de l'air malgré le lourd orage. Aucune goutte ne passait l'épais maillage des branches qui absorbait la moindre humidité. Suite à sa course infernale, son souffle se faisait volcanique et douloureux dans sa gorge :

-Putain de temps, putain de pluie, putain de jardin, siffla-t-il entre les dents.

Pourquoi s'était-il lancé à sa poursuite ? Du grand frère protecteur et joueur, l'Autre avait lui aussi grandi. Le jeune homme s'était montré de plus en plus insatisfait de la seule compagnie de son démon intérieur et s'était progressivement tourné vers d'autres camarades de jeux. Ses murmures autrefois pouvaient passer pour des bêtises enfantines mais son adolescence avait mené son doppelganger à fomenter des coups bien plus sordides et lourds de conséquence. Il lui chuchotait constamment de mentir, tromper voire abuser de la confiance des autres. Et ce ne serait qu'inexact que de dire qu'il n'y avait pas cédé quelques fois. Bon, plusieurs fois. Assez souvent au final.

Les méfaits qu'il avait accomplis étaient bénins dans ses souvenirs. Mais les conséquences qui en résultaient étaient bien plus graves que le simple mensonge. Certains furent châtiés à sa place. D'autres furent blessés. Et les derniers quittèrent sa compagnie. Alors que l'Autre l'encensait d'avoir fait les bons choix, souvent lui apportant un intéressant confort matériel ou social, la culpabilité humaine du jeune Barnabé le rongerait lorsque sa solitude intérieure lui éclabousserait la face.

Il s'était progressivement mis à se méfier de ses propres pensées. Alors qu'autrefois, il avait moult difficultés à faire la part entre lui et l'Autre, sa sensibilité humaine, poussée par la puberté, commença à prendre le pas sur les murmures intempestifs de ses bas instincts. C'est à cette époque qu'il commença à référer à cette part d'ombre qui l'habitait comme l'Autre. Des fois, cela l'aidait à diminuer le fardeau de la culpabilité en rejetant la faute sur lui. D'autres fois, ça ne faisait que l'empirer quand il se rendait qu'il avait de toute façon eu le choix de l'écouter ou non.

C'était aussi à ce moment là où il avait commencé à s'entourer constamment de connaissances et de rencontres en tout genre. Sa présence devint plus régulière dans les soirées mondaines qu'il ignorait autrefois, au grand plaisir de sa mère. La société bourgeoise n'enviait que peu de choses à la Cour de nobles tant les festivités étaient riches de mets exotiques et de nectars alcoolisés.

Il s'était alors découvert un don pour s'attirer des sympathies de par son habileté à enchaîner les beaux discours sur les atours des dames autant qu'à discourir sur la qualité de la pitance de la soirée et à imiter le soporifique curé de la paroisse, déchaînant régulièrement les rires et approbations de son public. Il tapait à l'œil des gentes demoiselles et recevait un nombre incalculable de tapes dans le dos à vous redresser une scoliose venant des convives masculins. L'attention étant une denrée rare dans le cercle bourgeois, le jeune Barnabé s'était construit un monopole presque incontesté dans ces antres mondains.

Il était Barnabé Octavius Balthazar Lennon, le monsieur de ses dames, l'hôte de ces messieurs, l'ambassadeur de ces hôtes et quant à l'ambassadeur, ils s'étaient ma foi cuités de bien nombreuses fois comme deux larrons.

S'il était le centre même de toute cette attention brûlante, c'était bien pour priver de toute considération son démon intérieur. Il laissait les rumeurs des fêtes couvrir ses murmures. L'étiquette bourgeoise bridait ses mouvements et l'hypocrite bienséance scellait ses pas. L'ardeur festive l'aidait à le cloîtrer au fond de son oubli. Il profitait d'ailleurs généralement des soirées pour arroser copieusement d'alcool son cerveau, au cas où celui-ci tenterait de lui murmurer à l'oreille sur le chemin vers le lit. Son ivresse était souvent souveraine pour le bâillonner et rendre son sommeil vide de tous rêves qui pourrait lui donner un moyen d'expression.

Lorsqu'il avait dû rejoindre l'Académie des Mages, la sobriété, dont il savait être maître mot au sein de l'établissement, l'inquiéta fortement. Il savait qu'il devrait se plonger de nombreuses heures d'études solitaires dans d'illisibles ouvrages sur d'incompréhensibles notions. Ses pouvoirs croîtraient d'années en années, tout comme l'intérêt de ce fichu démon à s'en emparer. Il devrait endurer pendant des heures ces tentations adamesques de croquer le fruit de la destruction et de cracher les pépins de la mort sur son passage.

Etrangement, l'Autre se fit presque silencieux durant toutes ces années. Bob aurait voulu mettre ce silence sur l'épée de Damoclès qui flottait constamment au-dessus de son crâne. Mais il doutait de la vertu de celui-ci et tenta de nombreuses fois de rentrer en contact avec lui. Ce dernier ne lui adressait alors que quelques paroles quand il se présentait devant lui. Il lui intimait de se servir lui-même dans sa Psyché si c'était ce qu'il l'intéressait et retourner à fichtre vie ennuyeuse d'humains parqués comme du bétail que l'on engraisse dans son dortoir. Puis il ignorait toute question par la suite. Alors Bob s'y était résolu. Cela lui prit plusieurs mois pour s'habituer désormais à ce silence constant, qu'il soit intérieur ou extérieur. Ses murmures vicieux finissaient des fois par lui manquer bien plus que les clameurs festives de sa jeunesse.

Mais, au fil du temps, Bob trouva de nouvelles préoccupations dans ses études, de nouveaux amis se présentèrent avec de nouvelles opportunités de faire le mur. Le silence se mut en dissertation nocturne sur la langue elfique, en crépitements de flammes pendant ses exercices de concentration et même en pensées secrètes vers la personne d'Adelyn.

Barnabé frotta ses doigts pour les réchauffer malgré la moiteur ambiante. Il réalisa qu'il ne connaissait pas bien l'Autre au final alors que ce fut la personne la plus proche de lui durant ses dernières années. Il ne savait plus grand-chose sur ses motivations et cela était grave aujourd'hui. Il n'avait aucune idée de ce qu'il préparait. Il n'avait même aucune idée de comment il avait réussi à se matérialiser ! Ils partageaient le même corps, sans lui, il n'était qu'une simple conscience avec une gigantesque Psyché mais sans existence physique, impossible pour lui de la concrétiser en quelque chose de palpable ici-bas.

Il avait entendu parler de cas de possession démoniaque bien sûr mais seules certaines lignées spécifiques de démons avaient accès à ce genre de pouvoirs, et Enoch n'en faisait clairement point partie. Il était plutôt du genre à répandre une apocalypse enflammée sur son passage et à tourner en cendres ces opposants.

Puis deux points rouges apparurent au détour d'un bosquet. L'apprenti sursauta sur place et se tourna. Il crut d'abord au mirage quand ses yeux captèrent un nouveau mouvement sur sa droite :

-Hey ! C'est toi, hurla-t-il ?

Pour toute réponse, il n'entendit qu'un ricanement sordide qui perça distinctement dans la nuit. Ce rire ramena son attention sur son flanc et il cria de nouveau en se retournant :

-Comment tu es arrivé là ?! Je sais que c'est toi !

-Ah ces humains, toujours à s'intéresser inutilement aux causes, siffla sur un ton moqueur une voix derrière lui.

Bob se tétanisa. Il n'osait se retourner espérant qu'il était bien dos à un tronc. Ses doigts touchèrent l'écorce pour vérifier que la voix venant bien de l'autre côté de l'arbre. Il souffla de soulagement et reprit :

-Si tu veux que l'on s'intéresse aux conséquences, je peux t'énoncer déjà celle-ci. Nos deux têtes sur le billot prêtes à se faire cisailler comme de la ciboulette. Alors, t'arrête de faire le con et tu rentres !

A nouveau, il l'entendit pouffer d'un son rauque qui semblait lui racler l'intégralité du larynx et reprit :

-Si tu savais à quel point il est agréable d'avoir des cordes vocales. Il est bien difficile d'attirer l'attention sans, tu ne trouves point ?

-Alors c'est donc la raison pour laquelle tu me tourmentes, demanda Bob ? De la simple jalousie sur le fait que j'ai préféré me mêler à mes semblables plutôt que de te laisser détruire tout ce que je touchais.

-Tu te méprises mon pauvre. Tout d'abord, aucun d'entre eux ne peut se dire semblable à nous voyons. Je t'avoue que je t'en ai voulu un peu de m'avoir constamment assommé par tes incessantes et superficielles gueules de bois mais je ne suis pas rancunier. Et te tourmenter toi ? Tu es bien égocentrique ce soir.

Bob roula sur l'écorce, contourna le tronc et voulu agripper l'Autre. Mais ses ongles ne rencontrèrent que le vide lorsqu'il se rendit compte de l'absence de son démon intérieur. Il sentit alors un souffle chaud et empestant la pourriture caresser sa nuque :

-Tu ramènes tout toujours à ta petite personne. A tes sentiments faibles d'humains que tu appelles la culpabilité ou le remord. Sache que ma présence ce soir n'a guère avoir avec toi. Enfin, tu as néanmoins bien aidé la manœuvre.

L'apprenti Pyromage se retourna lentement, comme si le moindre mouvement brusque pouvait déclencher un piège à loup inséré autour de sa gorge. Le démon se dévoila, le dépassant de plus de deux têtes. Il était presque nu, portant seulement un pagne fait de haillons souillés pour cacher sa nature. Son anatomie était humanoïde mais semblait plus acérée. Ses omoplates ressortaient à l'arrière de ses épaules telles des ailes de chauve-souris avortées. Sa peau revêtait une couleur sanguinaire et semblait sérieusement peler à certains endroits alors que des agroupements disparates d'écailles la maillaient. Son crâne était sculpté au burin et chacun de ses traits semblait être aussi coupant qu'un hachoir. Son visage était étrangement tuméfié et boursoufflé, notamment au niveau du front où on pouvait deviner deux cornes naissantes. Sa dentition parfaite tranchait néanmoins avec sa perfection symétrique de rangées de canines blanchâtres prête à déchiqueter le moindre bout de chair qui s'y aventurerait :

-Tu m'avais caché à quel point il était jouissif de sentir le vent caresser la moindre parcelle de ton corps, annonça-t-il calmement. J'avais conscience du plaisir que nous retirions de ton existence sur le plan physique à travers tes souvenirs mais je ne m'attendais pas à une telle avalanche de sensations. Je sens que je vais me plaire ici.

Bob était naturellement en train de se tordre le cou pour garder le contact visuel avec l'expression déformée de l'Autre. Il voulut répliquer sur un ton aussi terrifiant que sa contrepartie démoniaque mais sa voix se fit crécelle et chevrotante, tournant au ridicule sa suivante remarque alors qu'il levait le doigt :

-Mais tu vas rentrer tout de suite toi !

L'Autre lui ria au nez d'une voix bien plus grave et puissante que Bob ressentit jusqu'au plus profond de ses entrailles. L'équilibre des forces était en apparence bien en défaveur du jeune apprenti qui ne pouvait rivaliser avec la musculature, même désordonnée, de son alter-ego :

-Sinon quoi ? Si je ne m'abuse, le seul avorton humain dans les parages est devant moi et est en train de me menacer avec des moyens qu'il n'a pas, ou plutôt plus, ce serait plus exact, ricana-t-il.

La remarque piqua au vif l'ego de Bob qui sauta en arrière. Il brandit le bras devant lui et déploya sa Pysché. Le dispositif de surveillance magique ne s'étendait pas au cœur des Jardins Aquatiques et les arbres étaient ignifugés, effet secondaire de leurs propriétés d'absorption de l'eau. Il claqua des doigts et enflamma sa Psyché. Mais là où il pensait créer un flambeau, ce fut une simple flammèche de briquet qui trôna dans sa main. L'Autre regarda la flamme. Bob la regarda aussi. L'Autre regarda Bob, haussant ce qui lui restait de sourcil. Bob tenta une vague plaisanterie :

-C'est pas la taille qui compte ?

Le regard de l'Autre exprima alors une condescendance sans fin pour l'humain alors qu'il reprit fatigué :

-Sans moi Bob, tu n'es rien de plus qu'un humain avec de maigres pouvoirs. Je suis l'héritage de notre père, l'engeance démoniaque qu'il a mis au monde.

Il s'approcha de Bob et brandit sa main à quelques centimètres de la joue de l'apprenti. Celle-ci prit feu violemment. Du coin de l'œil, l'ancien demi-diable put voir cette flamme hurler de plaisir, roulant autour de ses phalanges, dévorant avec faim la phénoménale Psyché qu'il dégageait. Elle se tordait comme une âme en peine comme si elle dansait une valse à quatre temps. Il eut un haut de cœur quand il sentit que sa joue même était sur le point d'être prise dans la combustion et remarqua qu'il tremblait comme un lapin prit dans un collet.

Le démon fut satisfait de son effet et cessa ses effets pyrotechniques sur le champ. La flamme démoniaque disparut sur le champ ne laissant qu'une traînée de braises au creux de sa main. Bob reprit une grande bouffée d'oxygène encore présente dans l'atmosphère. En un instant, il avait contemplé le feu d'une manière qu'il n'avait jamais expérimenté. Un feu sans vie ni mesure, prêt à l'autophagie pour survivre, poussant l'avidité et la gourmandise jusqu'à leurs paroxysmes.

Etait-cela l'apogée de la Pyromagie ? La destruction ultime ? Une punition infernale ? La nausée envahit son gosier et il manqua de répandre le contenu de ses intestins en engrais pour la flore avoisinante. Il s'appuya chancelant sur le tronc, son équilibre l'abandonnant partiellement alors que ses convictions semblaient voler en éclat. Comment pouvait-il se dire ambassadeur d'une quelconque harmonie alors qu'il manie une puissance aussi dévastatrice, prêt à consumer hommes, femmes et enfants au moindre caprice ? Le feu ne permettait aucune négociation, aucune coopération. Il brûlait, que ce soit allié ou ennemi, un point, c'est tout.

Le démon se retourna et grinça à l'attention de Barnabé, encore tout traumatisé :

-Ceci n'était qu'un coup de semonce mon cher Bob. Sache désormais que je t'ai dans ma ligne de mire. La prochaine fois, j'arracherai ta glotte avec mes dents, je t'inverserai l'intégralité de tes vertèbres et je ferai bouillir ta cervelle.

Le ton calme du démon tranchait avec les détails scabreux qu'il se complaisait à donner. Il lança un dernier regard à l'encontre de son ancien réceptacle :

-Beaucoup de détails sur ma fugue restent à moi-même confus. Mais je dispose d'une certitude. Je vais incinérer cette Académie jusqu'à ce que ces Professeurs pompeux, ces élèves ignares et ces inutiles gardes ne soient plus que des braises fumantes, lâcha-t-il d'un ton aux relents aigris et colériques. Après toutes ces années où ils m'ont forcé à me tapir au fond de ton inconscient, t'ont donné la force de m'esclavager et de me traire en Psyché dès que l'envie te prenait, je les ferai payer en consumant leurs âmes et en réduisant en cendres tout ce qu'il tienne de plus précieux. Ta pitoyable ère humaine touche à sa fin Barnabé Octavius Balthazar Lennon. Admire et contemple cet aperçu de l'Enfer que j'apporterai sur tout ce que tu connais. A commencer par tes amis les plus proches pour cette nuit.

L'attention du démon se porta vers les cieux. L'atmosphère déjà lourde sembla décupler de volume, obligeant l'apprenti à courber l'échine. Bob s'agrippa à l'écorce du pin pour se maintenir debout. Il sentit tout son être se hérisser comme si ses propres organes avaient la chair de poule. L'instinct de survie propre aux demi-diables ne s'était lui pas évanoui avec la disparition du démon. Il savait pertinemment ce que ce dernier préparait alors qu'il commençait à psalmodier d'incompréhensibles incantations aux oreilles humaines.

Bien que l'orage ne faiblisse pas, arquant le ciel de mille feux électriques, une étrange lueur commença à apparaître dans les cieux. Un nouveau crépuscule semblait poindre à l'orée des ténèbres célestes bien que l'heure était bien dépassée. Le corps du démon lui commençait à fumer de toute part, comme si l'eau qui s'était infiltré entre ses écailles se mettait à s'évaporer en une vapeur funeste.

Le temps se mit à ralentir pour l'apprenti. La pluie se figea progressivement en rideaux de gouttelettes en suspension. Les aiguilles de pin ballottées par les violentes bourrasques flottèrent devant ses yeux. Le complexe mécanisme de son esprit se mit en place, déclenchant ses derniers moyens de survie.

Il évalua d'abord ses atouts. Sa Psyché était comparable à celle d'un chaton émoustillé. Il avait le physique d'un balai dont les poils auraient été répartis de façon bien inégale sur le manche. Mais il connaissait exactement les futurs plans de l'Autre ainsi que dans l'instant, le météore qu'il s'apprêtait à invoquer sur le dortoir.

Son attention se porta sur le démon. Celui-ci brandissait une main vers le ciel. Son corps, bien que dénudé et informe, disposait de muscles noueux dont il n'ignorait point qu'ils pourraient sans Psyché lui briser la nuque d'une simple accolade. Il pouvait presque observer à l'œil nu cette Psyché démoniaque qui se dégageait du moindre pore de peau. La pluie se fendait en haut de son crâne, s'évaporant instantanément. Il remarqua alors une petite marque sur l'intérieur de son poignet. Un petit pentacle rougeoyait à cet endroit, telle une braise vacillante.

En quelques centièmes de seconde, il identifia ce qui pourrait peut-être tous les sauver d'une apocalypse prématuré. Ses jambes se détendirent, défiant la gravité alourdie par le sortilège. Le temps repris court et son visage fut fouetté par les aiguilles acerbes et gouttes acérées. Ses mains agrippèrent le poignet du démon, trop occupé à matérialiser sa Pysché pour remarquer l'avorton qui se pendait à son bras.

La Psyché était une matière aux propriétés physiques très déstabilisantes, dans la mesure où elle agissait des fois comme elle était à la fois solide, liquide, volatile et plasmique. Elle pouvait se faire torrent, puis nuage, s'épanouir en rais de lumières pour ensuite se solidifier en rochers de granit. Mais à ce moment là, il comptait notamment sur ses propriétés volatiles.

Il créa un véritable tourbillon de Psyché dans ses bras. Il la sentit lacérer l'intérieur de son épiderme alors que ses os étaient momentanément vides. Il apposa sa paume sur le pentacle et sentit la braise mordre sa chair. Mais la brûlure ne s'arrêtait point-là puis qu'il la sentit pénétrer peu à peu à travers les pores de sa peau. Elle étendit ses racines à travers son système nerveux.

Ce pentacle n'était pas anodin. C'était un portail démoniaque, construit pour fluidifier le passage de la Psyché. Autrement dit, c'était une valve qu'il allait se faire un plaisir d'ouvrir en plein dans son âme. Le vide qui se formait dans son bras allait lui permettre de former un appel d'air qui pousserait la Psyché à être rapatriée dans son organisme originel.

Une première effluve afflua en son être telle une bouffée d'un tabac épais et goudronné. Il voulut tousser mais sa moelle se faisait éponge sous cette mystique énergie. Il la sentait bouillonner sous ses muscles, excitant ses instincts primaires. Au-delà de toutes les drogues qu'il avait pu expérimenter pendant ces jeunes années, celle-ci était secrètement sa préférée. Il s'en délectait d'une gourmandise culpabilisante. C'était comme de la lave en fusion déversé au creux de ses artères, un mélange d'adrénaline et de morphine injectées au creux de son cerveau simultanément.

L'Autre ne remarqua la manœuvre qu'au moment où il commença à sentir un léger fourmillement inhabituel dans ses phalanges pointées vers le ciel. Il ouvrit deux grands yeux ronds, déchirant au même passage la peau décomposée sous ses yeux. D'une voix puissante et autoritaire, sa voix vient frapper comme un coup de tonnerre aux oreilles de l'apprenti :

-Mais tu es complètement cinglé ! Si je ne termine pas mon incantation correctement, personne ne sera en mesure de contrôler ce météore ! Tu vas finir par nous ensevelir sous des tonnes de rochers !

-Ces humains me sont utiles ! Je me contrefous royalement de ton avis, répliqua-t-il d'un ton bien moins percutant.

Le démon enflamma sa main et voulut frapper l'apprenti avec pour lui faire lâcher prise. Bob vit le crochet du droit lui arriver droit sur la bouche du coin de l'œil. Il mobilisa le peu de Psyché déjà récupérée et renforça le vortex ainsi formé. Une vague aphrodisiaque emporta sa conscience pendant un instant alors qu'un torrent de Psyché démoniaque se déversait dans son corps. Au même moment, le démon fut pris de court et n'arriva point à produire suffisamment d'énergie pour maintenir son crochet de feu qui s'éteint pitoyablement.

Bob ferma les yeux, prêt à recevoir le poing en pleine fossette et à cracher du sang. Mais ce fut quelque chose de crayeux comme de la pierre volcanique mais aussi fragile que du verre qui frappa sa joue. Il sentit cette étrange matière se disloquer et craquer à l'impact tandis que sa structure faciale restait intacte.

Ses paupières dévoilèrent alors que le bras droit du démon était désormais orné d'un moignon noirci tandis qu'à ses pieds gisaient des fragments de charbon noir dont le puzzle ressemblait énormément à un poing. Bob regarda les copeaux de charbon. Le démon regarda son moignon. Bob se tourna vers le moignon. Le démon vit que Bob n'avait pas encore capté le processus. Bob sourit. Le démon fit une moue décomposée pour tenter d'attendrir son interlocuteur :

-C'est pas la taille qui compte, laissa-t-il échapper d'une voix grave mais bien moins assurée qu'auparavant ?

Barnabé quant à lui ne se gêna pas pour arborer un fier rictus de victoire. La succion de Psyché s'intensifia et à mesure que celle-ci pénétrait au sein de son organisme, il pouvait voir le membre de son alter-ego se calciner en charbon, lui arrachant des rictus de douleur. Son regard était passé de la domination totale à la panique la plus désordonnée. Il n'était pas habituel en effet de voir ses membres partir en poussière même pour un démon, en tout cas, sur sa propre personne.

Tandis que l'Autre faiblissait, l'apprenti Pyromage recouvrait ses forces et se redressa progressivement. On pouvait voir luire sous sa peau l'énergie qui fusait à toute allure dans chaque coin de son organisme. Des lentilles d'étincelles se formèrent sur sa rétine. Sa poigne se raffermit drastiquement sur le poignet, pompant davantage d'énergie. De son côté, l'Autre semblait s'avancer inexorablement vers un piteux état. Sa peau se flétrissait en rides informes. Ses muscles s'atrophiaient à vue d'œil. Ses écailles tombaient d'elle-même et se dissolvait avant même d'atteindre le sol. Il s'adressa de nouveau à Bob, l'implorant presque :

-Tu nous condamnes tous les deux ! Je t'en supplie, laisse au moins annuler mon sortilège !

La voix de Bob prit un ton de basse de plus ainsi qu'une caisse de résonance :

-Tes tromperies ne prendront pas démon ! Tu m'as murmuré toutes tes trahisons aux oreilles pendant des années, ne pense même pas me manipuler avec ! Mon règne s'achèvera sans doute mais ce n'est pas le tien qui prendra sa place mais celui de Barnabé Octavius Balthazar le PYROMAGE DEMI-DIABLE !

-TU N'AS MÊME PAS ENCORE PASSÉ L'EXAMEN, répliqua-t-il avec la voix du désespoir !

Le regard que le Pyromage auto-proclamé lança au démon aurait fait pâlir n'importe quel homme. Une buée pourpre suintait de ses narines et bouche tandis que des sceaux antiques se formaient sur sa peau. Ses yeux flamboyaient d'une énergie dévastatrice alors que son sourire se faisait un plaisir de revêtir ses atouts les plus sadiques. Ses côtes semblaient de disloquer et se remettre en place sur sa colonne vertébrale à chaque respiration profonde qu'il prenait dans des claquements sinistres. Sa robe détrempée se distendait sous la vapeur créée par sa peau brûlante, l'enrobant de cette aura si particulière que l'Autre revêtait quelques secondes plus tôt. Ses mots, lâchés cyniquement, résonnèrent aussi fort que l'orage dans la clairière solitaire :

-Laisse l'adulte gérer cela et retourne à tes sombres jeux dans ma cervelle.

Le démon sembla abandonner alors que son visage se veinait d'éclats obscurs. Il n'était à ce moment qu'un vague fruit flétri en décomposition, agenouillé aux pieds de Bob qui avait mystérieusement lui-même pris quelques centimètres de plus. D'une pression abominable, il fit craquer définitivement les os du poignet qui retombèrent en cendres au sol, asséchant sur leur passage le reste du corps qui se dispersa aussi sec, emporté par la tornade.

Bob fut de nouveau complet. Ses vices, doutes et péchés résonnaient comme jamais en lui et il n'y avait pas de sensations plus divines. Il se sentait de nouveau vivant. Les enfantillages étaient terminés, le démon calmé, il avait les pleins moyens cette fois-ci. L'orage et les épais enchantements qui entouraient la forêt avaient dû couvrir le début d'incantation. Néanmoins, la discrétion n'était plus de mise désormais. Il aurait exactement cinq minutes pour quitter les lieux une fois son sortilège lancé, le temps que les effluves démoniaques atteignent les rivages de l'Académie, qu'un Mage donne l'alarme, que des Gardes se rendent sur les lieux ou qu'un Mage localise l'emplacement exact de l'épicentre et s'y téléporte.

Il tourna les yeux vers les cieux. Le météore avait été avorté et on ne pouvait voir vaguement qu'une simple lueur rougeâtre percer péniblement la couverture nuageuse. Mais Bob savait très bien qu'au-dessus lévitait des blocs de granit pur enflammés attendant que la gravité reprenne ses bras. Même sans Psyché supplémentaire, ils seraient incontrôlables et pourraient réduire cette terre en désolation aisément.

Il balança les bras en arrière et cabra le dos. Il prit une inspiration à faire exploser ses poumons. Le démon rentré, il eut accès instantanément aux arcanes qu'il avait développé au cours de ses années. L'incantation du météore passa devant ses yeux. Il n'avait point menti sur cela, impossible d'interférer avec une fois le sortilège lancé. Lancer un second météore serait efficace, sauf sur la partie où il serait sensé empêcher ce même météore d'écraser tout sur son passage.

Le nombre d'options qui s'offraient à lui à travers les diverses arcanes qu'il passait en revue incombaient à chaque fois de sacrifier quelque chose pour arrêter le premier météore : un troupeau de chèvres enceintes, du sang de vierge égorgée, un enfant ayant perdue sa première dent de lait (mais pas la seconde). Ses yeux roulaient désespérément dans ses orbites mais rien ne venait. Aucun sortilège démoniaque ne lui permettrait d'assurer l'intégrité du bâtiment ainsi que celle de ses occupants.

Il se rendit compte de l'approche erronée au problème. Il tentait de chasser la destruction par provoquer une catastrophe assez puissante pour occulter la première en date. C'était comme pratiquer une saignée pour combler une hémorragie. Le feu n'engendrait que le feu, l'équation était infinie. Comment pourrait-il repaître ces flammes insatiables qui salivaient d'avaler ces kilomètres de terres à la ronde et d'en lécher le sol de gourmandise jusqu'à en consumer le moindre brin d'herbe ?

Et alors, la solution apparut d'un trait audacieux. Les arcanes démoniaques ne l'aideraient point car leur revers était et sera toujours talionique, demandant un tribut plus élevé encore. Il devait briser l'équation d'un claquement de doigt. Contre le chaos et le néant, il devait se placer comme porteur de l'harmonie et de l'ordre.

De ses deux mains sortirent des torrents de flammes qui se répandirent au sol, noyant la clairière dans une mare enflammée. Il psalmodia quelques mots aux intonations rauques et imprononçables pour un simple humain composé d'un simple set de cordes vocales et d'une seule langue mais son anatomie aimait sortir de l'ordinaire humanoïde dans ces moments. Les flammes s'agglutinèrent en cinq points autour de lui, crachant de violentes étincelles et langues de feu qui venait lécher les environs.

Quant au demi-diable, il effectuait des rotations complexes de ses bras pour maintenir tout cet étrange rituel en place. Quand tout fut stabilisé, il ancra solidement ses deux pieds dans le sol. S'il ne pouvait empêcher le météore de tomber, il fallait qu'il le fasse se consumer bien avant qu'il n'atteigne l'Académie et même qu'il émerge de l'orage. Et il venait de sortir d'une expérience fructueuse qui ne demandait qu'à être reproduite ce moment même.

Puisant à grands coups d'inspirations profondes dans sa Psyché démoniaque, Balthazar manipulait une quantité phénoménale d'énergie. A chaque fois qu'il brassait des bras, des langues de flammes jaillissaient des colonnes de feu érigées autour de lui. Elles formaient alors une courbe élégante et venait s'agripper à ses poings auxquels elles se fixaient. Le demi-diable toussait et ruminait de tout son être, concentrant toute cette Psyché environnante dans ses deux poings. Le sortilège était encore bien trop instable pour tenter de le formuler en incantation, il y travaillerait plus tard.

La mer de flamme reflua vers lui alors que des arcs volcaniques majestueux fondaient sur lui, l'inondant de cette énergie malsaine. Sa vision se fit trouble et les crépitements se firent murmures de destruction à ses tympans. Il n'aurait qu'à incliner ses bras vers l'Académie et il serait certain d'en raser le quart. Il secoua la tête, agitant sa crinière brune désormais enflammée qui tirait un tantinet sur le roux braisé comme pour se débarrasser de tiques importunes. Dans sa tête, il se répétait sans cesse l'optique qu'il devait conserver : annihiler ce foutu météore.

Quand les flammes se furent taries, il sentait l'énergie instable se débattre dans ses poings, s'accrocher à la moindre parcelle de sa peau, tenter de la déchirer goulument de ses canines éthérées. Mais une épaisse couche d'écailles pourpres s'étaient formées sur ses bras et restaient impassibles à leurs assauts. Bob était aux abois. Comme s'il était pris de nausées, il sentait son corps secoués de spasmes dont l'unique but était de briser sa volonté et de l'obliger à relâcher sa Psyché violemment aux alentours.

Il trouva néanmoins la force de lever le cou au ciel, contemplant ce ciel charbonneux fardés d'éclairs et de tonnerre, se concentrant sur la lueur rouge funeste qui serait sa ligne de mire. Il cabra son dos, faisant rouler ses muscles et articulations nouvelles dues à sa forme démoniaque comme les rouages grinçant d'une catapulte. Et il abaissa la manivelle, relâchant la pression et hurla à pleins poumons dans une langue exotique que son père lui avait apprise :

-WITNEEEEEEESSSSS !

Tel un fouet, son corps se tordit et ses bras se relâchèrent vers les cieux. Ce ne fut point une boule de feu mais un gigantesque trait de flamme qui jaillit de ses mains crochus. Toute sa volonté était bandée pour réguler le flux magnifique d'énergie qui se dégageait de ses mains. Il essayait par tous les moyens d'empêcher les flammes de se répandre sur ses flancs et de venir consumer les alentours.

L'énergie se déversa et monta à une folle allure dans les cieux. Le rayon lumineux prit une circonférence plus importante durant son ascension. Il semblait vouloir fuir au plus haut, escalader une falaise imaginaire comme s'il avait le diable à ses trousses. Cette dernière affirmation n'était au final pas totalement erronée.

Lorsque le sortilège vint frapper la coque duveteuse, celle-ci céda sans plus de discours. Un trou béant se forma à travers, forçant le cumulo-nimbus à s'effondrer sur lui-même. Les flammes dévoraient le nuage de l'intérieur, le veinant de cratères et de fissures assassines. Les cieux gémirent un tonnerre assourdissant signifiant l'agonie imminente de l'orage.

Bob comprit que son sort venait de frapper le météore avorté lorsque la pression s'accentua sur ses membres, drainant un surplus de Psyché. Les flammes tentaient d'échapper à leur destin autodestructeur en cherchant à se faufiler entre les griffes déployées du demi-diable. Il peinait de plus en plus à contenir leur avancée. Aspect plus inquiétant, sa conscience basculait de façon alternée dans un brouillard douillet. Il n'avait jamais pompé autant de Psyché démoniaque et sa cervelle avait bien du mal à maintenir son esprit aux commandes alors que les tentations malsaines se multipliaient au sein de ses pensées.

Alors qu'il sentait son esprit approcher dangereusement le coma forcé, il n'avait plus le choix que d'interrompre son sortilège avant que sa conscience ne disparaisse, consumée par cette Psyché démoniaque. Il verrouilla de nouveau la valve de la Psyché. Au prix d'un ultime effort, il sépara ses deux paumes des cieux. Les flammes se courbèrent atrocement autour de lui, tentant de se rattraper à un quelconque combustible mais la terre avait déjà été consumée et l'air ne contenait plus beaucoup d'oxygène. Elles moururent dans un crépitement alors que Bob relâchait l'effort. Il sentit tout son corps se désarticuler, comme une marionnette dont les fils tendus cèderaient et il tomba à genou soulevant cendres et poussière autour de lui. Il trouva néanmoins la force de lever les yeux au ciel.

La colonne de flamme s'exténua, la base remontant à vive allure vers les cieux et laissant une trainée de braises sur son passage. Comme une chandelle sans cire, la mèche se perdit dans les gouffres célestes. S'en suivit une vive lumière presque solaire, accompagnée d'une profonde détonation, qui se propagea en onde de choc parmi la voute céleste. Les nuages semblèrent s'évaporer en un instant au-dessus de l'Académie, dévoilant une boule de feu incandescente en vol stationnaire au-dessus. Bob, n'étant que peu pieux, s'autorisa néanmoins une rapide prière à un dieu quelconque pour éviter que celle-ci ne s'abatte sur lui.

La boule de feu sembla se contorsionner de folie. Des rubans solaires ceignirent sa taille, orbitant gracieusement. Au fur et à mesure que leur révolution s'accélérait, ils se refermèrent prestement dans un tourbillon infernal. Un feu d'artifice rouge sang embrasa les cieux, projetant des milliers de fusées et de particules sur ses flancs. Bob se prit à croiser les doigts. Ces petits météores fusaient vers lui comme un essai de frelons aux dards luisants.

Miraculeusement, sa rétine vit s'évanouir dans le ciel désormais étoilé ces lanternes funestes qui se consumèrent sur elles-mêmes. Un sourire enfantin se plaqua sur son visage. Il avait réussi. Il s'était prouvé à lui-même que les limites de la Pyromagie pouvaient être repoussées. Jamais de mémoire de sorcier il n'avait lu un Pyromage stopper un sortilège démoniaque !

Il voulut se relever et crier sa victoire alors que le feu d'artifice s'évanouissait totalement parmi les constellations mais il se rappela qu'il ne lui restait déjà plus que cinq minutes avant que toute l'Académie se retrouve sur le brans-le-bas de combat.

Il se tourna vers l'horizon terrestre. Le gigantesque pin qui l'avait abrité n'était plus qu'une vulgaire souche incandescente et fumante. Les hais s'étaient ployées sous la chaleur. La terre était brulée et on pouvait y voir clairement dans ses sillons cendrés un pentacle démoniaque y apparaître. Une voix de gueule de bois résonna dans sa boite crânienne :

-Tant de potentiel et tu vas finir la tête détachée de ton corps quand ils découvriront ce que tu as fait, persifla l'Autre.

-Ferme la, éructa Bob dont le ton était redevenu plus humain, je me suis caché toutes ces années, ils n'en seront rien.

-Effectivement, mais pendant toutes ces années, j'étais ton allié, murmura-t-il…..

Sur ses paroles sybillines, la présence de l'Autre disparut à l'intérieur de son esprit. Le demi-diable était bien placé pour le savoir. Garde tes amis près de toi et tes ennemis en plus près. Et le sien ne pouvait l'être plus désormais.