Chapitre 2

"Dis, Anri, depuis quand tu joues les charpentiers ?"

Yuan leva la tête vers le ciel, profitant d'une journée ensoleillée, la première depuis son arrivée, alors qu'il buvait une tasse de thé avec son frère dans son jardin. Ce dernier le dévisagea et Yuan ne pouvait que l'imaginer, son visage anguleux et sans sourcil, avec ses piercings et ses étranges vêtements, en train de le scruter pour savoir ce qu'il voulait dire.

"Tu deviens comme ton élève, Yuan. Ce que tu dis n'as pas de sens."

L'interpellé comprit ce que son frère aîné ne disait pas. La raison pour laquelle il avait choisi de s'exiler ici, de trahir et de quitter le clan en même temps que Muramasa, ce ne serait pas aujourd'hui que Yuan la saurait. Il haussa les épaules. Si Anri était heureux, c'était l'essentiel.

"Tu ne devrais pas être ici." Lui reprocha ce dernier. "Que dira l'ex Roi Rouge s'il le découvre ?"

Oh, l'ex Roi Rouge ne dirait rien, ce n'était pas son genre. Il se contenterait de le tailler en pièce probablement. Après avoir fouillé son esprit à la recherche de tout type d'information importante… Yuan le savait.

"Notre famille a besoin de toi, là-bas. Après la trahison de maman, la mienne, et le comportement de papa, tu es la seule barrière entre la colère du clan et nos frères et sœurs."

Ça aussi, Yuan le savait. Néanmoins, c'était aussi pour ses frères et sœurs qu'il était venu. Il pouvait entendre les rires de ses neveux et nièces les plus vieux qui jouaient dans l'herbe non loin. Ses sourcils se froncèrent.

"Malian et Lilian s'inquiètent pour toi. Personne n'en parle vraiment, tu sais, mais… Les quintuplés dorment toujours ensemble maintenant. Anna râle beaucoup moins. Et Angelica a arrêté la musique. Ah, et Anthony s'est fait des piercings partout."

Le silence s'étendit entre les deux frères. Ils connaissaient tous les deux très bien leur fratrie et ces simples changements de comportements étaient significatifs. Ils n'allaient pas bien. Ils restèrent ainsi, à boire du thé et à profiter du calme de la montagne, pendant de longues minutes. Chaque silence remplis de plus de mots qu'aucune de leurs paroles.

"Ils savent que tu es parti ? Que tu m'as trouvé ?" lâcha finalement Anri.

"Ils savent que je suis parti faire un rapport sur les troupes des Tokugawa."

L'aîné laissa échapper un rire désabusé.

"Alors, ils en sont toujours là, hein ? Prendre le pouvoir sur le Japon, priver les hommes de leur libre arbitre…" Yuan ne répondit rien. Que pouvait-il répondre de toute façon ? Que oui, ils en étaient toujours là. Que oui, pour lui aussi, les yeux rouges brillant du Roi qui aurait dû laisser son trône des années auparavant ne représentaient pas le pouvoir, ni même le sang ou les rubis mais la folie qui habitait son esprit ? Que lui aussi, il aimerait partir, s'enfuir vivre une vie tranquille reculée dans la montagne ? Mais contrairement à son frère, il n'abandonnerait pas sa famille. Ce dernier dût ressentir ses reproches car il soupira, un son las qui vieillit son corps éternel de dix ans. "Je ne peux pas revenir, Yuan. Et pas seulement à cause de la famille que j'ai ici." S'empressa-t-il d'ajouter. Il hésita ensuite. Ce qui attira l'attention de son cadet. Anri n'hésitait jamais. Finalement, il se décida. "Sache simplement que tout ça, mon départ, cette maison, c'était la dernière requête de maman avant de mourir."

Le samurai se figea, ses sourcils se levant au-dessus de son bandeau. Leur mère, malgré toute sa douceur, avait elle-aussi été une des quatre sages en son temps. Rien de ce qu'elle ait pu dire sur son lit de mort n'était insignifiant. Yuan soupira et n'insista pas. Si Anri était là pour obéir à leur mère, c'était parce qu'il avait une mission. Et leur mère n'avait jamais eu qu'un seul but dans sa vie : protéger sa famille.

Il lâcha un rire incrédule qui fit s'envoler quelques oiseaux devant eux. Il supposait qu'il n'avait plus qu'à rentrer chez lui protéger sa famille, attendre le retour de son élève, attendre que le temps lui apporte des réponses et attendre son heure… Personne n'avait oublié le meurtre de sa mère. Et surtout pas lui. L'ex-Roi Rouge paierait…

"Yuan," intervint Anri d'une voix calme, une main sur l'épaule de son frère, "tu fais peur aux enfants."

L'interpellé, sortit de ses pensées, se rendit compte qu'effectivement, ses neveux et nièces, à quelques mètres d'eux, tremblaient et prenaient de grandes inspirations terrifiées. Il prit à son tour un grand bol d'air qu'il expira de toutes ses forces. Dans un effort de concentration, il arriva à ravaler son aura maléfique. Il finit sa tasse de thé d'une goulée et se leva, prêt à repartir, maintenant qu'il avait, en quelques sortes, les réponses qu'il était venu chercher. Car malgré son petit détour, il était réellement censé passer par le champ de bataille de Sekigahara. Il s'arrêterait peut-être pour la nuit dans la petite auberge miteuse au pied de la montagne. Ce qu'il lui faisait penser… Il s'arrêta à mi-chemin dans le jardin.

"Dis, Anri, tu es le seul Mibu à vivre ici, pas vrai ?"

Son frère le scruta, cherchant d'où pouvait venir une question pareille. Lorsqu'il n'arriva pas à déchiffrer son petit frère, comme d'habitude, il abandonna.

"A ce que je sache."

Sur ce, et sans un mot, Yuan hocha la tête et disparut dans les bois qui entourait la maison. Ils ne se disaient jamais au revoir. Car ils ne savaient jamais si c'était un simple au revoir ou un adieu.


Yuan s'arrêta, sa capuche masquant son visage mais ne diminuant pas sa "vision". Devant lui, souillée par la pluie qui ricochait sur les feuilles et les branches, s'étendait la forêt d'Aokigahara, la forêt maudite. Il haïssait cet endroit. C'était un lieu de non-droit. Un lieu où les échecs des essais scientifiques des Mibu atterrissaient, déformés et monstrueux. Un lieu que les Hommes craignaient et dans lequel ils ne s'aventuraient jamais à moins d'y être contraint. Un lieu qu'il devait traverser pour rentrer chez lui car au plus profond de la forêt, là où aucun humain n'arrivait, s'étendait les terres sacrées du Clan Mibu.

Le samurai plissa le nez et enfonça un peu plus les mains dans ses poches. Il avait vu beaucoup de morts, beaucoup de sang sur le champ de bataille de Sekigahara. La puanteur avait été telle qu'il n'aurait pas cru retrouver son odorat un jour. Et pourtant, l'odeur de sang et de mort était si importante dans la forêt que, même à quelques centaines de mètres, elle l'agressait de plus belle.

Après son départ de chez Anri, Yuan s'était arrêté chez la jeune aubergiste. Il avait commandé un repas et réservé une chambre, comme les fois d'avant, et ce qu'il avait redouté arriva. Elle avait renversé son repas sur le sol de la salle. Il sourit en repensant à la méfiance qui avait irradié d'elle lorsqu'il l'avait aidé sans mal à nettoyer. Le soir venu, ils avaient parlé un peu, surtout de son père. Son père… Son corps était-il quelque part dans cette forêt ?

Ensuite, ils avaient reparlé de la guerre, de la grande bataille qui n'en finissait pas. Yuan l'avait écouté en silence, alors qu'elle se libérait de ses inquiétudes, sans jamais lui dire que, quelques jours plus tard, caché dans les ombres, ils seraient au beau milieu de Sekigahara. Ce qui le rappela son problème actuel, celui qui le bloquait ainsi à la lisière de la forêt… Kyo… Kyo aux yeux de démons, le plus célèbre des déserteurs du clan, était sur le champ de bataille, tuant tout sur son passage avec ses quatre compagnons. Un de ses compagnons étant Keikoku… Mais il ne voulait même pas essayer de deviner la logique de son "chat errant" d'élève. Non, trop de maux de tête pour aucune réponse.

Toujours était-il que Kyo était là-bas. Si Yuan ne disait rien, l'ex Roi Rouge enverrait son pantin, Nobunaga, à la guerre, persuadé que celui-ci annihilerait les troupes ennemies et que le pouvoir serait au Mibu. Sauf que Kyo le tuerait avant. Encore. Et l'idée de participer à un nouvel échec politique de l'ex Roi Rouge était tentante… D'un autre côté, il y avait la possibilité que ce dernier soit déjà au courant et qu'il interprète le silence de l'un de ses quatre sage comme une trahison, envoyant ce dernier droit vers sa mort…

Le samurai se laissa tomber dans l'herbe humide, en tailleur, et appuya sa tête sur une de ses mains. Il hésitait… C'était quand même tentant… Rien que pour voir la tête du vieux singe lorsque son pion favori lui reviendrait en pièce détachée. Encore. Yuan retint un rire sarcastique.

Soudain, un bruit retentit à la lisière de la forêt, des branches cassées, un pas lourd et chancelant sur l'herbe. Yuan releva la tête et utilisa ses "yeux de l'âme" pour savoir à qui il avait à faire. Etait-ce un Mibu qui partait en mission ? Ce serait surprenant, l'ex Roi Rouge n'aimait pas beaucoup faire sortir ses moutons de la bergerie. Ou alors un habitant de la forêt ? Si c'était le cas, il devrait le tuer… Cependant, lorsqu'il dirigea son don sur l'intru, un détail le fit tiquer. Il avait la même aura que la fille de l'auberge. Exactement la même.

Le "sage" se leva d'un geste souple et s'avança vers l'homme, désormais à genoux dans l'herbe, le souffle court et l'odeur de sueur et de sang l'entourant. Yuan n'avait pas besoin d'yeux pour savoir que l'homme avait dû faire une mauvaise rencontre dans la forêt et qu'il ne survivrait pas à ses blessures. Il lui donnait une heure, peut-être deux, avant de mourir. Pris d'un élan de compassion pour l'orpheline que l'homme laissait derrière lui, Yuan s'accroupit devant le condamné, ses deux coudes appuyés sur ses genoux et les pointes de son bandeau trainant par terre.

"Ce n'est pas très malin d'aller se promener dans la forêt interdite."

L'homme releva la tête et, lorsqu'il vit qui était en face de lui, il prit une grande inspiration et se jeta à terre en une révérence maladroite.

"Sire Yuan," salua-t-il respectueusement. L'interpellé ne bougea pas d'un cil mais son cerveau tournait à plein régime. Les habitants de la forêt et les Hommes ne connaissaient pas de Sire Yuan. Seuls les habitants du clan Mibu connaissaient ce nom. Et encore. Les membres de la caste supérieure, prétentieux et imbus d'eux-mêmes ne l'appelaient que Yuan, malgré son poste prestigieux, et dans son dos, il était surtout appelé le fils de la traitresse. Un membre de la classe inférieure donc. Son instinct avait vu juste. Anju n'était pas une humaine avec un nom de Mibu. Elle était soit une excellente menteuse, soit une fille de déserteur sans le savoir… Il fronça les sourcils.

"Que fais-tu ici ?" demanda le sage, d'une voix beaucoup plus tranchante désormais. Si une Mibu, possiblement traquée par le clan, savait qui il était lorsqu'il était venu dans la montagne, il y avait un risque qu'Anri soit découvert. Si c'était le cas, lui, sa famille et Yuan mourrait tous exécutés. "Réponds !" ordonna-t-il lorsque l'homme n'en fit rien. Avait-il perdu connaissance ? Non, il sursauta sous l'assaut de l'aura destructrice de l'un des cinq plus puissants du clan.

"Je…" il hésita. Yuan changea de tactique.

"Réponds et ta mort sera rapide. Si tu ne le fais pas," il tendit sa main vers les yeux de l'inconnu, mettant en évidence son tatouage sinueux, "je dévorerai ton âme."

"J'étais," s'empressa de répondre l'homme, tremblant comme une feuille, toujours agenouillé dans l'herbe, "Je suis," se corrigea-t-il, "un déserteur du clan. Ma femme… Ma femme était une chamane et… et elle est tombée enceinte." Et le croisement d'une chamane et d'un Mibu, même de basse classe, était un trésor pour Hishigi et pour ses expériences scientifiques glauques, pensa Yuan en soupirant. Le mourant dût comprendre car il enchaîna : "Ma femme est morte en accouchant et, quand j'ai récupéré l'enfant, j'ai… je me suis enfui…"

"Oui, oui," coupa Yuan en agitant sa main tatouée dans les airs, main suivi du regard par l'homme toujours terrorisé par la menace qu'elle représentait. Il avait compris l'idée. "Ma question était que fais-tu ici, maintenant ?"

"Ma fille, elle… les yeux rouges…" marmonna-t-il seulement dans un couinement pitoyable. Yuan quant-à-lui, s'était figé, sa main toujours dans les airs. Quoi ? "Maitre Hishigi… C'est un homme bon. Il m'avait laissé partir. Avec ma fille." L'homme s'arrêta pour cracher le sang qui emplissait ses poumons. "Je suis venu le voir, lui demander de l'aide. Je… Je ne suis jamais arrivé jusqu'à lui… Chinmei… Chinmei était là, dans la forêt… Il…"

L'homme commençait de s'étouffer dans son propre sang. Yuan soupira. Chinmei était un monstre. Il n'aurait même pas eu la décence d'achever sa proie, non, il la laissait mourir de ses blessures internes… Même si dans ce cas, ça l'arrangeait. Néanmoins, si Chinmei savait qu'Anju avait un potentiel aux "yeux rouges", alors l'ex Roi Rouge savait et les assassins étaient peut-être déjà en route… Yuan regarda la forêt, imagina sa famille autour d'une table, à attendre son retour en riant. Il soupira et se passa une main rageuse dans les cheveux.

"Une dernière question," et c'était la plus importante, la survie de sa fille en dépendait, "est-ce qu'Anju sait ce qu'elle est ?"

La tête du père de famille se releva si vite que ses vertèbres craquèrent, comme devenu fou, il s'agrippa à Yuan, oubliant à qui il s'adressait, ou plutôt sachant exactement à qui il s'adressait mais oubliant ses bonnes manières.

"Vous connaissez Anju ?" demanda-t-il d'une voix tremblante, ses mains poisseuses de sang toujours dans la tunique du samurai. Oui, il l'avait croisée. Et si elle était en position de dire que Yuan des quatre sages avait rendu visite à son traitre de frère aux assassins dans l'espoir de sauver sa vie, il laisserait les soldats la tuer. Et il les tuerait ensuite. L'homme n'attendit pas de réponses. "Il faut l'aider, Sire Yuan ! Elle ne sait rien ! Rien du tout ! Pour elle, je ne suis qu'un aubergiste, elle n'est qu'une fille d'aubergiste dont la maman a disparu ! Elle ne sait rien. Je vous en prie…" supplia-t-il en pleurant, sa voix brisée. "Ne les laissez pas en faire un cobaye…"

Yuan resta immobile alors que l'homme glissait le long de son torse, en pleurs dans l'herbe humide, toute fierté oubliée. Il repensa à la fille de ce dernier, au sourire qu'il pouvait toujours entendre dans sa voix, à sa maladresse, à ses longs cheveux qui frémissaient lorsqu'elle se déplaçait, à son parfum léger, à son innocence. Il ne put s'empêcher de penser à ses propres sœurs. S'il avait fui avec Anri, emmenant le reste de sa famille avec lui, et qu'à l'article de la mort, il savait que des assassins Mibus arrivaient vers Malian ou Lilian ou Angelica ou même Anna, si forte qu'elle soit…

"Je ferai de mon mieux," promit-il en prenant la tête de l'homme entre ses mains. Il sentit la texture poisseuse de ses cheveux collés sur son crâne par la pluie. L'inconnu lui sourit, il pouvait le sentir sous ses pouces, un sourire soulagé, comme sa voix lorsqu'il reprit la parole.

"Merci, Sire Yuan. Et, s'il vous plait, ne lui dites rien… A propos de moi, de tout ça."

Yuan hocha la tête. "Je ferais de mon mieux." Promit-il à nouveau. Il attendit que l'homme ait prit une grande inspiration, qu'il ait fermé les yeux, et d'un coup sec, il lui brisa la nuque. Une fois sa besogne faite, il relâcha le corps sans vie de l'homme et le laissa tomber au sol. Il devait rester ici. Chinmei devait croire qu'il était mort de ses blessures, dans la douleur et le désespoir.

Le samurai se releva et, après un dernier au revoir à sa famille qui l'attendait, il fit demi-tour en courant et en jurant contre la pluie qui lui battait le visage et les bras et contre sa malchance. Il connaissait les assassins Mibus. Pour éliminer un "potentiel", même un qui ne savait pas se battre, l'ex Roi Rouge ne prendrait pas de risque et enverrait l'élite. Les assassins ne s'arrêterait pas, ne dormiraient pas, ne mangeraient pas, tant qu'ils n'auraient pas trouvé et éliminé leur cible. Et ils avaient probablement des heures d'avance sur lui. Sans parler du fait que pour une voyage tel que celui-là, il n'avait pas jugé nécessaire d'emmener son sabre… Yuan jura une fois de plus et accéléra.


Anju admira le ciel et le soleil qui brillait enfin sur la petite ville de Kibune. Le marché n'était pas plus fourni que d'habitude mais le beau temps semblait remonter l'humeur de tous les habitants. La vieille fleuriste qui avait perdu son fils à la guerre souriait aux clientes qui venaient chercher des fleurs pour leur porche. L'adolescent qui allait pêcher dans la rivière ses petits poissons de fritures, Kohei, fit un signe de main à Anju, l'invitant à venir goûter ceux qu'il était en train de faire frire, ses yeux noirs brillant à l'idée d'une vente possible. La jeune fille céda et l'approcha, profitant du bruit, des rires, de la vie tout simplement, qui emplissait la petite ville lorsqu'elle avait la chance de voir un jour de marché sous le soleil. L'aubergiste gouta un poisson, sourit et accepta d'en acheter quelques-uns pour se nourrir pendant qu'elle arpenterait les étals.

Une fois son achat en main, elle continua d'avancer, inspectant les fruits et légumes, les étoffes de tissus, les accessoires en bois… Bien sûr, elle n'avait pas les moyens de se payer quoique ce fut, à moins de ne rien avoir à manger, mais elle aimait toujours regarder, s'imaginer dans un de ces kimonos de soie avec une barrette en ivoire dans ses boucles blondes. Peut-être une bleue. Pour faire ressortir ses yeux et apporter un peu de couleur à ses cheveux presque blancs.

Soudain, une odeur infâme lui agressa les narines. Contrairement aux restes des clients, elle approcha l'étal en souriant.

"Monsieur Anri !" salua-t-elle l'homme à l'âge indéfinissable qui lui sourit en retour.

Il était vraiment étrange, avec ses traits anguleux, ses piercings et son absence de sourcils. En fait ses seuls points communs avec son frère étaient sa tenue étrange, toujours les bras et les mollets nus quel que soit le temps, et sa posture, le dos droit et les mains dans les poches.

"Bonjour, Anju," répondit-t-il de sa voix grave mais agréable. "Tu viens m'acheter des gâteaux ?"

La jeune fille agita la main en l'air et lui fit un sourire gêné.

"Non. J'aimerai bien mais…" Même s'ils étaient les meilleurs gâteaux du monde, pensa-t-elle en mordillant dans un poisson, elle ne pourrait pas se les offrir.

"Ah…" murmura le "Tengu de Kurama" avant de reprendre son sourire tendre, "Tiens," dit-il en lui tendant une boîte. "Cadeau de la maison." Anju accepta le cadeau avec toute la gratitude dont elle était capable. Même s'ils étaient immondes, elle les mangerait jusqu'au dernier, touchée par sa gentillesse. Elle le remercia encore et hésita. Elle n'était pas sûre que ce fût convenable de demander. "Qu'y-a-t-il ?" demanda l'homme, un sourcil – enfin, l'endroit où devrait-être son sourcil – arqué.

"Je…" Elle hésita. "Vous êtes bien le grand frère de Monsieur Yuan ?"

Le vendeur de gâteaux fit d'abord une tête étrange, presque… effrayante… avant de reprendre son expression habituelle. Il lui fit un sourire acéré, qui lui rappela celui de son frère. Elle dut se forcer pour conserver son sourire à elle.

"Alors c'était chez toi qu'il dormait ? Tout s'explique !"

Anju sentit ses sourcils disparaitre dans ses boucles blondes. Qu'est-ce-que ça expliquait ? Elle n'en savait rien. Néanmoins, maintenant qu'elle était lancée, autant aller jusqu'au bout. Yuan s'était arrêté une nouvelle fois dans son auberge, il lui avait dit qu'après ce soir-là, il rentrerait chez lui. Elle avait dû faire de son mieux pour ne pas perdre son expression avenante. Sans pouvoir se l'expliquer, elle avait eu envie de pleurer. Et, toujours sans pouvoir se l'expliquer, lorsqu'il était parti à l'aube, le lendemain matin et qu'elle était entrée dans la salle pour ne trouver que grand-mère Otsuka, elle avait vraiment pleuré dans les bras de la vieille femme.

"Tu es bien jeune encore…" lui avait murmuré cette dernière avec une douceur qui lui ressemblait si peu que les pleurs avaient redoublé.

Anju se secoua et revint au présent, et au visage d'Anri qui la dévisageait d'un air presque… moqueur… La jeune fille se concentra sur son cornet de poisson frit et baissa les yeux, les joues brûlantes.

"Il ne reviendra pas, hein ?" murmura-t-elle si bas qu'elle espéra presque qu'il ne l'ait pas entendu. Mais Anri, comme son frère, semblait avoir des oreilles bioniques.

"Probablement pas." Admit-il dans un sourire compatissant. Pourquoi tout le monde la regardait ainsi ? Madame Otsuka, Monsieur Anri… Elle n'était pas une idiote, elle savait qu'il lui avait plu. Sa grâce, son aura étrange, le mystère qui l'entourait, son sourire, son tatouage sur la main, ses épaules saillantes… La jeune fille rougit et faillit s'excuser auprès du vendeur de gâteau pour ses pensées mais s'arrêta juste à temps. De toute façon, même si elle avait eu l'intention de dire quelque chose de sensé, elle se serait figée.

Le sourire du Tengu s'était décomposé. Il fronçait les sourcils, ses yeux brillant d'un éclat qui fit frissonner la jeune fille. Sa mâchoire se contracta, sa peau bougea sous la pression, et sa posture se fit plus courbée, comme un renard prêt à sauter sur sa proie. Anju déglutit, difficilement, alors que ses mains se resserraient sur son cornet de poisson frit. Pourquoi la dévisageait-il comme cela ?

Finalement, elle se rendit compte, lorsqu'elle récupéra de sa frayeur, que, si ses yeux regardaient effectivement dans sa direction, il ne la voyait pas vraiment. Il semblait plutôt concentré sur son environnement. Comme les clients qu'elle voyait parfois qui essayaient d'épier les conversations des autres. Toutefois, quoi qu'épiait Anri, cela l'avait mis d'une humeur sombre. Et Anju ne savait pas quoi faire. Devait-elle le laisser seul, s'éclipsant en silence ? Ou plutôt rester là, plantée comme un piquet ? Aucune des deux solutions ne lui paraissait très glorieuse…

Elle n'eut pas à trouver de réponses, en définitif. Anri cligna des yeux et son regard se posa à nouveau sur la jeune fille en face de lui. Cette dernière déglutit à nouveau et attendit qu'il dise quelque chose. Lorsqu'il le fit, elle souhaita presque qu'il n'en fut rien.

"Quelque chose arrive, Anju. Des…" Il hésita, tout en commençant de remballer son commerce à la hâte. "Des brigands." Au loin, une clameur anormale commençait de raisonner. C'était ténu et personne autour d'eux ne réagissait mais, si elle tendait l'oreille, elle pouvait se rendre compte que quelque chose n'allait pas à l'entrée nord de la ville. Qu'Anri sache exactement le problème restait un mystère mais… "Rentre chez toi, gamine." Ordonna-t-il, ses paquets sur le dos. "Vite."

Anju ne se le fit pas dire deux fois. Le temps qu'il avait pris à Anri pour finir sa phrase, les gens autour d'eux s'étaient figés. Les cris commençaient de raisonner au loin. Et ils se rapprochaient de plus en plus. Le Tengu disparut si vite dans la foule que la jeune fille n'eut pas le temps de le remercier. A son tour, elle prit ses jambes à son cou. Cependant, ce qu'elle n'avait pas prévu, c'était que sa réaction créa le début d'une panique de masse. Tous les habitants du village autour d'elle commencèrent de l'imiter, la plupart criant de peur, persuadés que l'armée des Tokugawa était à leur porte. La jeune fille fit de son mieux pour rester debout et garder les yeux droits devant elle malgré la bousculade générale. Elle ne devait pas se perdre. Elle devait courir, courir jusqu'à chez elle.

A cause d'un coup d'épaule à sa droite, elle perdit l'équilibre, échappant ses gâteaux et poissons au passage. Elle tenta de reprendre son équilibre alors qu'elle continuait d'avancer vers l'autre sortie de la ville, opposée à celle d'où venaient les cris, mais les poussées continues des autres villageois ne rendaient pas la tâche simple. Finalement, elle glissa sur un objet dur, peut-être un rocher, peut-être un article vendu sur le marché, et tomba à terre. Elle lâcha un cri lorsque ses genoux heurtèrent la terre. Un coup de genou dans son dos, si violent qu'il lui coupa la respiration, la projeta au sol. Dans un mouvement dû plus au reflexe qu'à sa propre réflexion, complètement occultée par la panique, elle leva ses bras pour protéger sa tête des gens, fou de terreur, qui courraient autour et sur elle sans lui prêter la moindre attention. Elle aurait pu tenter de se relever mais elle avait trop peur qu'en posant les mains au sol pour se relever, quelqu'un lui heurte la tête. Quoiqu'il arrive, elle devait rester consciente. Elle se roula donc en boule au sol et réalisa, avec horreur, que l'objet qu'elle avait heurté était en fait un enfant, mort écrasé dans la bousculade. Elle se mordit la lèvre pour ne pas pleurer, sa respiration hachée, ses bras tremblant au-dessus de sa tête, alors que les cris de douleur et les tintements métalliques se rapprochaient.

Elle resta ainsi pour ce qui lui sembla être une éternité, face à l'enfant aux yeux vides, alors que des pieds la blessaient tant de fois qu'elle ne sentait plus rien à part une douleur générale, sur l'ensemble de son corps. Finalement, alors qu'elle restait couchée, tremblante, comme hypnotisée par le corps mutilé de l'enfant, elle réalisa que plus personne ne la frappait, que plus aucun son ne retentissait dans la rue d'habitude si vivante. Que même les bruits de sabres s'étaient arrêtés… Elle se releva péniblement sur un bras, ses yeux brillant de larmes embrumant sa vision.

Cependant, alors qu'elle scrutait son environnement, elle se figea. Une dizaine d'hommes, masqués et tous habillés du même uniforme rouge, l'encerclaient. D'abord, aucun ne bougea. Elle dévisagea celui qui lui faisait face. Son masque blanc avec un motif rouge qui serpentait sur toute la longueur, sa hauteur, la largeur de son torse, son impassibilité. Encore plus effrayée qu'avant, alors qu'elle n'aurait pas cru ça possible, elle tourna la tête frénétiquement dans un effort pour faire face à tous ses opposants. Tous pareils. Pourquoi étaient-ils tous pareils ?! Que voulaient-ils ? Pourquoi ne bougeaient-ils pas ?

Anju n'osait pas se relever, de peur que, comme plus tôt, un de ses mouvements provoque ceux des autres. Cependant, malgré sa tactique, celui qui lui faisait face hocha la tête et le groupe, comme d'un seul homme, se mit à tourner autour d'elle, formant un cercle infranchissable. Ils bougeaient si vite que tout ce qu'elle pouvait voir était un anneau rouge qui se refermait sur elle.

La jeune fille sentit la panique et la terreur prendre le dessus. Elle laissa échapper un petit cri pitoyable qui fut suivi par un torrent de larmes alors qu'elle essayait de se relever sans succès. Ses jambes se dérobaient sous son poids et elle en était réduite à pédaler dans la terre. Elle abandonna et pria. Elle pria pour que quelqu'un, son père, Yuan, Monsieur Anri, n'importe qui, même un inconnu, vienne à son secours. Cependant, lorsqu'elle ouvrit les yeux, elle comprit qu'elle n'aurait pas cette chance. La lame d'un sabre s'abattait sur elle.

Une voix qu'elle ne connaissait pas raisonna dans sa tête.

Tu vas mourir…Tuer ou être tué...

"Non !" hurla-t-elle. Elle ne voulait pas mourir.

Soudain, l'air autour d'elle sembla changer. Que se passait-il ? La lame se figea à quelques centimètres de son crâne.


A/N : Bon comme vous pouvez le remarquer, ce one shot n'est pas resté un one shot. J'aime beaucoup l'univers de sdk, il offre beaucoup de possibilité. Au début, quand j'ai écrit le one-shot, je voulais partir sur quelque chose de simple et léger, du genre raconter chaque passage de Yuan à l'auberge. puis j'ai réalisé qu'il n'y avait aucune raison qu'il passe si souvent et en plus, cela ne m'offrait pas la possibilité de rejoindre l'histoire du manga. Je suis donc partie sur quelque chose de plus sombre et plus violent même si l'humour du manga sera là. J'espère que ça vous plait.

Réponses aux reviews :

Neliia : Je n'ai pas compris ta remarque du début. Tu disais vouloir voir le point de vue de Yuan. Sur le chapitre 1 ? Mais on le voit déjà toute la première partie du chapitre... Je suis désolée, je crois que je n'ai vraiment pas compris xD En tout cas, merci ! Et oui, le charisme des personnages principaux... Il faut avouer que c'est vrai. Même si j'ai toujours préféré les secondaires malgré tout (Luciole est juste à mourir de rire).

Lucie 1411 : je t'ai répondu par MP ;)

Layla : Merci, j'espère que tu ne m'en voudras pas d'avoir fait quelque chose de moins "léger" avec la suite.

Breaker : Merci. Il n'y a pas "la vieille" dans ce chapitre mais j'espère que ça t'a plu.

Voilà, sachez que cette histoire, que j'écris en parallèle d'une autre sur Game of Thrones (qui n'en finira jamais lol), est véritablement faite parce que on ne PEUT PAS avoir si peu de fanfic sur Yuan. C'est juste impossible ! Néanmoins, si je vois que je n'ai plus de réponse, je laisserai la priorité à mon autre fiction et ne publierai celle-là que rarement, voir pas du tout (même si je vais l'écrire, je veux savoir où mon cerveau va emmener Anju.). Donc à vos claviers !

Et n'hésitez pas, toutes remarques bonnes ou mauvaises est plus qu'encouragée. Je publie pour me perfectionner.