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Chapitre 3 – Chien de Guerre
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La nuit était tombée depuis quelques temps déjà. Le petit groupe s'était installé dans une caverne, non loin de l'entrée. Un grand feu dévorait des branches et des brindilles, tout en illuminant les parois de la grotte. En silence, Norah l'observa quelques secondes avant de reporter son attention sur les énergumènes sur lesquels elle était tombée. Ce n'était pas la peine de parler du Coffre. La seule chose à savoir à son sujet était que dans le dictionnaire, son nom était synonyme de « danger », « mort violente » et « destructeur ».
Tout d'abord, il y avait Cumin. Non content de porter un nom d'épice et d'être un nain de jardin en terre cuite, celui-ci l'avait jaugé du regard avant de la gratifier d'un tonitruant « c'est étrange, vous ressemblez beaucoup à la reine de mon pays natal : elle aussi, elle a des airs d'abrutie congénitale ». La jeune fille n'avait pas su quoi répondre. En effet, c'était bien la première fois qu'on la comparait à une reine et qu'on l'insultait en même temps, dès la première rencontre. Soufflée, Norah s'était contentée d'ouvrir et de refermer la bouche comme un poisson hors de l'eau lorsque la seule fille du groupe avait détourné son attention.
Celle-ci s'était présentée comme étant Helizabeth Yuki Phoenix Ebony Saphira Bella Mary Sue-Cullen-Dumbledore-Skywalker-Vetinari-Archon (« fais comme nous et appelle la simplement Héli », lui avait soufflé Ali en levant les yeux au ciel), princesse perdue du royaume disparu des elfes aux cheveux étincelants et maîtresse des dimensions. Régulièrement, Héli avait ponctué son discours de mouvements de cheveux rappelant les pubs l'Oréal à Norah, qui s'était dit qu'il était criminel d'avoir d'aussi beaux cheveux alors qu'elle, fille normale, avait toutes les peines du monde à entretenir les siens. L'autre réflexion désagréable que s'était fait la jeune fille, c'était que le corps absolument parfait de son interlocutrice ne pouvait pas être naturel. Il ne peut que y avoir de la chirurgie esthétique derrière tout ça, c'est pas possible autrement, se rassurait mentalement Norah.
Venait ensuite Ali, qui, avec son accent anglais ô combien familier et rassurant, était probablement le plus normal du groupe. Et c'était justement vers lui que Norah s'était tournée puisque Cumin préparait le repas à l'aide d'une marmite et d'ingrédients divers et variés qu'il sortait du Coffre (mais, n'y avait-il pas une langue et des dents, là-dedans, se demanda Dodo avant de se faire la réflexion que de toute façon, de la nourriture reste de la nourriture) et qu'Héli semblait absorbée par l'énorme bracelet cliquetant comme une horloge qu'elle portait au poignet.
« Qu'est-ce que tu fais, demanda Norah à Ali tandis que celui-ci agitait sa baguette à l'entrée de la grotte.
- Je créé une barrière pour que personne ne remarque l'entrée de la grotte. Ça peut toujours être utile : on ne sait pas trop où on est, ni ce qui y traîne.
- Oh je vois... Tu es un genre de sorcier, c'est ça ? Comme dans Harry Potter, hésita Norah après quelques instants de réflexion. »
Ali fronça les sourcils puis se tourna vers Norah. Il la scruta longuement, l'air éberlué. La jeune fille, elle, commença à se demander si elle n'avait pas dit une bêtise. Peut-être que ce Ali n'était pas du tout comme les gentils petits élèves de Poudlard créés par cette chère Rowling. Ou alors, comme elle supposait qu'il vivait à Eldarya, il ne savait tout simplement pas ce qu'était Harry Potter. C'était parfaitement possible. Mais la réaction d'Ali contredit les deux hypothèses de Norah et fit comprendre à la jeune fille qu'il connaissait autant ce pays qu'elle.
« Mais... Comment ça se fait que tu saches qui est Potter ? Je sais bien qu'il est célèbre, mais tu vas pas me faire croire que même dans un autre monde, il trouve le moyen de faire parler de lui ?!
- Bah... Tout le monde connaît Harry Potter, se justifia Norah. On a tous lu un des livres ou vu un des films au moins une fois dans nos vies. On a tous rêvé de recevoir notre lettre de Poudlard un jour... D'ailleurs, j'attends toujours la mienne, plaisanta Norah.
- Attends, ça veut dire que tu une cracmole, demanda Ali au bout d'un moment.
- Quoi ? Mais non ! »
Sur le moment, Ali lui avait parut (presque) normal. Désormais, Norah avait simplement l'impression de parler à un fou convaincu d'être un des personnages de son livre préféré. Puis, le moment où il avait marmonné un « récurvite » tout en agitant sa baguette dans sa direction lui revînt en mémoire. Aussitôt, les tâches sur les vêtements de Norah avaient disparu. A partir de là, deux hypothèses s'offraient à elle. Et puis, à l'instant, il érigeait une barrière magique, non ? Donc, soi elle était tombée sur une fou fan de cosplay et très doué en effets spéciaux, soi elle avait face à elle un authentique sorcier originaire de Poudlard.
Mais au fond, en quoi était-ce si surprenant ? Des fichus champignons l'avaient bien largué dans un autre monde, le Coffre marchait et un nain de jardin parlait ! Alors au fond, qu'est-ce que c'était, un anglais sorti tout droit de livres racontant les aventures d'un binoclard et de ses amis au sein d'une école de magie perdue en pleine Ecosse ?!
Le cerveau de Norah lui, jugea que c'était beaucoup trop d'informations nouvelles à prendre en compte d'un coup. Si celles-ci étaient venues au compte-goutte, ça serait passé tout seul ! Il les aurait assimilé à son rythme ! Mais non. Tout était venu en une seule journée. C'était trop d'un coup. Alors, le cerveau décida de faire ce qui lui semblait être le plus raisonnable : prendre une pause bien méritée puis reprendre le travail le lendemain, pour tout assimiler comme il le fallait.
Ali était sur le point de demander à Norah comment se faisait-il qu'elle soit au courant de l'existence d'Harry Potter lorsque soudain, sans prévenir, elle s'évanouit dans ses bras.
« Eh bien Ali, ricana Cumin qui s'était détourné de la préparation du repas pour observer l'échange. Tu nous avais caché avoir tant de succès chez les thon-potiches, que ta simple présence provoque des évanouissement dans leurs rangs.
- La ferme Cumin, maugréa le sorcier. »
Soudain, Héli se redressa, l'air soucieuse. La jeune femme s'approcha de ses compagnons et brandit sous leurs nez son énorme bracelet cliquetant. Sa voix mélodieuse résonna et se répercuta en écho dans la caverne tandis qu'elle prenait la parole.
« Il y a un problème avec le transporteur... Je crois que les attaques de ce serpent de mer géant dans le dernier monde que nous avons visité a dû le détraquer, expliqua-t-elle. Il y a des chances pour qu'on reste ici un moment.
- De toute manière, c'était ce qu'on comptait faire, non, fit remarquer Ali en déposant doucement Norah sur le sol.
- Oui, bien sur. C'est ce qu'on fait à chaque nouveau monde. Mais je veux dire qu'il y a des chances pour qu'on reste un peu plus longtemps que d'habitude. Le temps de réparer le transporteur. »
Héli jeta un regard inquiet à son bracelet, dont les aiguilles s'agitaient dans tous les sens. Prudemment, elle l'enleva, dévoilant une marque de bronzage sur son poignet. Là où le transporteur avait été accroché, la peau était blafarde, tandis que le reste de son bras et de son corps était bronzé. Le Coffre s'approcha d'elle et ouvrit son couvercle, dévoilant son contenu : des journaux intimes classés par ordre chronologique, des étuis à lentilles, une vieille photo représentant une plage, un dragon en plastique, une poupée blonde usée, des vêtements et un sac plein de mystérieuses boules de poil. Discrètement, Cumin et Ali se jetèrent un regard atterré : ils n'avaient jamais comprit pourquoi Héli se baladait avec tout ça, ni comment elle arrivait à faire rentrer tout ce fatras dans le Coffre. Dans tous les cas, quelles que soient les raisons, c'était là et personne (à part Héli elle-même) ne pourrait rien y changer.
Délicatement, elle enveloppa le bracelet dans plusieurs t-shirt avant de poser le tout à l'intérieur du Coffre. Le couvercle de celui-ci claqua sèchement lorsqu'il se referma. Enfin, Héli se tourna vers Cumin en affichant un sourire éblouissant.
« Alors, on mange quoi ce soir ? »
Et comme s'il n'y avait aucune jeune fille évanouie en leur compagnie, ils s'installèrent tous autour du feu en attendant que le nain termine de préparer le repas. Dodo de son coté, hésita : devait-il se joindre à ces fous et manger à sa faim... Ou veiller sur sa maîtresse qui l'avait tiré d'un fossé et lui avait permit d'échapper à un blackdog en grimpant à un arbre ? Aussitôt, il chassa ces pensées de son esprit. Norah l'avait sauvé deux fois ! Même si sa maîtresse avait le don de se retrouver dans des situations abracadabrantes ou de se couvrir de ridicule, il devait veiller sur elle ! C'était sa mission ! Bravement, il s'installa auprès de Norah, bien décidé à attendre qu'elle se réveille. Puis, le délicat fumet du repas préparé par le nain effleura ses narines. Aussitôt, le ventre de Dodo grogna. Avec difficulté, le corko se retînt de jeter un coup d'œil au contenu de la marmite. Il devait résister. Même en ayant faim et froid, Norah ferait la même chose pour lui, il en était convaincu ! Jamais elle ne partirait ! Comme pour le contredire, son estomac grogna plus fort. Dodo risqua un coup d'œil en direction du petit groupe qui sortait du Coffre des bols et des couverts. Le corko déglutit. L'odeur du repas se faisait de plus en plus forte et alléchante. Pour la troisième fois, son ventre grogna.
Dodo fini par lâcher ce qui ressemblait à un soupir. Il jeta un dernier coup d'œil à Norah puis décida d'abdiquer. Il pouvait bien se remplir la panse et ensuite retourner veiller sur sa maîtresse... Elle n'allait pas s'envoler.
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En silence, Miiko scrutait le cristal. Cela ferait bientôt sept ans qu'il était brisé. Elle soupira. Jamais en presque sept ans elle n'avait eu autant l'impression que tout lui échappait. Le cristal brisé, les gardes, la paperasse, cet inconnu qui entrait et sortait du QG comme s'il s'agissait d'un moulin, les chefs de garde et maintenant, ça. Une humaine apparaissait subitement et disparaissait dans la nature. Miiko se laissa tomber contre l'un des piliers de la salle du cristal. Elle n'aurait pas dû laisser Norah seule. Maintenant, l'humaine pouvait se trouver n'importe où et la nuit était tombée. Qui pouvait savoir sur quoi Norah allait tomber ? Rageusement, Miiko frappa le sol du poing. D'accord, elle n'avait pas été très agréable avec cette fille. Mais elle s'en voudrait s'il lui arrivait quelque chose. Près d'elle, des pas résonnèrent et une silhouette fine et élancée se laissa tomber à ses cotés. La kitsune n'eut pas besoin de tourner la tête pour savoir qu'il s'agissait de Leiftan : ils avaient passé tant de temps ensemble qu'elle aurait pu reconnaître le bruit de ses pas n'importe où.
« Ça va ?
- Aussi bien que le jour où on a décidé de faire une excursion au Manoir d'Aubépine, pesta Miiko. »
Leiftan eut un pâle sourire à l'évocation du fameux Manoir d'Aubépine. Alors qu'ils étaient enfants, ils y étaient allés alors qu'on leur avait formellement interdit de s'approcher de ce lieu. Sur le moment, ils s'étaient bien amusés. Mais cela ne changeait en rien le fait que ce jour-là, ils avaient manqué de se faire enlever. La correction qu'ils avaient reçu avait été à la mesure de leur bêtise.
« Je n'aurais pas dû la laisser seule. Si quelqu'un avait été avec elle, il l'aurait pu empêcher Norah de quitter la ville... Maintenant, il peut lui arriver n'importe quoi !
- Calme toi... Il est aussi possible qu'elle aille bien : elle n'a pas pu aller bien loin et la région n'est pas la plus dangereuse du pays. Dois-je te rappeler le nombre incalculable de fois où nous allions dans la forêt quand nous étions petits ? Alors qu'il n'y avait pas d'adulte avec nous ?
- C'était différent. Le nombre de monstres n'était pas aussi élevé qu'aujourd'hui à l'époque, répliqua Miiko.
- Vis-à-vis de Norah, tu fais comme si tout était de ta faute... Mais je ne pense pas que ce soit vraiment le cas, continua Leiftan comme si son interlocutrice n'avait rien dit. Certes, son départ aurait pu être empêché si elle n'avait pas été seule. Mais elle n'aurait pas eu envie de partir si Ezarel, Valkyon et Nevra n'avaient pas été aussi peu... Civiles, diront nous.
- Est-ce que tu essayes de me dire de les blâmer pour le départ de l'humaine ?
- Non. Je dis juste que tu as peut-être une part de responsabilité dans cette histoire mais eux aussi. Nevra, Valkyon, Ezarel et Norah elle-même. »
A nouveau, Miiko soupira en laissant tomber sa tête contre l'épaule de Leiftan.
« Tu es sûr de ne pas vouloir prendre ma place en tant que chef de la garde étincelante ?
- Sûr et certain. Tu t'en sors très bien Miiko.
- Tu ne diras plus ça, le jour où j'assassinerai Nevra parce qu'il déconcentre certaines de nos gardiennes, répliqua-t-elle avec un sourire narquois. »
Leiftan laissa échapper un rire tandis qu'à coté de lui, Miiko se mettait elle aussi à pouffer. Le pire, c'était que ce n'était même pas drôle. Mais ça faisait du bien, de rire un peu.
« Il n'empêche... Le comportement irréfléchi de Norah ne te rappelle pas quelqu'un ? Une certaine bande d'enfants partant à la recherche du célèbre fantôme du Manoir d'Aubépine, par exemple, rit Leiftan.
- Ou faisant sauter le laboratoire d'alchimie du père d'Ezarel. »
Ils s'échangèrent un regard ainsi qu'un sourire nostalgique. Parfois, leur enfance relativement tranquille leur manquait. Le souvenir de leurs amis de l'époque leur traversa l'esprit. Jamon, les sœurs d'Ezarel... Ils avaient tous bien changé. Et tout comme leur enfance, leurs amis d'enfance, ceux qui ne faisaient pas partie de la Garde d'Eel, leur manquaient. S'ils étaient tous là, comme avant, Miiko était convaincue qu'elle pourrait faire face à n'importe quelle catastrophe. Le sourire nostalgique devînt amer. Mais cette époque était révolue.
« Je dois envoyer une lettre, déclara finalement Miiko lorsqu'elle se leva.
- Je vais essayer de retrouver Valkyon et Alajéa pour savoir où ils en sont avec ces mystérieux visiteurs chevauchant un coffre. »
A nouveau, Miiko soupira avant de lever les bras au ciel en signe de désespoir. A coté d'elle, Leiftan rit à nouveau.
« Un coffre ! Mais qui a bien pu avoir l'idée de chevaucher un coffre ?! »
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« Voilà qui est embarrassant », songea l'homme masqué. Dès qu'il avait apprit que Norah avait trouvé le moyen de fausser compagnie aux gardiens d'Eel, il s'était précipité à sa recherche : ce n'était pas perdue dans la nature qu'ils avaient besoin d'elle. Et il serait bien dommage qu'elle se fasse tuer aussi rapidement. Des faeliens comme elle, ça ne courrait pas les rues. Ils avaient eu toutes les peines du monde à trouver Norah.
L'homme masqué était donc partie à la recherche de la jeune fille. Il faisait nuit mais il savait qu'il n'avait rien à craindre : il avait combattu bien pire que n'importe quelle créature se cachant dans les environ. Rien n'aurait pu le surprendre. Il s'arrêta non loin d'une paroi rocheuse et se baissa vers le sol. Il y avait des empruntes de pas. Et parmi elles, il y avait des traces de corko côtoyant celles des bottines de Norah. Derrière son masque, l'homme eut un sourire : la jeune fille ne devait pas être loin. Et dès qu'il la retrouvait, il la renvoyait là où on avait besoin d'elle. A savoir à Eel.
Bien décidé à retrouver Norah, l'homme s'était approché de la paroi rocheuse. En la voyant, il fronça les sourcils. Il était sur qu'il y avait une grotte par-ici... Étrange. A nouveau, il s'était approché. Mal lui en prit. Rien venant de la forêt n'aurait pu le surprendre. Mais le Coffre lui, était à la fois très surprenant et très dangereux. Une mauvaise surprise, en somme. En vérité, c'était une surprise tellement mauvaise que le Coffre avait poussé l'homme à se réfugier dans un arbre, telle Norah quelques heures plus tôt.
C'était donc dans ces conditions qu'il décida que la scène était fort embarrassante et qu'il valait mieux que personne n'en entende jamais parler. Il avait une image d'homme classe et imperturbable à tenir, que diable !
Ce fut au moment où ces pensées lui traversèrent l'esprit qu'il sembla remarquer l'aura maléfique qui se dégageait du Coffre. Il déglutit lorsqu'il vit l'article de voyage se préparer à charger l'arbre sur lequel il était perché. L'homme masqué décida alors que Norah pouvait bien se débrouiller toute seule encore quelques temps et qu'au fond, son image n'était peut-être pas aussi importante que sa vie. Sagement, il décida de fuir.
Au moment où le Coffre fracassait l'arbre, il se téléportait précipitamment.
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Sagement, le Coffre rentra dans la caverne et alla se blottir contre Héli, comme le ferait un chien fidèle. Cette ressemblance fut d'ailleurs fortement augmentée lorsque la jeune femme se mit à lui grattouiller les flancs comme s'il était un animal de compagnie.
« A ton avis, combien d'arbres et de rochers innocents a-t-il détruit pendant sa ballade nocturne, demanda Ali à Cumin.
- Des tas, répondit le nain de jardin comme s'il s'agissait d'une évidence. C'est pas un coffre, c'est une machine de guerre indestructible. »
De son coté, le Coffre mâchouillait tranquillement un bout de tissu rouge qu'il avait arraché aux vêtements de l'homme masqué. Et tel un chien très satisfait d'avoir poursuivi le facteur, il ronronnait à chaque grattouille dont le gratifiait Héli.
